«MA FILLE A COMPRIS MON CHOIX»
«La Massaï blanche» l’a rendue célèbre dans le monde entier. Cette Suissesse d’adoption y racontait ses quatre années en pleine brousse passées au côté d’un guerrier samburu. Vingt ans après, Corinne Hofmann est retournée en Afrique avec sa fille, Napirai, née de cet amour insolite.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 06.06.2012

C’est le côté jungle, le joyeux délire horticole, les palmiers à l’extérieur qui lui ont donné envie d’acheter cette maison avec vue panoramique sur le lac de Lugano. Quartier bon chic, bon genre, le prix du mètre carré n’a rien à voir ici avec celui du village africain où Corinne Hofmann a vécu pendant quatre ans. Même si, à l’intérieur, batiks et sculptures en bois offrent au visiteur leur lot d’exotisme. On jette un coup d’œil sur les nombreux livres dédiés au continent noir sous les fenêtres en rotonde donnant sur la piscine. En fait, ce qu’il y a de plus africain ici, c’est encore cette grande femme blonde (1 m 80) au rire déboulant comme un orage tropical.

Elle, c’est l’auteure de La Massaï blanche. Personne n’a oublié ce best-seller mondial, 8 millions de livres vendus, 30 traductions, du mandarin au polonais, racontant le périple incroyable d’une Allemande élevée en Suisse qui quitte, en 1987, famille, boulot et le confort financier de son magasin de robes de mariée, à Bienne, parce qu’elle s’est entichée, lors de vacances au Kenya, d’un grand guerrier samburu (famille des Massais) «beau comme un dieu». «Du Barbara Cartland mâtiné d’une touche de Out of Africa», dira le magazine Time en 2000.

VIE RUDE

Mariage, naissance d’une petite fille, Corinne apprend la rude existence des femmes africaines dans un village de brousse. Elle vit à Barsaloi, dans le nord-ouest du pays, atteint après des heures de route sur des pistes cabossées. Au rythme du soleil, de la moindre lettre de Suisse qui met des semaines à arriver, sans trop de stress, si ce n’est celui de se faire «croquer par un lion quand on sort faire ses besoins la nuit», rigole-t-elle devant une tasse de thé rouge.

Aujourd’hui encore, cette femme chaleureuse replonge volontiers dans ses souvenirs quand la vie moderne lui pèse et qu’il est impératif pour elle de se fier à son instinct plutôt qu’à son intellect: dans sa manyatta, cette hutte sans électricité ni eau courante, partagée avec sa belle-mère et quelques chèvres, on ne se prenait pas la tête avec le mode d’emploi du dernier smartphone.

Le fossé culturel, la jalousie maladive de son mari, l’alcool auront pourtant raison de cette union. En 1990, Corinne prétextera des vacances en Suisse pour s’enfuir avec Napirai, 18 mois. Elle ne reverra Lketinga qu’en 2004, pour les besoins d’un film retraçant sa vie.

Entre-temps, la Massaï blanche est devenue riche et célèbre. Mais elle a toujours mis un point d’honneur à aider financièrement son village africain et à garder un contact épistolaire. Quant à sa fille, longtemps elle s’est posé la question de savoir si elle reviendrait un jour au Kenya pour rencontrer une famille dont elle n’a aucun souvenir. «Elle m’a toujours dit: «Maman, je reviendrai un jour avec toi à Barsaloi, mais laisse-moi le temps, je te dirai quand je suis prête!»

Eté 2010: le moment est arrivé. C’est ce que raconte Passion africaine, le dernier livre de Corinne, qui vient de sortir en librairie. Les retrouvailles de Napirai avec la terre qui l’a vue naître. Ce petit tremblement de terre intérieur vécu par une jeune fille de 21 ans élevée dans un monde hyperoccidentalisé, qui a fait une école de make-up à Milan et travaille dans un salon de coiffure à Zurich. Confrontée pour la première fois à un père qui vit à des annéeslumière d’elle. Il n’y a toujours pas d’électricité à Barsaloi, on y écoute la radio à l’aide d’une batterie. Emotion des corps qui s’étreignent pour la première fois. Chaleur des Samburu qui la considèrent d’emblée comme une des leurs. «En découvrant tout ça, ma fille a mieux compris mon choix, même si elle affirme qu’elle n’aurait jamais pu vivre dans les mêmes conditions!» soutient Corinne Hofmann.

