Du haut de ses presque 2 mètres, il fait quasiment figure de building sur l’île de Manhattan. Claude Béglé doit continuellement baisser la tête pour s’adresser à des congénères bien plus courts. Face à lui, un autre «bâtiment», plus bas mais plus massif: Arnold Schwarzenegger. Impeccablement serré dans un costume gris, la cravate aussi raide que le fusil à pompe de Terminator, le célèbre acteur de Hollywood est fidèle à l’image qu’il donne à l’écran: visage figé, sourire carnassier, seuls ses yeux bleus donnent vie à l’ensemble.
Au Flatotel de New York, sur la 54e Rue, le long de la Sixième Avenue, l’ex-gouverneur de Californie accueille le Vaudois à bras ouverts. «Voilà Claude, lance-t-il à la cantonade, c’est l’homme du succès.» Même le principal intéressé ne sait pas vraiment de quel succès il parle, mais il apprécie la chaleur de l’accueil. «J’imagine qu’il a voulu me faire plaisir», suppose le Vaudois. Arnold Schwarzenegger a la démarche raide, le haut du corps qui reste presque immobile. «Bien sûr que je soutiens Claude dans sa campagne électorale, il faut voter Béglé!» lâche l’ancien gouverneur de la huitième économie du monde en réponse à notre question. Voilà un parrainage pour le moins étonnant. Avec Terminator à ses côtés, comment Béglé pourrait-il désormais échouer? «Oh, mes chances sont assez maigres», sourit l’intéressé. Nous ne sommes en effet pas dans un film américain et Claude Béglé ne vise pas la mairie de la Grande Pomme mais un siège vaudois au Parlement fédéral à Berne. L’élection ne se joue pas dans les salons d’un hôtel new-yorkais, mais bien sur les marchés vaudois. «Bien sûr, d’ailleurs j’ai un bus avec lequel je sillonne la campagne vaudoise, rappelle le candidat PDC. Et j’apprécie beaucoup ce contact avec la population.» Le matin de son départ à Manhattan, il a ainsi tenu un discours à Lausanne, au populaire Comptoir suisse.
DES RÉGIONS POUR LE CLIMAT
Si Claude Béglé côtoie Arnold Schwarzenegger, c’est dans le cadre du R20, dont le premier est l’ambassadeur et le second le fondateur. Le R20, Action des régions pour le climat, est une organisation à but non lucratif dont l’objectif est de promouvoir les énergies renouvelables et l’émergence d’une économie verte. L’ancien patron de la Poste s’en est approché à travers son engagement en faveur des cleantechs, les technologies propres, auxquelles il a notamment dédié une étude pour le compte de l’Etat de Genève. «L’approche de Schwarzenegger est très intéressante, parce qu’elle se place au niveau des régions, remarque Claude Béglé. Or, c’est à cet échelon que la plupart des décisions relatives à l’utilisation d’énergies renouvelables ou à des actions liées aux économies d’énergie se prennent. Regardez tout ce qui est assainissement des eaux, pose de panneaux solaires, utilisation de la biomasse, toutes ces décisions se prennent au niveau provincial. En passant par les régions, on mobilise ceux qui le veulent. C’est une vraie force, car on n’est pas obligé de convaincre tout le monde, on nage là dans un pragmatisme typiquement californien.» En fait, c’est une manière de proposer au monde le modèle qu’Arnold Schwarzenegger a imposé à la Californie, un Etat où la consommation d’énergie par habitant est restée stable ces dix dernières années, alors qu’elle a presque doublé dans le reste des Etats-Unis. Mieux: l’ancien gouverneur républicain avait réussi à fédérer autour de lui d’autres Etats dans son souci de respecter le protocole de Kyoto contre, d’ailleurs, l’avis du président Bush. Et le standard de voitures propres mis en place en 2004 déjà en Californie a été repris l’an passé par Obama et sera imposé à l’ensemble du pays dès 2012.
MISSIONS AFRICAINES
Pour le R20, Claude Béglé a déjà effectué plusieurs missions à l’étranger, en Tunisie et au Maroc, notamment. «L’idée est de mettre en œuvre et d’accompagner des projets concrets, explique le Vaudois. Sur le marché de Tunis, on s’intéresse à un projet de traitement des déchets. Ceux-ci sont compostés et les gaz générés par la putréfaction récupérés pour alimenter une centrale électrique. Cela permet ainsi de produire toute l’énergie nécessaire pour le marché au gros de Tunis. Pareillement, on s’est penchés sur des stations d’épuration de l’eau basée sur une technique utilisant des bambous et des papyrus. Un procédé très simple, pas cher, facile à comprendre pour des ouvriers locaux et que l’on peut reproduire aisément.»
