«J’ÉTAIS À L’ÉCOLE À BERNE AVEC KIM JONG-UN»
Ils étaient à l’école ensemble pendant quatre ans, à Berne, et ils étaient inséparables. Joao Micaelo, 26 ans, vient de découvrir que son copain de l’époque, qui se faisait appeler Pak Un, était en réalité Kim Jong-un, fils et successeur potentiel du dictateur de Corée du Nord, Kim Jong-il. Révélations.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 08.10.2010

Il est celui qui connaît le mieux l’un des hommes les plus secrets de la planète, Kim Jong-un, 27 ans, désigné la semaine dernière comme l’héritier de son père Kim Jong-il, 68 ans, président de la seule dynastie communiste du monde, la Corée du Nord, et victime il y a deux ans d’un accident vasculaire cérébral. Mais aujourd’hui encore, Joao Micaelo, un jeune Bernois de 26 ans sympathique et ouvert, devenu cuisinier et habitant à Vienne, a de la peine à croire qu’il a passé toute son adolescence avec le futur président du dernier Etat communiste de la terre, le plus pauvre, le plus hermétiquement clos, le plus sanguinaire. Il faut dire que le jeune Kim Jong-un se faisait alors appeler Pak Un (prononcer Oun), et qu’il était présenté comme le fils de l’ambassadeur de Corée du Nord...

«Un était mon meilleur ami, explique Joao Micaelo dans un français parfait, on a été inséparables pendant des années. On était à l’école ensemble, à Liebefeld, à côté de Berne. On était dans la même classe, assis sur le même banc, côte à côte. Mais je n’ai jamais imaginé que son père pouvait être le président nordcoréen! Quand des journalistes américains et japonais m’ont contacté pour la première fois, l’année dernière, pour me demander ce que je pensais de mon ami Un, j’étais un peu sous le choc et je le suis encore. C’est un truc que je n’ai pas encore bien assimilé.»

«Il ne connaît qu’un seul mot en français: merci!»
Joao Micaelo

Etrange rencontre, en effet! Etranges destins croisés entre Joao Micaelo, jeune immigré de parents portugais, et Kim Jong-un, troisième et plus jeune fils du président nord-coréen Kim Jong-il, qui l’avait envoyé en Suisse, comme ses frère et sœur, pour faire ses études. «Nous nous sommes rencontrés en 1996, en sixième année, reprend Joao. Je me rappelle très bien: c’était le jour de la rentrée, après les vacances d’été. On s’est assis et le maître nous a dit qu’il y avait un nouvel élève. Il a ouvert la porte et Un est entré. Le prof nous a dit qu’il était le fils de l’ambassadeur de Corée du Nord. On était déjà 23 dans la classe et, comme j’étais seul à mon pupitre, Un est venu s’asseoir à côté de moi. On est devenus tout de suite de grands copains, on était toujours ensemble. J’avais 13 ans; je crois qu’il avait un an de plus que moi. Il n’y avait que cinq étrangers dans l’école, à ce moment-là, et ce n’était pas si facile pour nous. On ne parlait pas parfaitement l’allemand et je crois que ça a favorisé notre amitié. Il parlait très bien l’anglais et après six mois, il se débrouillait très bien en allemand. Mais il n’a jamais parlé en suisse allemand! Il était dispensé des cours de français et le seul mot qu’il connaissait, c’était merci.»

«FORT EN MATHS»

Pendant quatre ans environ, de 1996 à 2000, Joao et Un ne vont pas se quitter: école, sport, loisirs... «On a été dans la même classe, de la sixième jusqu’à la fin de la neuvième, explique Joao. Pour nous, c’était des années importantes, entre 13 ans et 17 ans. Un est quelqu’un de très sympathique, il est très intelligent, très drôle. Il y a dix ans que je ne l’ai pas vu, mais je me rappelle qu’il était calme, ouvert. J’avais aussi l’impression, de temps en temps, qu’il ne parlait pas beaucoup, mais qu’il pensait beaucoup.»

