On fête le Noël copte selon le rite orthodoxe, mais joie et tristesse font jeu égal sur le visage des fidèles. Les hommes à droite, les femmes à gauche, la tête souvent recouverte d’un foulard. Etrange atmosphère pour une messe sous haute protection policière.
Il a fallu montrer patte blanche, ce jeudi 6 janvier, pour pénétrer dans l’église de la Vierge-Marie, à Meyrin. Ce n’est pas tous les jours qu’un berger allemand de la brigade de déminage vous accueille en reniflant votre sac à la recherche d’explosifs. Quartier bouclé, policiers en faction, journalistes mobilisés en nombre. Depuis l’attentat du 31 décembre à Alexandrie (23 morts, 5 blessés), la menace qui pèse sur ces chrétiens d’Orient est grande. Un groupe terroriste islamiste a répertorié 70 lieux de culte comme cibles potentielles en Europe. La petite église genevoise figure en troisième place.
Les coptes de Suisse, 400 familles, dont la moitié en Suisse romande, oseront-ils se déplacer? Leur responsable, le père Mikhaïl Megally, est nommément visé par les menaces. Pourquoi Genève? «La Suisse est un symbole de paix, et puis il y a aussi cette votation contre les minarets», murmure ce prêtre à la barbe soyeuse et aux yeux doux.
«Nous n’avons pas mérité d’être persécutés»
Sarah, 17 ans, étudiante
Difficile d’imaginer que des barbus d’al-Qaida vont surgir de la rue Virginio-Malnati, mais l’horreur a bel et bien frappé de plein fouet cette communauté dont la fondation remonte au début du christianisme. Les coptes, qui représentent 10% environ de la population égyptienne (80 millions), revendiquent depuis toujours leur statut d’Eglise martyre. Mais trop, c’est trop.
En novembre, une manifestation dégénérait au Caire. Cent dix fidèles arrêtés, un mort, des dizaines de blessés. Les jeunes coptes protestaient contre l’arrêt de la construction d’une église malgré le permis de construire. Les entraves administratives s’ajoutent désormais aux assassinats. Vingt victimes en 2002. Sept morts début 2010 à Naga Hammadi, dans le nord du pays, ville aux trois quarts chrétienne, dont la bibliothèque abrite les évangiles apocryphes.
Devant l’église de Meyrin, juste avant la messe, une cinquantaine de fidèles ont bravé la menace et brandi des calicots: «Bénissez et ne maudissez pas»; «Aimez vos ennemis». «Il est temps, pourtant, que le monde se réveille devant la barbarie», s’exclame Viviane. Non loin, de petites bougies rouges, symboles des 28 victimes, resteront allumées malgré la pluie.
La messe a débuté. Le texte de l’Evangile de Marc résonne, syllabes psalmodiées sur un rythme oriental (l’apôtre a évangélisé l’Egypte dès l’an 40), les effluves d’encens envahissent les travées. Etonnant d’entendre le nom d’Allah scandé dans une église chrétienne.
Michael Atef se signe comme un catholique mais prie les bras écartés, à la musulmane. Il n’a pas de haine contre les terroristes. «Si la haine reste en vous, c’est un grand péché, dit la Bible. La paix que Dieu nous donne, il faut aller la chercher. Si vous perdez cela, vous avez tout perdu!»
«Malgré les menaces de mort, je ne crains pas pour ma vie»
Waheed Hassab Alla, professeur, docteur en théologie de l’Université de Fribourg
A sa gauche, Waheed Hassab Alla, docteur en théologie de l’Université de Fribourg, qui publie un blog régulier sur la cause copte. Son nom figure sur la liste des terroristes, mais il ne craint pas pour sa vie. On s’isole dans la salle voisine. La très longue liturgie propre à tous les rites orthodoxes permet quelques libertés. Une enfant gonfle un ballon, on va et vient, l’ambiance est bon enfant.
«DESCENDANTS DES PHARAONS»
Cet érudit copte nous explique la différence entre son calendrier et le nôtre (douze mois de trente jours et un de sept jours). Professeur arrivé en Suisse il y a trentequatre ans, il appartient à cette vague d’immigrés ayant choisi l’exil après avoir subi les revers économiques des nationalisations imposées par le président Nasser. «Nous sommes d’authentiques Egyptiens, les descendants des pharaons», assène fièrement Niverte, avec un regard de braise, se mêlant à notre conversation.
Elle vit à Crans, près de Nyon, avec son mari qui s’est converti par amour à sa religion. «Les coptes sont d’une grande tolérance, ils m’ont accueilli comme l’un des leurs!» tient-il à préciser. Elio, leur fils de 13 ans, a été baptisé par immersion dans le bassin qui nous fait face.
Les coptes sont fiers de leurs origines et restent très attachés à leur patrie. Le mot copte vient d’ailleurs du grec ancien et signifie «Egyptien». «Quand vous rencontrez un copte, poursuit Niverte (son prénom vient de la reine Nefertiti), vous pouvez être sûr qu’il descend des grandes familles d’avant. Pour rester copte, au VIe siècle, lors de l’invasion arabe, il fallait payer une taxe. Sinon vous deviez vous convertir à l’islam!»