TERMINATOR EN PHOTO
Un projet de cuisinières qui conservent la chaleur, permettant d’économiser du bois et visant à limiter la déforestation dans les pays en développement, est également sous la loupe du R20. Des projets bottom up, soit qui remontent des régions vers le haut de l’organisation, mais aussi top down, soit de la tête à la base, comme on dit dans le jargon économique. L’un d’eux vise à fédérer de grandes villes du monde pour créer une immense centrale d’achats afin de commander à large échelle des ampoules LED pour l’éclairage public. Une façon d’économiser de l’argent pour les collectivités tout en réduisant leur facture énergétique.
Schwarzenegger est ainsi un porte-voix pour l’organisation, un ouvreur de portes. Etonnant de voir à quel point le personnage fascine. Arrivé sur le tard pour le lunch après l’assemblée générale, son entrée suscite soudain un silence quasi religieux dans l’assistance. Et ce n’est pas l’homme d’Etat ni le fondateur du R20 avec lequel les participants veulent être pris en photo, mais bien avec Terminator… «A l’époque, quand je bandais mes muscles et gagnais concours sur concours, j’étais heureux de me sentir fort, explique l’ancien gouverneur. Mais ce que je voulais, c’est que tout le monde se sente heureux et fort comme moi. Et regardez aujourd’hui: il n’y a pas un endroit sur la planète où il n’y a pas un fitness ou une salle de musculation.» «Toute ma vie je me suis retrouvé face à des gens qui me disaient «C’est impossible», poursuit-il. Mais lutter contre le réchauffement climatique, développer l’économie verte, ensemble, c’est possible. Le secrétaire général des Nations Unies a défini l’environnement comme la priorité numéro un, et je veux l’aider dans cette mission.» Le lendemain, invité par Ban Kimoon, Arnold Schwarzenegger tiendra d’ailleurs un discours au Forum du secteur privé des Nations Unies, dans le cadre de la 66e Assemblée générale de l’ONU.
«Toute ma vie, j’ai côtoyé des gens qui me disaient «C’est impossible»
Arnold Schwarzenegger
Claude Béglé, lui, se meut avec aisance dans cet univers, jonglant entre l’espagnol avec le gouverneur du Chiapas, l’anglais avec Terry Tamminen, conseiller politique d’Arnold Schwarzenegger, et le français avec Ali Belhaj, président du Conseil régional de l’Oriental, au Maroc, ou Michèle Sabban, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France et présidente de l’Assemblée des régions d’Europe, tous membres du R20. Les cleantechs, il y croit dur comme vert. L’organisation a d’ailleurs installé son siège à Genève en mai dernier, plus précisément à Versoix, dans une maison mise à disposition par le canton. «Genève est un carrefour entre les Nations Unies, les ONG, le monde bancaire, et c’est une ville au rayonnement international», constate son directeur, le Français Christophe Nuttall. Pour l’heure, le R20 en est encore à ses balbutiements, puisque l’assemblée votait justement le budget de son directeur général, même si Schwarzenegger estimait vouloir générer des projets pour une valeur de 100 milliards de dollars dans les cinq ans.
Pour Claude Béglé, le R20 n’est qu’une de ses nombreuses activités. Entre deux avions, il règle la question de ses flyers de campagne, pendant le trajet il squatte un siège à côté des toilettes réservées au personnel de bord, pour travailler sur le rebord de la sortie de secours. Entre conseils d’administration, ONG ou ses récentes activités politiques, il est engagé dans quelque 35 projets. Mais, à passé 60 ans, après quoi court donc Claude Béglé? «Une certaine intensité sans doute, philosophe le Vaudois. A 7 ans, j’aurais dû mourir dans un accident, renversé par un camion. Depuis, je vis les choses pleinement. »
New York et Schwarzenegger lundi; Lausanne, le plateau de la régionale Télé et le candidat aux Etats Julien Sansonnens, le lendemain: il est des grands écarts plus faciles à réaliser lorsqu’on possède la longue carcasse de Claude Béglé.