A propos de l’Alaska et de l’immensité des sentiments, CONVERSATION avec l’Américain David Vann, son second roman «Désolations» sous le bras, et le premier, «Sukkwand Island», qui sort en poche et que l’on n’oubliera jamais.
Par
Jean-Blaise Besençon - Mis en ligne le 23.08.2011
Dans Sukkwan Island, son premier roman paru l’année dernière, David Vann racontait l’histoire d’un père divorcé et de son fils de 13 ans qui s’en allaient pour une année jouer les Robinsons sur une île presque déserte dans l’espoir de renouer une relation. Jusqu’à la page 113, presque le milieu du livre, quand tout à coup... «S’il vous plaît, ne le dites pas! Moimême, avant d’écrire ce passage, je ne savais pas du tout ce qui allait se passer, ni comment les choses allaient tourner. Ensuite, en me relisant, j’ai réalisé qu’il y avait ici ou là de petits signes annonciateurs...» Douloureuse comme un coup de poing, cette histoire du genre que l’on n’oublie jamais a valu à son auteur le prix Médicis étranger et un succès mérité. En tournée européenne des bonnes librairies, l’Américain désormais installé en Nouvelle-Zélande (et qui rêve de vivre six mois par année en France) explique comment Désolations, son nouveau livre, le ramène une nouvelle fois en Alaska, sur une de ces îles où il est né il y a quarante-cinq ans.
PAROLE DE MIGRAINEUX
«Le paysage est une page blanche sur laquelle mon inconscient se raconte. Je ne pense jamais à un scénario ou à une intrigue. L’important, ce sont les personnages et les lieux. Pour moi, le fait de décrire la nature permet à la vérité des personnages d’apparaître et ensuite, l’histoire vient toute seule.» Ainsi celle d’Irène et de Gary, la cinquantaine, les enfants élevés et trente ans de mariage sans éclat. Sur une île encore une fois, lui est enfin déterminé à construire de ses mains la cabane en rondins dont il a toujours rêvé. Elle l’accompagne, malgré la mystérieuse migraine qui lui laisse chaque jour moins de répit. Où l’on sent alors la douleur vécue. «J’ai été victime de deux grandes migraines; la seconde a duré une année, ensuite de quoi je me suis fait opérer... Mon père – et c’est une composante de son suicide – mon oncle, ma tante ont tous souffert de terribles migraines. Le problème d’Irène, c’est qu’elle ne parvient plus à faire la différence entre la douleur physique qu’elle ressent et sa propre existence. Si vous expérimentez la douleur physique pendant une longue période, vous finissez par vous identifier complètement à elle, la douleur devient ce que vous êtes réellement.»
MAUX ET TEMPÊTES
Le projet de construction de cette cabane n’est-il pas démesuré? Ou le pays trop grand, trop sauvage? Et leur existence trop mal emmanchée? Et puis cet hiver en Alaska qui s’annonce particulièrement précoce cette année... «L’idée que l’homme se ressource ou qu’il devient meilleur au contact de la nature est très à la mode aujourd’hui; ce n’est pas volontaire, mais tout ce que j’écris va à l’encontre de ça. Pour moi, la nature n’a pas de sens, c’est une scène vide mais qui amplifie terriblement ce qui s’y passe.» Dès le premier chapitre dont on ressort lessivé par une effrayante tempête, on comprend que cette lecture ne sera pas de tout repos. «Poser ce livre pourrait vous épargner, mais il vous sera impossible d’en arrêter la lecture», prévient le chroniqueur du Los Angeles Times, qui ajoute encore: «Tout comme il vous sera impossible d’en refuser la vérité.» Moins brutal que son premier livre, moins effrayant qu’un père et un fils à la dérive sur une île déserte, ce nouveau roman relève encore une fois de la thérapie pour son auteur. «Mais l’écriture, dit-il, est une thérapie non seulement par rapport à la vérité mais aussi à propos de la beauté. Par l’écriture, on peut transformer quelque chose de laid en quelque chose de beau.»
Désolations et Sukkwan Island, de David Vann, Ed. Gallmeister.