On dit aussi que c’est grâce aux coptes que le christianisme est apparu au IIIe siècle en Suisse. L’abbaye de Saint-Maurice doit son nom à Maurice, soldat de la légion de Thèbes (aujourd’hui Louxor). Enrôlés dans les légions romaines, beaucoup de chrétiens égyptiens furent massacrés en Valais pour avoir refusé de reconnaître l’empereur comme un dieu. Shenouda III, 117e pape d’Alexandrie, s’est d’ailleurs rendu en pèlerinage à Saint-Maurice.
«Extrémisme et fanatisme religieux sont des mots étrangers à notre culture»
Père Mikhaïl Megally, responsable de la communauté orthodoxe copte de Suisse romande
A ce propos, voici l’heure pour le père Megally de lire la lettre du Saint-Père adressée à ses fidèles. «Terrorisme et fanatisme sont des mots étrangers à notre culture. Mes enfants, soyez heureux quels que soient les événements qui vous arrivent.»
Message de paix, certes, mais qui peut en irriter certains. Pour l’intellectuel égypto-genevois Tarik Ramadan, Shenouda III n’a pas exigé assez fort qu’on protège les siens. Le petit-fils du fondateur des Frères musulmans a confié au journal La Liberté qu’il y avait «un deal entre la hiérarchie copte et le régime en place, celle-ci ne s’ingérant pas en politique si ce n’est pour soutenir symboliquement le gouvernement, afin de pouvoir maintenir son autorité et son clergé».
Un avis partagé par le Pr Mohammad-Mahmoud ould Mohamedou, enseignant et chercheur au Centre politique de sécurité à Genève, spécialiste de la violence et du terrorisme. «Face aux discriminations grandissantes dont sont victimes les coptes, Shenouda III aurait pu exiger une sécurité renforcée des lieux de culte, comme l’ont fait d’autres responsables chrétiens.»
«ATTISER LES HAINES»
Mais le professeur l’affirme: il ne croit pas à la menace d’une guerre de religion. «Nous ne l’avons pas connue au lendemain du 11 septembre; il n’y a pas de raison qu’elle se produise en 2011. Mais les attentats contre les chrétiens en Irak ou en Egypte ne sont pas anodins. Ils se produisent dans deux pays qui connaissent une crise politique exacerbée. L’Irak est exsangue, l’Egypte est en état de siège permanent, avec un pouvoir autoritaire qui cherche à se maintenir. Les terroristes islamistes jouent du désarroi de la population face au régime pour attiser les haines. Et Moubarak se prépare à une élection présidentielle dans quelques mois. Ces événements arrivent au bon moment pour justifier le renforcement de mesures sécuritaires.»
Retour dans la petite église de Meyrin, où le prêtre procède à la communion dans sa belle aube chamarrée. Au terme de ce marathon liturgique, l’homme d’Eglise a perdu sa voix. Les mélopées belles et puissantes emplissent les oreilles, les cymbales accompagnent des alléluias très orientaux. A 22 heures, la chapelle est quasi pleine. Dans quelques instants, le carême de quarante-trois jours prendra fin et les fidèles ne cachent pas leur hâte de se retrouver autour du repas de Noël, où la viande sera servie à profusion.
«Ce sont nos soeurs et nos frères qui ont été assassinés»
Manifestation en hommage aux victimes coptes du 31 décembre à Alexandrie
Laila, 79 ans, répond encore à la journaliste de la TSR, sous le charme de cette vieille dame digne et courageuse. «Si j’avais un extrémiste musulman devant moi? Je n’aurais pas les mots pour lui parler, mais je lui pardonnerais, comme le Christ a pardonné nos péchés!»
John Joseph, étudiant en droit à l’Université de Genève, approuve d’un hochement de tête. Le jeune diacre ne ressent aucune fatigue après avoir officié pendant quatre heures. Comme pour les autres jeunes à ses côtés, l’Eglise est sa deuxième maison. «On est habitués depuis tout petits.» Quid de cette peur de vivre sa foi lorsqu’on n’a que 24 ans? «Cela dure depuis quatorze siècles. La persécution fait partie de notre Eglise. Je vis avec!»
MESSE DE NOËL SOUS HAUTE TENSION POLICIÈRE ET MÉDIATIQUE
Il s’est converti par amour
La famille Noberasco, de Cranssur-Céligny, a bravé les menaces d’attentat qui pesaient sur l’église copte de Meyrin sur le site internet du groupe islamiste Al mojahden. «L’Egypte est la terre des coptes, nous y vivions avant les Arabes, personne ne nous en chassera», affirme Niverte, qui a rencontré son mari, Stefano, il y a seize ans en Egypte. «Je me suis converti par amour. Les coptes m’ont accueilli comme un des leurs», dit celui-ci. Leurs enfants, Sara, 8 ans, et Elio, 13 ans, ont été baptisés par immersion dans cette église.