Napirai n’est pas au côté de sa mère pour évoquer ce livre auquel elle a participé via de courts paragraphes. Elle a refusé toutes les interviews, même un shooting de mode aux Etats-Unis et un célèbre talk-show allemand. «Si un jour je dois me montrer, ce sera pour quelque chose que j’ai fait par moi-même», a-t-elle averti. Reste son émotion quand elle décrit sa première rencontre avec ce père inconnu: «Un des moments les plus importants de ma vie.» Ou avec sa grand-mère aveugle, qui lui a pris le visage entre ses mains pour faire connaissance. «Je suis bouleversée, et il faut que je fasse un effort pour ne pas éclater en sanglots», a écrit la jeune fille, qui a aussi apprécié de se découvrir de nombreux demi-frères et sœurs. «J’ignore ce que me réserve l’avenir, mais je sais que ce voyage m’a rendue plus forte. Et je sais maintenant sur quelles personnes extraordinaires je peux m’appuyer.»

Napirai n’a pas seulement hérité de la stature de son père (elle mesure 1 m 83) mais de son sens de la discrétion, l’économie des mots. Le grand Massaï n’a jamais demandé d’explications à Corinne sur son départ, voilà plus de vingt ans. «En Afrique, on vit le présent, pas le passé ni l’avenir», précise celle-ci.

DEUX CULTURES

La Massaï blanche reconnaît également que son succès n’a pas toujours été facile à assumer pour son enfant métisse, tiraillée entre deux cultures. «A l’adolescence, elle aurait préféré que Lketinga soit un homme d’affaires kényan plutôt qu’un guerrier en costume tribal avec des peintures sur le visage», sourit-elle.

Napirai a beau avoir 50% de sang africain qui coule dans ses veines, c’est Corinne la plus noire des deux. Sa couleur, certainement «dans une autre vie». De l’Afrique, elle a gardé «la joie de vivre», et cette leçon inscrite au plus profond de ses fibres: «Tu as plus de pouvoir en toi que tu ne le penses!»

Aujourd’hui, cette femme née d’un père allemand et d’une mère française vit encore de ses ventes et de conférences données dans toute l’Europe. Marrant d’imaginer que celle qui s’est retrouvée parfois la seule femme autorisée à partager le repas des guerriers samburus coache aujourd’hui des «tribus mâles» de cadres supérieurs d’entreprises comme Media Markt. Sur le thème de la frontière culturelle…

Côté cœur, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a mis la barre si haut (Lketinga mesure 2 mètres) que l’Helvète moyen ne se sent pas à la hauteur pour combler ses aspirations. Au-delà de la boutade, qui la fait rire, la réalité n’est pas si éloignée. «J’ai été en couple pendant cinq ans, mais mon ami m’a quittée, car il ne supportait plus d’entendre cette histoire. Ce qui vous explique pourquoi je suis seule.»

Elle jure pourtant avoir essayé mordicus de gommer cette Massaï blanche trop envahissante. «Hélas, c’est une partie de moi; où que j’aille elle me rattrape. L’autre jour, je faisais un trekking dans le val Maggia et j’ai senti l’odeur d’un feu, l’émotion m’a ramenée immédiatement à ma hutte!»

COURAGEUSE?

On se quitte, conscients que ces années dans la brousse ont marqué à jamais sa vie et bouleversé tous ses repères. Au moment de franchir la porte, elle lâche cette réflexion encourageante pour Monsieur et Madame Tout-le-Monde. A l’entendre, avoir le courage d’un Massaï, ce n’est pas forcément affronter un lion dans la savane, «mais se lever tous les matins pour aller au bureau! Ça, je n’ai jamais réussi à le faire!»


Passion africaine – La Massaï blanche de retour au Kenya avec sa fille, Ed. Favre. Corinne Hofmann a également créé une association qui soutient des projets de développement dans la région de Barsaloi: www.foerderverein-kenia-weisse-massai.ch

La Massaïe blanche, samedi 9 juin à 22 h 30, RTS Un.