OBJECTIF MARS
L’«amarsissage» de la sonde Curiosity la semaine dernière n’est que le début d’une aventure passionnante aux enjeux colossaux. Les explications de Claude Nicollier.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 14.08.2012

Pour mémoire, la distance de la Terre à la Lune est de 400 000 kilomètres. Alors, faire «amarsir» une sonde de 900 kilos bourrée d’équipement technologique de haute précision avec une minute de retard et à moins de 300 mètres de son point de chute prévu, après un voyage de huit mois et demi et 567 millions de kilomètres parcourus, ça fait chic. Et même choc, dans les sondages, pour Barack Obama, à trois mois de la présidentielle. Et puis, ce n’est pas faire injure aux Américains que de prétendre que cette réussite inouïe, quinze ans après avoir envoyé la première sonde grosse comme un carton à bananes, tombe à pic pour une nation dont la puissance économique et la suprématie militaire ont passablement été écornées ces dernières années. Mais l’enjeu de l’exploration et, qui sait, bientôt de la conquête de la planète rouge ne doit pas être perçu qu’en termes de politique ou de puissance. Comme l’affirme Claude Nicollier, notre vaillant astronaute, l’enjeu scientifique est bien plus passionnant. On sait de façon certaine qu’il y a eu de l’eau liquide sur Mars. Il s’agit maintenant de trouver des traces de molécules de carbone, l’autre élément nécessaire à la vie, pour prouver que celle-ci a bel et bien existé.

RÊVE D’ENFANT

Si d’aventure cette confirmation tombait, nous saurions alors avec certitude que nous ne sommes pas seuls dans l’univers et que la vie peut exister sur d’autres planètes. Enorme. Avouez que, vu sous cet angle, la part de rêve que Curiosity titille chez tous les enfants que nous sommes restés supplante largement tous les enjeux stratégiques imaginables.

 


«Il y aura un vol habité avant la fin du siècle»


- Interview de Claude Nicollier -

 

Vingt ans après sa première mission spatiale à bord de la navette «Atlantis», l’astronaute et astrophysicien veveysan s’annonce volontaire pour un vol vers Mars. Pour lui, l’exploration de la planète rouge est une extraordinaire occasion pour l’humanité.

 

Il y a une année, vous vous disiez prêt à partir pour Mars même sans ticket retour. Prêt à mourir là-haut, en somme. Est-ce toujours le cas?

Absolument. A 67 ans, au vu de mon espérance de vie, finir ses jours ici ou là-haut, quelle importance? J’y mets une condition cependant: que l’engagement de cet équipage serve à gagner une quinzaine d’années sur le premier voyage habité aller-retour. Cela n’arrivera pas, bien entendu, car ce premier vol habité vers Mars arrivera trop tard pour moi; mais si cette possibilité m’était offerte aujourd’hui, je serais volontaire. Un parmi de nombreux volontaires, car si vous posez la même question à la NASA, beaucoup de mains se lèveront.

A vous entendre, l’hypothèse d’un vol habité vers Mars ne fait aucun doute…

Aucun. Et il aura lieu avant la fin de ce siècle, j’en suis convaincu.

Les obstacles à surmonter ne sont pourtant pas minces. A commencer par le confinement auquel seront soumis les astronautes pendant deux voyages de neuf mois chacun…

Je ne vois pas de conséquences rédhibitoires résultant du confinement sur la santé physique ou mentale des astronautes. Ceux qui restent six mois en orbite dans la station spatiale internationale en reviennent tout contents et en bonne santé. Non, c’est plutôt une série de défis techniques et technologiques importants qu’il s’agira de relever.

Lequel apparaît le plus compliqué à vos yeux?

Le plus important dans la perspective d’un vol habité aller-retour est bien sûr de faire revenir l’engin sur Terre. Mais partir avec le carburant du retour dans les réservoirs se révélerait prohibitif. Fort de ce constat, un ingénieur américain, Robert Zubrin, propose d’expédier de l’hydrogène sur Mars afin de pouvoir fabriquer sur place le méthane servant de combustible pour le retour. Si cela se révélait possible, il faudrait que l’«amarsissage» se fasse suffisamment proche de cette unité de production pour pouvoir pomper le carburant. Autant de défis gigantesques mais pas irréalistes.

