Philippe Geluck est un gros chat. L’air éternellement étonné derrière ses lunettes cerclées, il a le génie des mots qui griffent. De la planche à dessin aux planches tout court, il n’y avait qu’un entrechat.
Depuis quand n’étiez-vous pas remonté sur les planches?
Vingt-cinq ans! J’ai été comédien dans une première vie, j’ai même joué en Suisse, à la Comédie, à Boulimie… Puis je me suis arrêté pour pouvoir raconter des histoires le soir à mes enfants.
Pourquoi y retourner?
C’est une histoire d’amitié. Le théâtre bruxellois de mon ami et complice de trente ans, Patrick Chaboud, allait mal. Je lui ai promis de me remettre sous les projecteurs pour lui rapporter quelques sous.
Comment le public belge a-t-il réagi?
C’était sold out trois semaines avant le début, on a dû refuser des milliers de réservations. Je n’étais pourtant pas du tout sûr que les gens allaient venir. Je doute toujours de tout.
Vous avez dû avoir le trac…
Pas du tout, bizarrement. Tout le monde était nerveux, sauf moi. Parce que je joue mon propre rôle. En cas de trou de mémoire, je retombe toujours sur mes pattes. Je peux emmener les gens où je veux; toute une partie du spectacle s’improvise même selon le lieu et selon l’actualité. Et puis je revisite l’histoire de ma famille, que je décris comme une grande famille de cirque, les «Geluckimi», avec une mère en équilibre sur des fils à haute tension et un père qui coupe les femmes en deux...
Avez-vous intégré DSK?
Pas encore, mais il pourrait bien apparaître à Morges. Je peux parler de tout, des évêques pédophiles et même des dérives nationalistes en Belgique. C’est un thème universel: tout le monde a un voisin.
Comment votre fille Lila a-t-elle atterri là?
Je sais depuis toujours qu’elle a une magnifique présence devant la caméra. Je suis persuadé qu’elle pourrait faire le métier d’artiste. Mais elle ne rêve que d’ouvrir un bar sandwichs- salades à Bruxelles, ce qu’elle va faire bientôt…
Vous l’avez convaincue?
Elle est passée quand nous écrivions le texte. Nous lui avons demandé si elle avait envie de tenir le bar. Puis nous lui avons proposé de dire deux mots sur scène, en barmaid. Finalement, on fait le spectacle ensemble!
Un père avec sa fille: est-ce différent?
On rit tellement. C’est un moment sublime pour un papa.
Va-t-elle enfin devenir comédienne, alors?
Pour moi, elle peut devenir garagiste ou cosmonaute. Mais elle est si drôle et si heureuse sur scène. Et belle comme un cœur. Je ne vais pas la laisser faire que ses sandwichs!
En quoi un spectacle est-il différent du Geluck de la TV?
Chez Drucker, je dois faire gaffe au moindre mot. Sur scène, on est entre nous. Je suis parfois moi-même, parfois dans un rôle, ce qui me permet de balancer des horreurs, d’aller parfois très loin.
Rêvez-vous parfois de gags?
Il m’arrive de rire dans mon sommeil, mais ce n’est pas une méthode. Les gags, c’est du boulot et de la complicité. Avec mon ami Chaboud, nous n’avions plus écrit ensemble depuis vingt-cinq ans. Nous nous sommes mis autour d’une table et nous nous roulions déjà par terre de rire au bout d’une minute.
Vous arrivez avec un crâne que vous présentez comme celui de votre mère…
Oui, elle avait toujours rêvé que nous jouions ensemble et je suis quelqu’un qui tient ses promesses. Même si c’est un peu tard: elle nous a quittés il y a six ans. Je confie ce crâne à un spectateur, qui le prend sur ses genoux. Ma mère aurait adoré. Elle raffolait de l’humour noir.
Quels parents aviez-vous?
Ils se sont rencontrés en faisant du théâtre amateur. Ils rêvaient que je devienne artiste. Si j’avais voulu être notaire ou ingénieur, ç’aurait été terrible.