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CORNELIO SOMMARUGA
«ISRAËL A PERDU LA TÊTE»
Bouleversé par le raid sanglant de l’armée israélienne, lundi 31 mai, contre la flottille de la paix, l’ancien président du CICR s’exprime ici à titre strictement personnel. Il se dit ouvert à une intervention militaire internationale pour secourir les 1,5 million d’habitants de Gaza.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 08.06.2010
Président du CICR pendant douze ans, de mai 1987 à décembre 1999, Cornelio Sommaruga n’a rien perdu, à 78 ans, de son engagement farouche pour les droits de l’homme et de son ardeur intellectuelle. Dans son appartement genevois où il nous reçoit, son extrême courtoisie n’a d’égale que sa capacité d’indignation, inentamée, après le raid meurtrier mené par l’armée israélienne, le 31 mai dernier, contre la flottille de la paix qui voulait briser le blocus israélien de Gaza.

Quelle a été votre première réaction en apprenant la sanglante attaque israélienne contre la flottille des pacifistes?

J’ai ressenti un choc et je me suis dit: «Israël a complètement perdu la tête!» J’ai pensé aussi, comme je l’avais déjà dit très souvent, que le blocus de Gaza est absolument inacceptable, qu’il est totalement contraire au droit international et qu’il doit cesser. Je trouve regrettable que la communauté internationale, y compris la diplomatie suisse, ait réagi uniquement par des déclarations et par des mots, et pas par des actes pour amener enfin les deux parties à négocier sérieusement. Cela aurait pu être la bonne occasion de rappeler l’Initiative de Genève, qui prévoit des solutions pour tous les aspects de la négociation pour deux Etats et qui tient compte de l’importante question de la sécurité d’Israël.

Vous ne pensez pas que l’armée israélienne a voulu délibérément donner une leçon de violence à ces pacifistes?

Je ne crois pas. Je crois qu’Israël a donné la démonstration, une fois de plus, que son armée, que l’on dit tellement bien préparée, a au fond beaucoup de faiblesses. Je crois que cette opération en haute mer n’était pas bien préparée et les instructions données n’étaient pas, visiblement, les plus claires sur ce qu’il fallait faire.? Mais ce qui s’est passé est inadmissible et la responsabilité ne peut être qu’israélienne.

Le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a refusé une enquête internationale...

Les dirigeants israéliens refusent toujours! Je connais bien la question, puisque je faisais partie, en 2002, d’une commission nommée par le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, qui devait établir ce qui s’était passé dans la ville de Jénine, en Cisjordanie. Les Palestiniens parlaient d’un massacre, même si, personnellement, je n’ai jamais cru qu’il y avait eu réellement un massacre. Kofi Annan nous avait dit que Shimon Peres, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, lui avait assuré que nous pouvions y aller, mais le gouvernement israélien a refusé finalement de nous laisser partir, sous toutes sortes de prétextes.

Israël se moque du droit international tant qu’il reste soutenu par les Etats-Unis...

J’ai l’impression que le soutien américain a beaucoup faibli depuis une année et demie. Je ne veux pas dire que les Etats- Unis ont lâché Israël, mais il y a eu quand même des prises de position assez fermes, par exemple après la visite en Israël du vice-président Joe Biden. Quelque chose est en train de bouger... Mais l’essentiel, c’est qu’on arrête au plus vite ce blocus de Gaza, qui entraîne une forme d’élimination de la population civile. Celle-ci n’a plus assez de ressources, humanitaires – surtout vivres et médicaments – pour vivre normalement et elle ne subsiste que dans une précarité extrême. Les permis pour convois humanitaires sont délivrés au compte-goutte.

Israël maintient cyniquement les 1,5 million d’habitants de Gaza au seuil de la survie...

Oui, en tout cas une grande partie des habitants. Ce qui est absolument inadmissible aussi, c’est que les Occidentaux avaient insisté pour qu’il y ait, dans les territoires palestiniens, des élections démocratiques. Les élections de 2006 ont été correctes. Qui a gagné? Le Hamas! Et comme c’est le Hamas qui l’a emporté, les Occidentaux ont retourné leur veste et n’ont pas voulu reconnaître le résultat.