En parlant de combustible, des écologistes s’alarment du fait que Curiosity sera abandonné sur la planète rouge avec ses quatre kilos de plutonium servant de carburant aux instruments emportés pour sa mission. Ils dénoncent une contamination radioactive qui durera près d’un siècle…

Je ne partage pas cette préoccupation. Ces quatre kilos sont contenus afin d’éviter une contamination externe. Certes, des panneaux solaires auraient évité ce désagrément. Mais Mars est trop éloigné du Soleil pour pouvoir produire l’énergie suffisante et les violentes tempêtes de sable qui sévissent parfois durant des mois (des vents à plus de 120 km/h) recouvriraient rapidement les cellules de poussières martiennes.

Le monde a admiré l’exploit technologique qui a permis l’«amarsissage» de Curiosity. Est-ce selon vous le plus grand exploit jamais réalisé?

Poser Curiosity à 300 mètres de son objectif après un voyage de 567 millions de kilomètres est quelque chose d’ahurissant. Mais d’autres prouesses magnifiques de ce genre ont été accomplies, notamment par l’Agence spatiale européenne (ESA). Je pense en particulier à l’atterrissage, en janvier 2005, de la sonde Huygens sur Titan, satellite de Saturne, au terme d’un voyage qui a duré sept ans (1,4 milliard de kilomètres). On ne réalise pas à quel point poser un engin de façon précise sur un corps céleste autre que la Terre est ardu. En fait, c’est l’ensemble du projet qui mérite le qualificatif d’exploit. N’oubliez pas que l’intelligence de Curiosity se trouve ici, au sol. Ce sont les ingénieurs et scientifiques qui l’ont conçu, construit, testé et lancé, qui le maîtrisent et le pilotent.

Pourquoi finalement ne pas se contenter d’envoyer des robots dans l’espace?

Parce que l’être humain a le gène de l’exploration inscrit dans son ADN. C’est même l’une de ses principales caractéristiques. Il va partout où les moyens techniques le lui permettent, au plus profond des océans et sur les montagnes les plus élevées. A cet égard, le nom de la sonde, Curiosity, résume tout. Nous sommes curieux de notre environnement et nous nous posons des questions sur notre origine et celle de l’univers. Tout cela est légitime, c’est dans notre nature. Ensuite, l’humain a un avantage technique déterminant: il peut agir ou réagir dans la seconde et ainsi rendre l’exploration plus rapide et donc beaucoup plus efficace. Il faut savoir qu’à cause de la vitesse limitée de la propagation de la lumière il se passe près de quarante minutes entre l’ordre envoyé à Curiosity et la réception du feed-back de l’opération, au centre de contrôle de Jet Propulsion à Pasadena, en Californie.

En quoi cette exploration représentet-elle un enjeu majeur, finalement?

Il y a plusieurs sites dans le système solaire susceptibles d’avoir connu ou de connaître la vie: par exemple Titan, le plus grand satellite de Saturne, et Europa, un satellite de Jupiter. Mais c’est bien sur Mars que la probabilité d’une vie passée ou actuelle est la plus élevée. Sur les images rapportées par les sondes précédentes, nous percevons clairement des anciens lits de rivières, preuve qu’il y a eu de l’eau liquide sur Mars. Aujourd’hui, on essaie de trouver non pas des petits hommes verts, mais des molécules organiques fossilisées dans les roches prouvant que la vie a bien existé. Dans ce cas, cela signifierait qu’il peut y avoir de la vie partout dans l’univers.

Et dans le cas contraire, on conclurait que nous sommes seuls?

Pas forcément. On se dira qu’il y a peut-être de la vie ailleurs ou que Curiosity n’est pas suffisamment performant pour en trouver sur Mars et on passera à l’étape suivante.

Beaucoup se demandent si tout cela est bien raisonnable, en matière de coût notamment. Le prix de la mission est tout de même de 2,5 milliards de dollars et on parle d’au moins 100 fois plus pour amener des hommes sur Mars…

Je répondrai comme le responsable du projet lors de la conférence de presse suivant l’«amarsissage» de Curiosity: «2,5 milliards divisés par 300 millions d’Américains font à peu près 8 dollars. Soit le prix d’une entrée de cinéma. Et moi, j’ai vraiment envie de voir ce film.» Un film fantastique, qui sera projeté pendant deux ans sur toute la planète avec, à la clé, en plus de l’aspect scientifique, la découverte d’un monde nouveau par un engin piloté depuis la Terre et peutêtre des réponses sur notre origine. N’est-ce pas extraordinaire? Et puis, cet argent ne se vaporise pas dans l’espace. Il sert avant tout à payer des salaires et à assurer des places de travail.

