Autorités académiques et politiques ont été dépassées par l’augmentation des étudiants qu’elles ont pourtant voulue. Résultat: plusieurs centaines de jeunes en formation dans les universités et hautes écoles de Suisse romande n’avaient pas trouvé de logement à la rentrée. Visite et enquête dans le royaume du provisoire.
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Xavier Filliez - Mis en ligne le 19.10.2011
A chaque génération ses obsessions. Sur l’arc lémanique, l’angoisse de l’étudiant en formation supérieure – obtenir son diplôme dans les plus brefs délais – est depuis quelques années éclipsée par une autre: trouver un endroit au sec où poser son baluchon. Les canaux de recherche de logements sont multiples: régies immobilières, bureaux du logement des universités, coopératives. Impossible donc de recenser tous les étudiants sans domicile fixe. Il manquait néanmoins 500 chambres dans la région lausannoise à la rentrée, mi-septembre, estimait l’Université de Lausanne (UNIL) et «la situation s’est fortement péjorée ces dix dernières années», reconnaît Gilberte Isler, responsable des affaires socioculturelles à l’UNIL.
Si dormir dans sa voiture ou dans les couloirs de l’uni semble relever de la légende urbaine, les solutions bouts de ficelle sont légion. Par dépit, on s’installe au camping, on squatte chez des amis, on pendule de son lieu de domicile à son lieu de formation. Des conditions inadaptées à des études au long cours. Outre les étudiants que L’illustré a rencontré, il y a Joonas, qui fait quotidiennement 17 kilomètres à vélo depuis Divonne. Il y a Paola, qui envisage de loger dans une yourte pour l’hiver. Il y a Edmond, hébergé gratuitement mais temporairement par un fermier à Céligny. Et tant d’autres.
DÉBAT OCCULTÉ
Comment en est-on arrivé là? Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d’analyse de la mobilité à l’EPFL, postule un cumul de circonstances dont la première est l’augmentation vertigineuse des immatriculations. Les effectifs de l’EPFL ont ainsi crû de 10% cette année. «Cela résulte d’une volonté politique. La Confédération a fixé comme exigences pour l’EPFL de figurer dans le top 50 du classement de Shanghai (ndlr: classement annuel des meilleures universités du monde). Tout cela change la donne en matière de logement.» Deuxième facteur: le regroupement de certaines filières en Suisse romande induit une plus grande mobilité. L’EPFL est désormais la seule institution à offrir une formation en architecture, tandis que les études en pharmacie ne sont plus dispensées qu’à l’Université de Genève. Ces éléments structurels s’inscrivent dans une crise globale du logement. La pénurie de chambres pour étudiants est, logiquement, proportionnelle aux taux de vacance des différents marchés immobiliers, soit moins prononcée à Fribourg (1,45%) qu’à Genève (0,1%).
«Il semble n’y avoir plus de morale dans le marché du logement»
Vincent Kaufmann
Or, l’étudiant, ce «cas particulier, parfois sans garant, dépourvu de réseau», n’exiget- il pas une «attention particulière», suggère le secrétaire du parti socialiste lausannois et conseiller communal (législatif) Benoît Gaillard? «En Suisse, on veut aider les familles à bas revenus et les vieux précaires. On a occulté le débat sur le logement des étudiants au profit du financement de la formation. En Allemagne, la politique du logement est intégrée dans le financement de la formation. C’est le ministre du land chargé de l’Education qui prend les décisions. Ici, Anne-Catherine Lyon n’a rien à faire dans tout ça.» Sur le terrain, la désillusion est frappante. A la Conférence universitaire des associations d’étudiants (CUAE), à Genève, cette standardiste dépitée en témoigne: «Ce n’est plus une crise, puisque les politiques ne font rien et que les unis ne font rien pour que les politiques se bougent.» Cette déprime militante est à pondérer. A Lausanne, l’ex-municipale du Logement, Silvia Zamora, avait lancé un plan de construction de 3000 logements, dont 1250 sont aujourd’hui réalisés ou en passe de l’être. Cinq cents logements supplémentaires destinés exclusivement aux étudiants viendront compléter l’offre dans le cadre du Quartier nord de l’EPFL. Et 190 logements modulaires sont prévus à l’UNIL.
