De nos envoyés spéciaux à Ziguinchor (Sénégal): Arnaud Bédat (texte) et Blaise Kormann (photos)
«C’était une bonne fille calme, qui priait, qui jeûnait, qui était sans histoire. Elle a vécu dans cette maison pendant un an quand elle avait 14 ou 15 ans. Elle était venue ici pour m’aider à faire le ménage et elle dormait avec mes filles.» D’une voix monocorde, assise dans une pièce sombre où pénètre quelques rayons de soleil, Dalanda, âgée d’une soixantaine d’années, la tante de Nafissatou Diallo, raconte avec ses mots à elle la femme aujourd’hui la plus traquée de la planète dont le destin a basculé depuis qu’elle est devenue la présumée victime de Dominique Strauss-Kahn. Elle est la petite sœur de sa mère, Hadja Aïssatou, qui vit chez elle depuis plusieurs semaines, venue de son petit village de Guinée, perdu au milieu de nulle part. Une vieille dame aujourd’hui prostrée dans un monde qui lui échappe, qui passe désormais tout son temps dans sa chambre à implorer Dieu. «Elle pleure sans arrêt, elle ne mange plus, elle ne veut plus sortir et elle prie. Ça me rend très, très triste, mais je partage cette douleur avec elle», lâche encore sa sœur, le regard triste. «Quand on a appris la nouvelle, on ne pouvait pas le croire. On l’a appris par la télévision. Nous étions à Dakar pour aller faire soigner ma petite-fille Khadidiatou. Elle a 2 ans, elle est la fille de mon fils Ousmane. Elle est épileptique, elle ne peut pas marcher, elle ne réussit pas à s’asseoir, elle ne parle pas. Les médecins nous ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire. J’aimerais qu’en Europe quelqu’un puisse m’aider… On a dépensé tout le peu d’argent qu’on avait pour elle…» Une tragédie familiale douloureusement vécue qui s’ajoute désormais à un autre drame.
«ELLE N’A PAS APPELÉ»
Nous sommes à Ziguinchor, capitale de la Casamance, une ville de pêcheurs de 200 000 habitants à 450 kilomètres de Dakar, dans le sud-ouest du Sénégal, une ville baignée par la moiteur équatoriale, ancien comptoir français devenu prospère grâce au commerce de l’arachide. La petite maison anonyme occupée par la famille Diallo est située à une dizaine de minutes de voiture des bords du fleuve Casamance, dans le quartier de Soucoupapaye, le long d’un chemin poussiéreux que l’on emprunte en quittant une route asphaltée. Devant le petit baraquement, constitué de plusieurs corps d’habitations, caché par un mur d’enceinte gris et délabré, des enfants jouent. Des moutons presque immobiles, livrés à une mort certaine, paissent dans l’attente de l’inéluctable sacrifice. Autour de la maison principale, dans laquelle on pénètre par une petite cour à l’ombre d’un gigantesque manguier, vont et viennent cousins, enfants et locataires – la famille Diallo loue quelques pièces dans une partie attenante. Combien sont-ils à vivre ici? Impossible de le savoir avec précision, vingt, trente, quarante, chaque occupant y va de son estimation. Ils sont Guinéens, d’origine peule, ou Sénégalais, certains travaillent çà et là, des petits boulots qui ramènent un peu d’argent pour faire vivre toute la maisonnée.
Le temps s’égrène à un rythme lent au gré des gestes simples de la vie quotidienne et de la prière, cinq fois par jour. Mais aussi, désormais, des coups de téléphone provenant de la famille à New York, en Allemagne ou en Suisse. «Mais Nafissatou n’a pas appelé sa maman depuis les événements», révèle sa tante. Ici, pas d’eau courante, on s’alimente au puits d’eau douce, dans un coin de la très modeste demeure. Les chambres sont misérables, sans confort, le mobilier est rudimentaire et usé. Les Diallo sont des gens très pauvres qui subsistent comme ils peuvent dans une extrême précarité. Entre DSK et eux, un univers, le choc de deux mondes et de deux cultures.
«TOUTE CETTE HISTOIRE DE NEW YORK NOUS REND TRÈS, TRÈS TRISTES»
A Ziguinchor, entre croyances et superstitions, pas de conseillers en communication sortis des meilleures écoles, pas d’avocats multimillionnaires et d’armadas de détectives privés, mais des imams et des marabouts. On les sent dépassés par l’affaire DSK et son ampleur médiatique: seul un journaliste sénégalais, qui n’est autre, incroyable coup du destin, que leur voisin direct, a réussi à franchir leur porte avant nous, accompagné un jour d’un confrère de la radio RFI qui était par hasard de passage dans la région. Mamadou Papo Mané est le correspondant du quotidien sénégalais Walfadjri, il est la clé pour quiconque cherche à entrer en contact avec la famille Diallo. Une équipe de France 2 a débarqué elle aussi, mais n’a pas pu pénétrer dans la demeure, contrainte de reprendre dans son reportage au JT de 20 heures les rares images tournées par Papo, le seul à avoir pu approcher la mère quelques minutes. «Je ne l’ai vue qu’une seule fois», avoue-t-il. Elle ne dira pas grand-chose si ce n’est cette phrase qui, depuis, a fait le tour de la planète: «Je n’ai pas mis au monde une mauvaise femme.»