Joao Micaelo, à l’époque, n’avait jamais entendu parler de la Corée du Nord. Ses parents ne s’intéressaient pas à la politique, il ne savait pas que le pays de son camarade de classe et meilleur ami n’était pas une paisible démocratie à la suisse, mais une dictature féroce. «On était deux ados et on avait les préoccupations de tous les ados, poursuit Joao, qui sourit malgré lui au souvenir de ces années insouciantes et heureuses. On se voyait à l’école le matin et j’allais très souvent manger chez lui, à midi. Il habitait juste à côté dans un bel appartement, sur deux étages. On s’installait toujours dans le living, il y avait une grande télévision et on jouait à la PlayStation. Il avait un grand frère et une sœur beaucoup plus jeune, cinq ou six ans, qui étaient très gentils. L’ambiance était toujours détendue. Un venait aussi souvent chez moi, mes parents l’aimaient beaucoup, ils le trouvaient très aimable et bien élevé. Quand ma grand-mère l’a vu à la télé, la semaine dernière, elle a dit à ma mère: «Ah, j’ai vu le Chinois qui était à l’école avec Joao!» Il était toujours bien habillé, il avait des baskets Nike et il venait à l’école en tenue de jogging.»

«FAN DE BASKET»

A l’école, le fils caché du président Kim Jong-il est un élève poli et respectueux, mais plutôt réservé et timide, un peu renfermé. «Il n’allait pas tellement vers les autres de luimême, remarque Joao, mais il était très ouvert quand on venait vers lui. En allemand, il était très bon par écrit, mais il restait parfois bloqué quand il fallait dire les choses oralement. Il est très fort aussi en anglais et surtout en mathématiques. Et puis, il a un don pour le dessin: il a fait beaucoup de portraits de moi, que j’ai malheureusement perdus ensuite dans mes déménagements. Il dessinait tout le temps des comics dans le style américain, souvent des histoires de basket.»

Elève comme les autres dans cette école publique de Berne, Un n’apprécie pourtant pas une grande tradition suisse: le ski. «Il y a eu un camp de ski, dit Joao, mais il n’a pas voulu venir. Le ski ne lui disait rien. Une autre fois, il a participé à un camp en pleine nature. C’était au mois de septembre, dans le canton de Fribourg et il faisait déjà très froid. On était sous la même tente et la nuit était glaciale. Après deux jours, le chauffeur de l’ambassade est venu le chercher. Il m’a dit que ça caillait vraiment trop pour lui.»

«Il m’a montré des photos de sa copine. Il était très amoureux»
Joao Micaelo

Sa grande passion, c’est le basket. Il est très fort et il aime gagner: «Il a réussi un exploit incroyable, reprend Joao en riant, il m’a fait abandonner le football, moi qui suis Portugais, pour le basket! On jouait après l’école, le week-end et même à midi. L’ambassadeur nordcoréen avait installé un panier dans le garage souterrain de son appartement. Un était fan des Chicago Bulls, qui étaient les rois de la NBA à l’époque. Un week-end, on a regardé une finale en direct, à 2 heures du matin.» Un fait aussi un peu de jogging avec Joao, un peu de vélo et, en été, de la natation. Il essaie aussi les patins à glace, mais ça ne lui plaît pas.

Sur la grande télévision familiale, le futur maître de la Corée du Nord regarde des vidéos: des films américains, des films d’arts martiaux, des James Bond. «Il aimait bien Jean-Claude Van Damme, se souvient Joao, tout ce qui était film d’action.» Et entre copains, on parle aussi, bien sûr, des filles. «On remarquait les belles filles dans les films, on rigolait. En rentrant de vacances en Corée du Nord, il m’avait montré les photos de sa copine. Elle était très belle, il était très amoureux. Quand il est rentré en Corée du Nord, il se réjouissait d’aller dans le même collège qu’elle.»

A Berne, le fils secret du président nord-coréen vit de manière très simple, très libre. «Il sortait comme il voulait, observe Joao, le chauffeur de l’ambassade le conduisait parfois, c’était un mec vraiment très cool et qui riait tout le temps, mais il n’avait pas de garde du corps ou de sécurité particulière. On se retrouvait souvent au McDo, avec des copains, on allait au cinéma, mais Un ne sortait jamais le soir dans les bars ou dans les discos. D’ailleurs, il ne buvait pas d’alcool.»