SOLIDARITÉ DES PRIVÉS
Manque d’anticipation des autorités? La situation traduit assurément une certaine hypocrisie. D’un côté, on use et abuse de la notoriété des hautes écoles. De l’autre, on n’est pas prêt à en assumer les conséquences, déplore Vincent Kaufmann à sa façon. «On n’a pas été conséquents jusqu’au bout. Mettre les moyens, dans le domaine de la formation, ce n’est pas seulement attribuer des fonds pour la recherche, c’est aussi se soucier des logements, des transports, des questions d’aménagement du territoire. Dans une telle situation de pénurie, vous pouvez proposer un objet épouvantable, vous trouvez preneur. Il semble n’y avoir plus de morale dans le marché.» Ce studio défraîchi de 20 mètres carrés à peine où cohabitent quatre étudiants chinois, à Genève, dans le quartier des Acacias, illustre le propos.
Au cœur du marasme, des solutions plus ou moins durables se mettent en place. L’appel à la solidarité de la population, à travers les campagnes des bureaux du logement, portent leurs fruits, applaudit Gilberte Isler: «Cet automne, nous avons reçu 540 propositions de privés pour des chambres.» La société Ensemble avec toit, fondée en janvier par Sabrina Reynier et Anne-Sophie Charton, propose le gîte et la table chez l’habitant en échange de services, un peu de compagnie, les courses, du jardinage. Cette régie d’un nouveau genre a déjà placé une quarantaine de jeunes. Enfin, les coopératives de construction, comme la CIGUE, à Genève (Coopérative de logements pour les jeunes en formation), connaissent un grand succès. La CIGUE construit ses propres immeubles sur des terrains de la Ville avec un droit de superficie, sous-loue certains biens à des régies immobilières privées et collabore avec la régie immobilière de la Ville de Genève. Son leitmotiv: «écologie et autogestion». Un modèle dont s’inspirerait volontiers Benoît Gaillard, à Lausanne, qui vient de déposer une motion pour «une politique lausannoise du logement des jeunes en formation». Il plaide notamment pour la «micro-mixité», soit la combinaison de logements étudiants et d’habitations privées au sein d’un même immeuble. «Pourquoi pas dans le cadre du projet urbain Métamorphose?»
TÉMOIGNAGES
«Je préfère le camping-car que squatter»
LUCAS CHAYS
18 ans, étudiant en génie civil à l’EPFL
Entre la gazinière et la table de la cuisine qui est aussi son pupitre d’étudiant, Lucas Chays termine le tour du propriétaire par son lit, un matelas au-dessus de l’habitacle d’un bon vieux Fiat Rimor. De sa Franche-Comté natale, il avait rêvé plus fringante entrée dans la famille des étudiants à l’EPFL. Après six mois de recherches et quelques occasions de colocation manquées, le voilà à Vidy, dans le confort sommaire du campingcar familial. «Il faut économiser l’eau et vider les toilettes chaque semaine, mais ça offre aussi une certaine indépendance. Je préfère le camping-car que squatter chez des gens.» A 18 ans, bien dans ses tongs, Lucas n’est pas du genre à pleurer sur son sort. «Ici, j’ai tout ce qu’il faut: toilettes, frigo, cuisine», sans oublier le chauffage d’appoint. «J’utilise le chauffage électrique plutôt que le gaz, parce que c’est compris dans le forfait.» Loyer mensuel: 530 francs. Vu ces débuts fastidieux, Lucas s’était résolu à rester là pour un an, mais une colocation se libérera en novembre, vient de lui annoncer la Fondation Maison pour Etudiants Lausanne (FMEL). Cela aide à rester philosophe.
«Je passe quatre heures par jour dans les transports publics»
DIMITRI PETRACHENKO
22 ans, étudiant à la Haute Ecole d’art et de design, Genève
Sacoche rouge rubis, écharpe en tresses et imperméable taillé pour lui: l’élégance de Dimitri Petrachenko, étudiant en interaction aux Beaux-Arts, contraste avec la morosité d’un quai de gare entre saison. Le numéro 4, en l’occurrence. Le sien. Ce chariot à bagages où il pianote sur un MacBook après les cours est devenu son petit coin de réflexion depuis la rentrée, en attendant, chaque soir, le train qui le ramènera chez ses parents à Colombier (NE). Lever à 6 heures, quatre heures de transports publics aller-retour: c’est le quotidien de ce pendulaire venu à la Haute Ecole d’art et de design pour la renommée de l’établissement et «le charme de Genève». Autant dire qu’il vit une petite désillusion. «Franchement, ces trajets quotidiens me fatiguent. Je n’arrive pas à travailler efficacement.» Les offres qu’il a dégotées jusqu’à présent sur des sites d’annonces dépassent largement son petit budget, soit «400 à 500 francs». «L’idéal serait que je trouve une colocation, ça va avec l’état d’esprit de l’étudiant. J’ai travaillé comme saisonnier à la Compagnie de navigation de Neuchâtel. Cela devait me permettre de tenir une année, mais à ce rythme-là, avec les frais de repas, je dépasse mes prévisions. J’ai commencé à faire des repérages auprès d’étudiants en master à l’université, qui pourraient libérer leur chambre à Noël.» Son goût pour le webdesign et les arts visuels lui sont déjà d’une certaine utilité. En guise de petite annonce, Dimitri organise un sitting de protestation en ligne.