Pour échouer dans la famille de Nafissatou, il aura fallu un peu de hasard et beaucoup d’obstination. Coup de chance, c’est notre passeport suisse qui ouvrira miraculeusement la porte de la maison familiale. «Vous venez de Lausanne, une de mes filles y habite», dira Dalanda en esquissant un sourire, le premier et le seul qu’on lui connaîtra en plusieurs heures passées en sa compagnie. On l’a compris, Français et Américains sont bannis de la maison de Ziguinchor.
VETO DE NEW YORK
Dès lors, Dalanda tentera de jouer les intermédiaires pour que sa grande sœur Hadja Aïssatou, la maman de Nafissatou, veuille bien nous parler quelques instants, disparaissant au loin dans la pièce où elle est terrée. Sa nièce, depuis la Suisse, essaie aussi de convaincre, via notre portable, la vieille dame au cœur meurtri. Le téléphone disparaît d’une pièce à l’autre avant de réapparaître: la conversation a duré 12 minutes et 32 secondes. La situation paraît se débloquer, avant que la vieille Hadja Aïssatou demande à appeler une autre nièce à New York, la sœur de Nafissatou, qui oppose cette fois un veto formel.
Mais Dalanda a envie de parler avec nous, dit-elle, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Entourée des siens, elle élude souvent les questions, feint parfois de ne pas comprendre ce qu’on lui demande – l’indispensable Papo s’improvise traducteur en wolof et en peul, langue qu’il comprend, aidé parfois d’Ousmane, le grand fils, qui précise un mot ou un sens. On demande des détails, des éclaircissements. Dalanda et les siens répètent en boucle les mêmes phrases, à l’instar d’un des cousins de Nafissatou, Cellou, un homme politique de Dakar que nous avons rencontré quelques jours plus tôt. A chaque fois, on martèle que Nafissatou est une bonne musulmane. On n’évoque jamais le viol et on devine comme une réelle inquiétude, une peur même, à l’idée qu’on puisse apprendre quelque chose qui contredirait le message sacro-saint de l’islam. «Les Peuls de Guinée sont un peuple très fier, résume une fine observatrice de la vie africaine rencontrée au Sénégal. La mauvaise image de l’un des leurs peut déshonorer toute la famille, qui serait montrée du doigt. La famille de Nafissatou pourrait être victime de représailles, voire chassée par ses voisins, si l’on apprenait par exemple qu’elle a été consentante dans la suite 2806 du Sofitel. Ou surtout qu’elle aurait tourné le dos à l’islam dès son arrivée à New York.» Si cette dernière hypothèse devait s’avérer, elle expliquerait en partie pourquoi Nafissatou Diallo s’est brouillée avec sa sœur Hassanatou et son beau-frère vivant dans le Bronx, à New York, et pourquoi elle semble bien avoir rompu avec tous les siens restés au pays. «En partant aux Etats-Unis, elle voulait juste mettre la tristesse de ses premières années derrière elle», confiera au Daily Mail l’un de ses frères, âgé de 53 ans, resté en Guinée.
L’ÉCHIQUIER AFRICAIN
Ce dernier évoque, comme beaucoup de ses proches aujourd’hui, le parcours sinueux d’une petite fille illettrée récitant le Coran devant sa case à Tchiakoullé, un hameau perdu à 1300 mètres d’altitude sur le flanc d’une montagne, le seul village du Foutah, berceau des Peuls, petite région naturelle de la Guinée où l’on ne peut accéder qu’à pied. Puis mariée de force à l’âge de, semble-t-il, 15 ans avec un cousin éloigné, fils d’un grand marabout local. Un premier enfant, une fille aujourd’hui adolescente, puis un second, une petite fille toujours, morte en bas âge de la malaria. Difficile de reconstituer ensuite avec précision le parcours personnel et l’itinéraire géographique de Nafissatou Diallo, la musulmane tellement parfaite. Même dans sa famille, chacun se contredit, ou dément ensuite l’information donnée par un autre. Comme son supposé mariage avec un Gambien, il y a deux ans, à Ziguinchor, ou la date exacte de son arrivée à New York au début de l’année 2000 et les conditions de celleci. Un jeu de pistes, ou plutôt un jeu d’échelle, avec son lot de rebondissements, de coups du sort, d’embrouilles et bien sûr aussi – ce sont les règles sur l’échiquier africain – de retours à la case départ. Plus de quinze jours après sa sortie du néant en pleine lumière médiatique, à Tchiakoullé, son village d’enfance, à Ziguinchor, où elle a vécu, comme à New York où elle était partie vivre son rêve américain, Nafissatou, la jeune femme de chambre du Sofitel, reste toujours un mystère.