Contrairement à d’autres engins spatiaux, il semble que Curiosity ne contienne aucun composant suisse...

Si, si, des composants électriques équipant les moteurs de Curiosity proviennent d’une firme obwaldienne, Maxon Motor AG. Cette entreprise est d’ailleurs impliquée dans beaucoup de programmes spatiaux. Notre pays est très actif et très respecté dans le milieu. Nous avons eu des composants sur les sondes précédentes, Spirit et Opportunity, sur Hubble, les satellites du système Galileo et nous en avons plusieurs sur la Station spatiale internationale. Tout cela sans compter les innombrables coiffes de lanceurs fabriquées par RUAG en Suisse.

 


CURIOSITY, L'ABOUTISSEMENT DE 36 ANS DE RECHERCHE


Lancée le 26 novembre 2011 de cap Canaveral, la sonde Curiosity, l'engin le plus gros (900 kg) et le plus sophistiqué jamais envoyé sur une autre planète, a «amarsi» sur la planète rouge le 6 août, à 7 h 31. Au grand soulagement des ingénieurs et des scientifiques de la NASA et du monde entier. Et pour cause, avant cette mission qui devrait déterminer si la planète rouge a connu ou connaît actuellement la vie, bien d'autres essais et tentatives ont échoué. Les Russes ont effet perdu onze sondes en quatre ans, les Américains cinq, alors que la seule sonde européenne, Beagle 2, a elle aussi été perdue corps et biens. Trente-six ans après Viking 1, Curiosity n'est en fait que la cinquième sonde à opérer sur le sol martien. La plus spectaculaire, mais surtout la plus prometteuse.

SPIRIT OU OPPORTUNITY (2004)

Vingt ans après le programme Viking, dont les deux robots immobiles sur Mars ont fonctionné de 1976 à 1982, la NASA envoie deux robots mobiles jumeaux à trois semaines d’intervalle. Conçus pour fonctionner nonante jours, les deux rovers pesant chacun 185 kg cesseront de fonctionner six ans, 8 km et 124 000 photographies plus tard. Ils apporteront la preuve que de l’eau a bien coulé autrefois sur la planète rouge.

SOJOURNER (1997)

Le robot de la mission Pathfinder est le plus petit des cinq ayant atterri sur la planète rouge (65 cm de long, 48 cm de large, 30 cm de haut, 10,6 kg). Après un voyage de sept mois, il fut opérationnel durant sept mois également. Sa mission, d’un coût total de 280 millions de dollars, fut considérée comme un succès total par la NASA.

CURIOSITY (2012)

Par son prix (2,5 milliards de dollars) et les moyens mis en œuvre, la mission Curiosity est la plus importante du programme. Propulsée à l’énergie nucléaire, la sonde, d’un poids de 900 kg, a une espérance de vie de 668 sols, soit 686 jours terrestres, et devrait parcourir au moins 20 km. Curiosity est le fruit d’une coopération internationale entre les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne, la France, la Russie et l’Espagne.

MARS EN CHIFFRES

4,5 En milliards d’années, son âge, le même que celui de la Terre.

21 991 En kilomètres, sa circonférence, soit la moitié de celle de la Terre.

10 En %, sa masse par rapport à la Terre. Dix fois moins lourde, donc.

20 En %, le taux de fer oxydé, à l’origine de son surnom, recouvrant la surface de la planète rouge.

1 En %, par rapport à la nôtre, la pression régnant sur la planète.

–130 En °C, la température minimale en hiver.

+27 En °C, la température maximale en été.

–60 En °C, la température moyenne.

95,2 En %, le taux de CO2 dans l’atmosphère de la planète.

120 En km/h, la vitesse du vent des tempêtes de sable.

20 Le nombre de volcans encore en activité il y a quelques millions d’années.

5500 En mètres, l’altitude du mont Sharp, objectif ultime de la mission d’exploration de Curiosity.

 

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