http://dimitri-cherche-chambre.tk
«On regarde le foot ensemble et je paie ma chambre moins cher»
MATTHIEU WIMMER
18 ans, étudiant en mathématiques à l’EPFL
L’un cherchait désespérément un logement depuis le mois de mai, l’autre avait «besoin de compagnie». C’est leur passion commune pour le football qui a permis l’alchimie, par l’entremise de la société Ensemble avec toit, qui propose des chambres d’étudiants chez l’habitant de 100 à 400 francs en échange de services. Matthieu Wimmer, étudiant en mathématiques à l’EPFL, et Agrippino Bonaccorso, féru de foot, intarissable supporter de la Juventus et entraîneur des juniors B du FC Italia-Nyon, partagent désormais quelques belles soirées canapé et discussions endiablées. Dans la coquette villa de cette rue résidentielle de Rolle, l’ambiance «cocon familial» semble correspondre au tempérament de Matthieu, originaire de Reconvilier (Jura bernois). «La colocation avec d’autres étudiants ne m’a jamais intéressé. Ici, j’ai le côté vie de famille, vie humaine, en plus des études. On regarde des matchs ensemble, mais on ne prend pas rendezvous. Tout ça se fait spontanément. J’entraîne aussi les gardiens de son équipe de foot.» Pour s’établir chez l’habitant, il y a un mois, Matthieu a signé un contrat d’hébergement et une charte établissant quelques «règles de savoir-vivre» comme «demander une autorisation avant d’inviter qui que ce soit à la maison». «Il faut absolument que le courant passe», met en garde Agrippino. «Si vous faites ça pour l’argent, ça ne fonctionne pas, ça devient conditionné», ce qui ne l’empêche pas de fixer ses conditions tout de même, en boutade: «Tu ne tondras jamais la pelouse. Je suis trop maniaque.»
«J’en ai marre de ne jamais être dans mes affaires»
MARIE-ÉLODIE FROCHAUX
23 ans, étudiante au Conservatoire de musique de Genève
Marie-Elodie est pianiste. Est-ce de là que lui vient ce goût pour l’improvisation? Tout, dans son parcours d’étudiante à la recherche d’un logement, reflète le transitoire, l’éphémère, le fragile, la note en l’air. Les années bachelor à l’Institut Jaques-Dalcroze l’avaient mise dans le bain. Une colocation, derrière la gare, qui se passe «moyennement bien», avorte après six mois. Une seconde échoue. La troisième tentative sera un peu plus durable. Marie-Elodie prend ses quartiers à Chêne-Bourg avec deux étudiantes et y reste deux ans et demi. Or, à 630 francs par mois, la place est trop chère pour elle ou plutôt pour sa mère, «qui avait encore la gentillesse de payer ma chambre. Mon frère s’est toujours débrouillé seul. Là, ça devenait difficile pour elle et je la comprends.» Pour se refaire une santé financière, la jeune femme travaille durant les trois mois d’été chez elle, à Neuchâtel, et squatte, tantôt chez ses amis, tantôt chez sa mère au Val-de-Travers. Sa chambre à Genève est louée à quelqu’un d’autre, avec ses meubles et ses affaires. A son retour, elle dort quelque temps dans le salon. Très peu commode. Depuis deux semaines, Marie-Elodie loge gratuitement chez les parents d’une amie dans une charmante demeure à Conches (GE), mais à Noël elle devra s’en aller. «Hier encore, j’ai dû aller rechercher des classeurs dans mon ancien logement. J’en ai marre de ne jamais être dans mes affaires. Même si je n’aime pas beaucoup Genève, je voulais lui donner une chance… mais, là, j’abandonne.» Elle cherche un appartement à Neuchâtel et envisage de faire les trajets en train durant les deux prochaines années de master.