Il pleut sur Les Crosets. La station de ski est déserte en cette fin du mois de juillet. Seule, au rez-de-chaussée de l’imposant chalet familial, Verena Rey-Bellet invite à prendre place à la cuisine. Dans cette même pièce où, il y a quatre ans, elle a vu ses deux enfants, Corinne et Alain, mourir sous les balles d’un 9 mm, le pistolet d’officier de son beau-fils. Elle aussi est tombée. Cinq projectiles ont déchiré son corps. Touchée aux intestins, au foie, au fémur et à une épaule, la maman de la skieuse se battra plusieurs semaines à l’hôpital pour vivre, et de nombreux mois pour retrouver, en partie, l’usage de son bras droit. Des douleurs physiques qui ne sont rien en comparaison des nouveaux tourments qu’affronte aujourd’hui la Valaisanne. Depuis février, la justice lui interdit, à elle et à son époux, de voir Kevin, 6 ans, le fils de Corinne, leur petit-fils, qui vit depuis 2006 dans la famille d’une cousine de sa maman. Une décision impossible à accepter. Pas après tout ça.
En temps normal, c’est son mari, Adrien, qui serait monté au front. Adrien Rey-Bellet, le patriarche ombrageux, le Shérif des Crosets, fier et colérique, aurait tapé du poing sur la table, tempêté, invectivé, voire menacé. Il a tant de fois fait trembler le val d’Illiez. Mais pas cette fois. L’homme est à terre, hospitalisé depuis fin juin pour des problèmes cardiaques. Le mercredi 21 juillet, à Sion, il a subi un triple pontage coronarien, dont il se remet lentement. Alors, à 65 ans, Verena sort de l’ombre. C’est elle qui livrera seule ce nouveau combat. Avec ses armes à elle: le courage de sa fille et les qualités de coeur de son fils.
«ON NOUS A DIT DE NE RIEN CACHER À KEVIN»
«On nous reproche d’avoir dit la vérité à Kevin sur ce qui était arrivé à sa maman», commence Verena. La voix est calme, mais convaincue. «Pourtant, nous avions demandé conseil à un psychiatre qui, justement, nous avait dit de ne rien cacher.» Elle ne comprend pas. Et n’accepte pas le procédé du tuteur du garçon: une lettre recommandée datée du 11 février 2010. Froide, juridique, impersonnelle: il y est écrit qu’ils ne peuvent pas revoir Kevin. L’origine de la décision si brutale tient dans le rapport d’une psychologue qui estime que les grands-parents, en particulier Adrien, influencent «négativement» le garçon. Le vieil homme vivrait constamment dans le souvenir du drame, ce qui perturberait l’enfant, qui passait jusqu’alors deux nuits par semaine aux Crosets. «On ne parle pas que de ça...» se défend Verena. «Peut-être n’avons-nous pas fait tout juste, admet-elle. Mais nous sommes des adultes, nous aurions pu nous réunir autour d’une table et discuter. Nous aurions pu changer des choses. Le principal, c’est le bien du gamin.» Heureusement, depuis cinq mois, il y a eu quelques rencontres. L’enfant a ainsi pu fêter les 75 ans de son grand-père. Mais pour Verena, ce n’est pas suffisant. «Nous voulons pouvoir être ses grands-parents.»
«IL RESTE SON PÈRE»
En fin d’entretien, Verena accepte une photo dans la chambre de Kevin, là où le petit ne vient plus dormir. Elle s’excuse de n’avoir pas rangé la pièce. «Je n’en ai pas eu la force», glisse-t-elle. Tout est pourtant impeccable. C’est une chambre d’enfant joyeuse, colorée, remplie de jouets et de peluches, des cadeaux envoyés de partout. «Le premier Noël après le drame, le facteur est monté avec un camion. Il n’avait pas assez de place dans sa voiture pour tous les paquets», sourit-elle. Au-dessus du petit lit blanc, acheté la veille du drame, Verena a accroché trois portraits, ceux des trois disparus: sa maman, Corinne, son parrain, Alain, et son papa, Gerold. «Quoi qu’il ait fait, il reste son père», note Verena. Sans haine.
«Je veux juste pouvoir être la grand-maman de Kevin»
Verena Rey-Bellet
«Peut-être était-il malade?» se demande-t-elle encore aujourd’hui. Elle se souvient de chaque instant de ce funeste soir du 30 avril 2006. «Gerold est arrivé avec Corinne après avoir couché Kevin. Je lui ai demandé s’il désirait boire quelque chose. Il est sorti sur la terrasse chercher une bière. En revenant, il a sorti son pistolet de sa serviette. Il était très calme. Il a tiré.» Soudain, Verena se tait. Les yeux s’embuent. «C’est faux ce qu’on dit, souffle-t-elle. Le temps n’apaise pas la douleur, il permet juste de vivre avec.»
