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DISPARITION
MERCI POUR LE CINÉMA
Personnage aussi truculent que grinçant, révélateur des petits riens qui font le sel du quotidien, le cinéaste français a mis en scène comme personne la vie des petites gens et des notables de province. Ses amis suisses se souviennent.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 14.09.2010

«Ca fait longtemps que je n’ai pas eu autant envie de pleurer.» A l’autre bout du fil, John Simenon, le fils du célèbre romancier, peine à retenir ses larmes. «Je me sens vraiment orphelin une deuxième fois, lâche-t-il, la gorge nouée. Face à la mort, je ne suis pas quelqu’un d’émotif, mais là, curieusement, je l’ai pris comme un coup de poing dans la figure.»

L’annonce du décès de Claude Chabrol l’aura surpris dimanche à Lausanne, comme des millions de cinéphiles à travers le monde. «C’était un personnage truculent qui n’avait pas d’âge, il pouvait paraître 60 ans comme 90, se souvien-t-il encore. Je n’oublierai ni son charme ni son sourire. C’était aussi un grand admirateur de mon père, avec lequel il avait dialogué pour une émission de télévision dans la petite maison rose de l’avenue des Figuiers.

Ces derniers temps, nous nous rencontrions régulièrement. Son prochain film aurait dû être une nouvelle fois l’adaptation d’un roman de mon père, après Betty et Les fantômes du chapelier.»

PLUS DE 70 FILMS

Claude Chabrol, figure tutélaire du cinéma français, héraut de la Nouvelle Vague, fils d’un pharmacien, est parti comme le personnage d’un de ses films. Il est mort dans son lit, dimanche aux premières lueurs du jour, comme un notable de province, les siens à son chevet, dans une chambre de l’Hôtel-Dieu à Paris, où il avait été admis fin août pour des complications respiratoires. Il avait 80 ans, et plus de cinquante ans d’une carrière riche d’une septantaine de films qui ne s’effaceront jamais de la mémoire collective: Le beau Serge, Violette Nozière, Le boucher, Poulet au vinaigre, Inspecteur Lavardin, Jours tranquilles à Clichy, Les innocents aux mains sales, Madame Bovary…

«J’ai pris sa mort comme un coup de poing dans la figure»
John Simenon

Le cinéma de Chabrol, c’était d’abord une atmosphère, un climat, comparable à celui de Simenon en littérature, fait de ces petits riens qui sont le sel du quotidien dans des villes départementales éloignées des grands centres. C’était aussi la vie des petites gens et des bourgeois établis, les secrets de famille, les scandales étouffés, drapés dans la respectabilité, l’observation extrêmement précise de ces moments où l’aventure humaine se crispe. Comme dans des gravures de Daumier. Une œuvre perverse, introspective, impressionniste, souvent inspirée de personnages de faits divers, fuyant toujours le romanesque et à l’humour parfois grinçant. Paradoxalement Parisien jusqu’au bout des ongles – né et mort à Paris retiendront les biographes –, Claude Chabrol, c’était surtout un cinéma très français. Et un réalisateur qui aimait à s’entourer des siens sur les tournages – son épouse, son fils – et de sa famille d’amis acteurs. «Il me filmait comme un père filmait sa fille», relevait dimanche soir son actrice fétiche, Isabelle Huppert, concluant qu’elle se souviendra toujours «d’un homme profondément bon».

Un homme de bonne chère, un cinéaste qui n’organisait ses tournages en province «qu’en fonction des bonnes tables qu’on pouvait y trouver», insistait dimanche soir son ami Philippe Bouvard. «Il m’avait confié n’avoir accepté l’idée de tourner à Lausanne que parce qu’il savait que j’étais là», confirme le grand chef de Crissier Philippe Rochat, qui a reçu plusieurs fois le réalisateur à la table de sa maison étoilée de l’Hôtel de Ville, en ami. «Il est venu plusieurs fois durant le tournage de Merci pour le chocolat, avec Jacques Dutronc et Isabelle Huppert. Mais je l’ai revu ensuite souvent, il venait en famille avec son épouse, toujours de bonne humeur, racontant des anecdotes truculentes. C’était un fin gastronome, un amoureux de la cuisine, des goûts et des plaisirs. J’appréciais autant l’homme que le cinéaste. C’est quelqu’un qui va me manquer. Nous avons partagé quelques merveilleux moments. Il m’avait fait le cadeau de m’inscrire au générique de son film.»

«Il avait pris la méchante habitude de venir manger en cuisine»
Jean-Jacques Gauer, directeur du Lausanne Palace

Même émotion chez Jean-Jacques Gauer, directeur du Lausanne Palace, qui a gardé des souvenirs identiques d’un Chabrol fin gourmet et grand gourmand, dévorant la vie à belles dents. «Il avait pris la méchante habitude de venir toujours manger en cuisine, rigole-t-il. Le Palace, c’était devenu sa cantine, il était là quasi quotidiennement durant le tournage de Merci pour le chocolat. Nous avons beaucoup ri ensemble. Je n’oublierai jamais ce moment où il s’est aperçu qu’un de mes cuisiniers était le fils de sa coiffeuse, là-bas, dans son bled en France. C’était une grande scène de cinéma. Mais Chabrol, derrière l’image qu’il donnait, était quelqu’un de profond, qui cachait, j’en suis sûr, beaucoup de choses enfouies à l’intérieur de lui-même.»

Comme s’il y avait peut-être, dans les tréfonds de son âme, un condensé refoulé de toute son œuvre, noire, cynique et, dans le fond, un amusement sans fin des travers de nos contemporains.

 



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Tags: Claude Chabrol, cinéma, cinéaste, Nouvelle Vague, Lausanne Palace Aller en haut de page Haut de page

 

LE BEAU SERGE (1959): EXTRAIT DE SON PREMIER FILM AVEC BERNADETTE LAFONT ET J.-C. BRIALY

QUE LA BÊTE MEURE (1969): UN JEAN YANNE, EN PATRIARCHE ODIEUX ET AUTORITAIRE D'UNE PETITE FAMILLE BOURGEOISE

LE BOUCHER (1970): FIN DU FILM, AVEC STEPHANE AUDRAN ET JEAN YANNE

LA CÉRÉMONIE (1995): AVEC SES ÉGÉRIES ISABELLE HUPPERT, SANDRINE BONNAIRE ET JACQUELINE BISSET

BELLAMY (2009): EXTRAIT DU DERNIER CHABROL AVEC GÉRARD DEPARDIEU ET JACQUES GAMBLIN

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