Ils ont trahi leurs propres principes démocratiques?

Tout à fait!

Faut-il briser un tabou et parler avec ce pouvoir élu?

Oui, tout à fait! Je crois qu’il y a même un certain nombre de pays qui, officieusement, le font.

On ne parle pas au Hamas sous prétexte qu’il figure sur une liste d’«Etats terroristes»; ce genre de liste, n’est-ce pas une manière primaire d’envisager la politique?

Quand je vois ce qui s’est passé en Irak ou en Afghanistan, quand je pense à Abou Ghraïb, à Bagram ou à Guantánamo, je me demande quelle est la légitimité de ces listes américaines qui prétendent dire quels sont les pays qui sont terroristes ou qui violent les droits de l’homme.

En tant qu’ancien diplomate, êtes-vous désespéré par la situation actuelle?

Ce n’est pas dans mon caractère de désespérer! Je ne suis pas forcément optimiste, mais j’ai l’espoir que les choses peuvent s’améliorer. Mais il faut avoir le courage de dire certaines choses. Après avoir quitté le CICR, j’ai été membre d’une commission internationale, la Commission de l’intervention et de la souveraineté des Etats. Nous écrivons dans notre rapport, en conclusion: «Si nous croyons que tous les êtres humains ont également le droit d’être protégés contre des actes qui choquent notre conscience politique, nous devons faire de notre discours une réalité, traduire nos principes dans la pratique. Nous ne saurions plus nous contenter de rapports et de déclarations, nous devons être prêts à agir.»

L’ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, propose que les Occidentaux imposent une solution. Qu’en pensez-vous?

Qu’est-ce que ça veut dire, imposer une solution? Notre rapport dit qu’il faut pouvoir réagir, y compris militairement, si une population est complètemet négligée par ceux qui l’occupent, surtout si ceux-ci agissent contre cette population. Que Gaza ait acquis un certain degré d’autonomie après le retrait militaire israélien, en 2005, ne change rien à la situation juridique: c’est un pays occupé par Israël et c’est la quatrième convention de Genève qui s’applique. La communauté internationale a la responsabilité de protéger la population palestinienne, puisque Israël ne le fait pas. On pourrait même se poser la question de savoir si elle ne pourrait pas intervenir militairement, puisque la population palestinienne subit aujourd’hui une forme indirecte de génocide: massacres de civils, population laissée sans moyens de subsistance suffisants.

Etes-vous favorable à une telle intervention militaire?

Je ne suis pas contre, mais il faudrait la préparer d’une façon extrêmement précise. Premièrement, il faudrait rassembler une coalition qui soit liée à une organisation régionale. Ça pourrait être l’OTAN, l’Union européenne, que sais-je... Deuxièmement, il faudrait que cette intervention soit faite en tenant compte de tous les critères que nous avons retenus dans notre rapport: la proportionnalité, la possibilité d’aboutir à des résultats positifs, le respect absolu du droit humanitaire international et plus...; ça fait beaucoup de conditions!

Mais Israël n’acceptera jamais!

Il ne faut pas nécessairement que l’Etat concerné soit d’accord.

Un ancien conseiller de Clinton, Robert Malley, dit qu’à la Maison Blanche le plus sensible à la souffrance des habitants de Gaza, c’est Obama lui-même. Pensez-vous qu’il va agir?

J’espère! Mais il ne faut jamais oublier, aux Etats-Unis, mais aussi dans beaucoup d’autres pays, la problématique de la politique intérieure: le poids du lobby juif est grand et aujourd’hui, après une année et demie de présidence, Barack Obama commence à penser à sa réélection...

La levée du siège de Gaza pourrait peut-être favoriser le processus de paix?

Mais naturellement! C’est l’une des conditions pour aller vers la paix. Et c’est extrêmement important pour la population civile, qui souffre terriblement.



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Tags: interview, Cornelio Sommaruga, Israël, Palestine, Gaza, raid sanglant, 31 mai 2010, flottille de la paix, CICR Aller en haut de page Haut de page

 

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