«JAMAIS DE POLITIQUE»

Le futur dictateur de Corée du Nord ne parle jamais de politique. Ni à l’école ni avec Joao. «On a parlé des élections américaines en 2000, se rappelle Joao, avant l’élection entre George Bush et Al Gore. Mais Un n’a fait aucune remarque.» Mais même pour un garçon né dans l’empire du silence, il est parfois impossible de se taire tout à fait et d’étouffer tout éclat, toute bribe de vérité. Aujourd’hui, Joao repense souvent à un moment qui lui avait paru banal. «C’était en 2000, à l’école, pendant la récréation. Il m’a montré une photo et il m’a dit: «C’est mon père, il est président de la Corée du Nord.» J’ai dit oui, mais je ne l’ai pas cru. Je me suis dit que si c’était vrai, qu’est-ce qu’il ferait à l’école publique avec moi, dont les parents sont des immigrés portugais? Trois ou quatre semaines plus tard, quand on était chez lui, il est allé chercher une photo dans sa chambre, au premier étage: il était avec le président et avec l’ambassadeur. Je me suis dit qu’il était le fils de l’ambassadeur et ça m’a fait rigoler intérieurement. Mais je me suis dit que s’il m’avait dit qu’il était le fils du président, c’est qu’il avait besoin que je le croie. Alors je lui ai dit: «OK, c’est bon, je te crois!» Mais j’ai continué à me dire que c’était impossible.»

«Il m’a dit que son père était président de Corée du Nord. Mais je ne l’ai pas cru!»
Joao Micaelo

Pour Pak Un, alias Kim Jong-un, les années suisses vont pourtant se terminer bientôt, un peu en queue de poisson. Peu avant les vacances de Pâques, en 2000, il annonce à son meilleur ami qu’il va rentrer en Corée du Nord. «Il était en même temps un peu triste de quitter ses copains et très heureux de retourner dans son pays. Il est revenu quelques jours à Berne, quatre mois plus tard, et il m’a téléphoné. On est allés se balader, on a parlé de choses et d’autres. Il m’a donné son numéro de téléphone et son adresse e-mail, mais je les ai perdus malheureusement.»

«UN TRUC INCROYABLE!»

Mais comment Joao Micaelo vit-il aujourd’hui, dix ans plus tard, l’étrange métamorphose de celui qui fut son meilleur ami, mais qui sera un jour ou l’autre, si la succession se déroule comme prévu, le président d’une dictature impitoyable et l’un des rares hommes du monde à pouvoir appuyer sur le bouton nucléaire? «Pour moi, ça reste un truc incroyable, confie-t-il, ça donne à réfléchir. Je ne sais pas ce qu’il vécu depuis dix ans. Moi, je l’ai toujours connu pacifique, mais je me dis que si son père l’a choisi comme successeur, c’est qu’il doit lui ressembler quand même. J’ai vu qu’il avait été nommé général quatre étoiles, mais il ne m’avait jamais parlé de faire une carrière militaire. Mais ça me ferait plaisir de le revoir: on parlerait de l’école, de nos souvenirs...»

 


 

 


CORÉE DU NORD, MODE D’EMPLOI

Une dynastie communiste de père en fils

 

LE FONDATEUR:

KIM IL-SUNG

Né en 1912, il fonde la Corée du Nord en 1948 et la dirige jusqu’à sa mort, en 1994. Il est vénéré comme le Grand Dirigeant et Président éternel.

 

LE PRÉSIDENT:

KIM JONG-IL

Né en 1942, il a succédé à son père en 1994. Surnommé le Cher Dirigeant. Il a été victime, il y a deux ans, d’une attaque cérébrale et sa santé reste précaire.

 

LE DAUPHIN:

KIM JONG-UN

Né en 1983 ou 1984, il a été élu, la semaine dernière, général quatre étoiles, ce qui en fait le successeur potentiel de son père.

Fondée en 1948, la Corée du Nord a une superficie de 120 500 km2 et compte 24 millions d’habitants. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde, avec un PNB annuel par habitant de 500 dollars américains et une espérance de vie de 65 ans.