«UN LIEN UNIQUE»
Verena a la pudeur des gens de la montagne, la rudesse de ceux qui se sont faits tout seuls.
Elle ne se lamentera pas: «Je tiens, c’est comme ça.» Pour se défendre, les époux Rey-Bellet ont pris un avocat. «Nous demandons en premier lieu une reprise des contacts, confirme Dominique von Planta, jointe à son étude de Zurich. Après le drame, c’est Adrien qui s’est occupé seul de Kevin durant plusieurs mois. Il s’est créé un lien unique entre eux que l’on ne peut pas couper comme ça. Et nous réclamons également une nouvelle expertise réalisée par un second psychologue.»
Il pleut toujours sur Les Crosets. Verena regarde dehors, le visage grave. Elle aimerait tant voir Kevin franchir le seuil de la porte, guilleret, venir l’assaillir de questions sur les animaux, lui montrer tout fier comment il sait bien compter en anglais ou lui réciter plein de noms savants de dinosaures, sa passion. «Je veux juste pouvoir être sa grand-mère», répète-t-elle. Pour tenter de retrouver le bonheur. Malgré tout.
«RASSUREZ-VOUS, KEVIN VA TRÈS BIEN»
Le père de la famille d’accueil répond aux critiques.
«Cette restriction de visites des grands-parents, ce n’est pas nous qui l’avons demandée. C’est le tuteur, à Saint-Gall, sur conseil de la psychologue qui suit Kevin deux fois par semaine», se défend le père de la famille d’accueil. Installé à Vald’Illiez, il est le mari d’une cousine de Corinne Rey-Bellet. C’est à eux que la justice a confié la garde de l’enfant en novembre 2006. L’homme justifie les choix pris, même s’ils sont difficiles: «On nous a dit que c’était mieux pour l’enfant. Si cette décision est tombée, c’est qu’il y a des raisons. Mais je ne la commenterai pas afin de ne pas jeter de l’huile sur le feu et pour protéger notre famille. Je vous rassure, Kevin va très bien, il grandit avec ses deux petits cousins qu’il considère comme ses frères. D’ailleurs tout le monde dans son entourage, notamment à l’école, trouve qu’il va mieux depuis quelque temps.»
Pour les détails de la décision, le Valaisan préfère renvoyer aux autorités de Saint-Gall, chargées de l’affaire, vu que c’était le canton de domicile de Corinne Rey-Bellet et de son mari au moment du drame. Mais là, impossible d’obtenir des informations. Tant le président de la Chambre pupillaire d’Abtwil que le tuteur de Kevin (qui est l’ancien avocat de la skieuse) sont en vacances et ne sont pas atteignables pour des questions liées à l’affaire.
CHRONOLOGIE D'UNE TRAGÉDIE SUISSE
30 AVRIL 2006
Dans
le chalet familial de la station valaisanne des Crosets, la skieuse
Corinne Rey-Bellet (33 ans), enceinte, et son frère Alain (32 ans) sont
abattus par Gerold Stadler, le mari de la championne. Elle l’avait
quitté quelques jours auparavant, à la suite de violences conjugales. La
maman de Corinne, Verena, touchée par cinq balles, est grièvement
blessée. Le jeune banquier saint-gallois, qui a fait feu avec son
pistolet d’officier, prend la fuite au volant de son Audi. Après quatre
jours de chasse à l’homme, son corps est découvert dans une forêt de
Huémoz, au-dessus d’Ollon, dans les Alpes vaudoises. Il s’est suicidé
d’une balle dans la tête.
15 NOVEMBRE 2006
La chambre
pupillaire d’Abtwil (SG) – le couple y vivait jusqu’à la séparation –
décide que le fils de Corinne, Kevin, alors âgé de 2 ans, sera confié à
une cousine de la championne, à Val-d’Illiez. L’association
Porte-Bonheur, qui vient en aide aux orphelins, avait lancé une pétition
pour que le garçon soit élevé en Valais, dans la famille de sa maman.
Elle sera signée par plus de 6000 personnes, dont de grands noms du ski,
comme Vreni Schneider, Bernhard Russi, Bruno Kernen ou Didier Cuche.
Les parents de Gerold Stadler, eux, avaient réclamé, en vain, que Kevin
soit placé dans une famille neutre, à la frontière linguistique.
20 JUIN 2007
C’est
un compromis, mais il est historique. Le très conservateur Conseil des
Etats décide par 35 voix contre 5 que les militaires ne conserveront
plus leurs munitions à la maison. La tragédie des Crosets a eu l’effet
d’un électrochoc national, obligeant les politiciens, sous pression des
médias et de l’opinion publique, à empoigner le problème. A l’issue des
débats, un parlementaire glissera, ému: «Corinne Rey-Bellet n’est pas
morte pour rien.»