Tous les rescapés du Costa Concordia, qui sombrait vendredi soir dernier au large des côtes toscanes, ont vu défiler les mêmes images. Celles de la fameuse tragédie du géant des mers, en avril 1912, voilà juste un siècle, au large de Terre-Neuve, immortalisée par le film aux onze oscars de James Cameron. Les mêmes scènes d’horreur du Titanic rejouées en direct: un craquement dans la coque à l’heure du dîner, vers 21 h 30, puis la panique, les cris, la peur, le froid, la cohue, les bousculades, une pagaille indescriptible et un bateau qui s’enfonce inexorablement dans la nuit. Pas d’iceberg cette fois à l’origine du drame, mais un rocher, heurté sur son flanc gauche par le fleuron de la compagnie italienne Costa Croisières, à quelques mètres de la petite île du Giglio.
Le bilan encore provisoire du naufrage, qui fluctue au gré des heures, était lundi soir de six morts et quatorze disparus dont une petite fille de 4 ans. Des chiffres qui auraient pu être plus impressionnants encore si la catastrophe avait eu lieu au large. Maudit vendredi 13, diront les superstitieux, mais la plupart des 4229 passagers – parmi lesquels 69 Suisses, dont cinq Romands, tous sains et saufs – ont eu finalement beaucoup de chance dans leur malheur. C’est le sentiment que chacun éprouve aujourd’hui face aux images de cette ville flottante gisant contre les rochers, carcasse décharnée qui, heure après heure, s’enfonce dans la mer.
«Des couverts et des assiettes tombaient du niveau supérieur»
MANQUE DE FAIR-PLAY
Chaque tragédie révèle souvent la nature profonde de l’être humain dans toute sa vérité et sa cruauté. Comme pour le Titanic en 1912, le naufrage du Costa Concordia laisse apparaître son lot de veuleries et de lâcheté, comme le relatent les différents témoignages de passagers. «Certains étaient prêts à tuer leur voisin pour sauver leur peau», racontera un rescapé italien.
«Ce qui m’a choqué, c’est de voir que des hommes ne laissaient pas monter les femmes et les enfants en premier dans les chaloupes», témoigne Michel Pavageau, un retraité français. D’autres racontent ces passagers qui allaient jusqu’à piétiner des enfants pour monter à bord des chaloupes. «Le personnel tentait de dégager des canots de secours, mais il n’y arrivait pas, c’était très angoissant. J’ai vu des gens se jeter dans les barques, mais les cordes ont cédé et ils ont dû ressortir. Des passagers descendaient avec des filins de fortune du neuvième étage. D’autres se sont jetés à l’eau, pris de panique.» «Je ne sais pas comment on s’en est sortis, rapportent Kevin Bouchard et Julie Garcia, un couple de la région d’Aix-en-Provence. Fabien et Aurélie Colasse, un jeune couple originaire de la Creuse, racontent leur évacuation, ces canots qu’on peine à mettre à l’eau: «Dans la manœuvre, notre chaloupe a dégringolé d’un mètre cinquante. Pour la rejoindre, il fallait sauter du bastingage. Nous avons dû abandonner là des handicapés et des personnes âgées. Nous ne savons pas ce qu’ils sont devenus. C’est terrible», confie Aurélie, les larmes aux yeux.
«C’était de la folie, le bateau penchait sur tribord, les gens hurlaient, se bousculaient...»
Un couple de Français rescapés
UNE HEURE POUR DEMANDER DE L’AIDE
Parmi les grands «courageux» du drame, le capitaine du bateau, Francesco Schettino, 52 ans, vers lequel convergent aujourd’hui tous les regards. Il lui est reproché d’avoir abandonné son navire très rapidement, fuyant comme un rat - il avait déjà regagné le rivage peu avant minuit, deux heures après le choc, alors que les derniers passagers quitteront le navire à 5 heures du matin. Il aura mis aussi une heure à demander de l’aide par radio. Un homme dont se souvient Joël Cibille, un retraité de Moselle qui avait partagé un repas VIP avec lui: «C’était un type très italien, qui portait beau, comme on dit. Il parlait beaucoup de lui et de son navire.» Aujourd’hui, Francesco Schettino est sous les verrous, inculpé d’homicide par négligence et d’abandon de bateau.
«Certains étaient prêts à tuer leur voisin pour sauver leur peau»
Et, forcément, il y a eu aussi des héros. Comme ce couple de jeunes Parisiens, Julie et Guillaume Salzard. Jusqu’à la fin, tous deux ont aidé les passagers à monter dans les embarcations de secours. En cette nuit d’épouvante, cette assistante de direction et cet éducateur sportif ont fait preuve d’un véritable sang-froid. Ils dînaient ce soir-là au restaurant quand ils ont commencé à voir leurs verres glisser sur la table. Puis le bateau s’est mis à pencher. «Des couverts et des assiettes tombaient du niveau supérieur. On a vu un serveur blessé par la chute d’un couteau qui a failli lui transpercer la main.» Guillaume et Julie redescendent dans leur cabine récupérer quelques affaires. «Je n’ai pris que mon sac à main avec nos papiers et nos clés», raconte Julie. Puis le couple remonte les étages et gagne l’aire d’évacuation. Ils participent aux secours, aidant les passagers à prendre place sur les canots de sauvetage. Il y a des enfants qui crient. Des personnes âgées aussi, en pyjama, l’air hagard, sorties de leur sommeil par le personnel de bord. «En fait, on est montés dans le dernier canot. C’était incroyable, le bateau penchait sur tribord, les gens hurlaient, se bousculaient. On a encore aidé des personnes à monter, avant de prendre place à notre tour dans la toute dernière chaloupe. On était vraiment à la limite, on avait les pieds dans l’eau, le bateau était totalement couché sur le côté. On rampait plus qu’on ne marchait en s’accrochant au bastingage… Nous avons eu peur. Les gens criaient dans le canot car nous étions coincés entre le rocher et le navire. On avait l’impression que la coque allait nous écraser.»
Aujourd’hui, la raison de ce drame maritime semble apparaître dans toute son absurdité: le capitaine du Costa Concordia aurait voulu simplement faire plaisir au chef des serveurs en s’approchant de cette petite île perdue dont il est originaire…