En 1974, ils étaient partis à trois, un cantonnier, un chevalier et un Indien, à la conquête de l’Europe. Une année plus tard, le trio de pionniers était rejoint par un policier, un cow-boy, un soldat yankee, un Mexicain et un voyageur. Aujourd’hui, ils sont plus de 650 personnages, tous parents, tous différents… Hommes des cavernes ou résidents de stations spatiales: les deux nouveautés 2011 résument l’étendue de l’empire. Et, par la magie du clonage, ils seraient désormais près de 2,5 milliards d’individus, solitaires ou en bandes, à avoir colonisé les chambres d’enfants de 70 pays… Sans compter les milliers de disparus dans les sacs d’aspirateurs! Pourtant, lors de leur première présentation publique à la foire de Nuremberg (qui est aux jouets ce que Baselworld est à l’horlogerie), aucun professionnel de la profession n’avait voulu parier un mark sur eux. Trentesept ans plus tard, les prospères fabricants de Playmobil, un petit sourire en coin, jurent se fier en priorité aux desiderata des enfants pour écrire la suite de l’aventure… Trois cents lettres, dessins, e-mails par mois, tous épluchés par les futurologues de l’entreprise.
REJETONS DE LA CRISE
Au mitan des années 70, le vrai monde subit son premier «choc pétrolier». Les prix du brut grimpent et avec eux ceux des produits dérivés de l’or noir, parmi lesquels les plastiques dont on fait, à l’époque, de grands et costauds jouets. A la recherche d’une nouveauté, l’entreprise allemande Geobra Brandstätter (jusqu’alors fabricante de hula hoops) charge un de ses employés d’imaginer un nouveau jouet moins coûteux et moins volumineux. Le dessinateur s’appelle Hans Beck (1929-2009). A 45 ans, il devient le père de tous les Playmobil. En quelques coups de crayon d’une simplicité rappelant celle des premiers bonshommes dessinés par les enfants, il invente une nouvelle créature. Elle est haute comme une petite pomme (7,5 cm), constituée de sept pièces solidement emboîtées et capable de tenir debout sans les socles qui plombaient les petits soldats de grand-papa. La bouille ronde, à peine éclairée d’un demi-sourire, la poupée miniature est prête à endosser tous les rôles et surtout dotée de mains préhensiles: des milliers d’accessoires vont faire sa fortune.
En 1976 apparaît la première femme: elle est infirmière, naturellement. Onze ans plus tard, elle prend enfin un peu de poitrine. En 2009, elle ose pour la première fois le costume de bain! Entre-temps, les Playmobil auront conquis l’Ouest à cheval et en train électrique, joué aux pirates des mers, construit des piscines californiennes, dû composer avec des dragons, des fées et des magiciens… Ils auront aussi, dès 1981, donné de beaux enfants (5,5 cm de haut) et les plus anciens se seront coiffé de quelques cheveux gris…
L’ENVERS DU DÉCOR
Soucieuse de ne pas transformer le musée lausannois en rayon jouets, Suzanne Hilpert Stuber, la conservatrice chargée de l’exposition, évite le grand déballage. Quelques modèles choisis, comme le camping-car – «aujourd’hui il doit pouvoir emporter quatre vélos et autant de planches à voile» – suffisent à résumer l’évolution de la société: la première boîte de chantier incluait encore une caisse de bières pour les ouvriers, aujourd’hui le contremaître surveille les travaux un portable à la main. Soigneusement à l’abri des vitrines, l’incroyable diversité de la faune: du vautour à l’ours blanc, de l’appaloosa à la souris, qu’une machine empruntée à la firme produit à deux exemplaires toutes les onze secondes (en libre service). Richesse de la palette graphique, soin des détails (les hiéroglyphes de la pyramide sont déchiffrables par les égyptologues), mise à jour des univers (le dernier poste de police est équipé d’une cellule de dégrisement!), l’exposition, un peu courte dans deux salles, ne donne finalement qu’un coup d’oeil sur le plus visible des mondes parallèles. _
Playmobil Fab., Mudac, Lausanne. Jusqu’au 12 février 2012.