«J’ai manqué mon rendezvous avec les Français», a reconnu dimanche soir Dominique Strauss-Kahn, qui a confirmé aussi qu’il aurait bien voulu se présenter, l’année prochaine, à l’élection présidentielle française dont il était le grand favori. Mais il a sans doute manqué, aussi, son rendez-vous avec les 13 millions de téléspectateurs - un nouveau record depuis 1995 et les émeutes des banlieues - qui souhaitaient entendre, enfin, ses premières explications sur l’affaire Nafissatou Diallo. Car si DSK a parlé, il n’a pas dit grand-chose. Et, s’il a parlé, il a donné l’impression de réciter des réponses toutes faites sans réussir à trouver la spontanéité et le ton juste. Face aux questions très convenues de Claire Chazal, une grande amie de sa femme, Anne Sinclair, il s’est surtout réfugié en permanence dans des «éléments de langage» préparés par ses fameux communicants de l’agence Euro RSCG: des propos formatés et prévisibles.
«Le rapport du procureur dit quoi? Nafissatou Diallo a menti sur tout»
Dominique Strauss-Kahn
Que s’est-il donc passé le 14 mai dernier, dans la suite de l’hôtel Sofitel, à New York? Que s’est-il passé, ce jour-là, entre celui qui était alors le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et une femme de chambre d’origine africaine, Nafissatou Diallo, qui l’a accusé d’agression sexuelle et de tentative de viol? Dominique Strauss-Kahn s’en tient prudemment à une formule qui ne dévoile rien - «Ce qui s’est passé…» -, refusant ainsi obstinément d’aborder les faits, et répète simplement qu’il se sent, à la fois, moralement coupable (envers soi-même, sa femme, ses amis, les Français…) et totalement innocent vis-à-vis de la justice.
UNE «FAUTE MORALE»
«Ce qui s’est passé est non seulement une relation inappropriée, mais une faute, reconnaît DSK, visage crispé et voix tendue. C’est plus grave qu’une faiblesse, c’est une faute morale dont je ne suis pas fier. Je la regrette tous les jours et je crois que je n’ai pas fini de la regretter.» Un aveu inévitable, mais secondaire, qui lui permet de rebondir sur le rapport du procureur Cyrus Vance, concluant à l’abandon des charges: «Ce rapport ne m’accuse en rien en matière de traces ou de blessures. (…) Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni agression, ni aucun acte délictueux.» La conclusion qu’il souhaite faire passer: cette affaire n’a existé qu’en raison des mensonges et de l’avidité financière de Nafissatou Diallo, qui a d’ailleurs décidé de le poursuivre civilement quand elle s’est rendu compte qu’il allait être relaxé.
Jouant profil bas, l’ex-favori socialiste à la présidentielle distille toutefois un doute sur ses déboires. Est-il tombé dans un piège? «Possible», dit-il. A-t-il été victime d’un complot? «Nous verrons», lâche-t-il avant d’ajouter, sibyllin: «Des informations ont été données à Kenneth Thompson (ndlr: l’avocat de Nafissatou Diallo) sur les circulations dans l’hôtel et le procureur dit que ce n’est pas lui qui les a données. Je voudrais savoir pourquoi.»
L’hôtel Sofitel appartenant, comme chacun sait, au groupe Accor, réputé proche de Nicolas Sarkozy…
DSK rêve-t-il encore de l’Elysée ou d’un rôle dans un éventuel gouvernement de gauche? Espère-t-il retrouver grâce aux yeux des Français ou, en tout cas, de ses amis socialistes? Un sondage du Journal du dimanche assurait, dimanche, que 53% des Français souhaitaient son retrait de la vie politique. Mais DSK n’a rien dit de tel! C’est un inoxydable, qui a déjà survécu à plusieurs scandales (affaires de la Mnef, de la cassette Méry; affaire Piroska Nagy au FMI), et qui sait, par expérience, que les renversements de situation les plus incroyables restent toujours possibles. Modeste, il lâche simplement qu’il va se reconstruire. «Je vais d’abord me reposer, retrouver les miens, prendre le temps de réféchir. Mais toute ma vie a été consacrée à essayer d’être utile au bien public, et on verra.»
«Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni agression, ni aucun acte délictueux»
Dominique Strauss-Kahn
Il observe donc, pour l’instant. Il donne du temps au temps. Il garde ses réseaux puissants, ses carnets d’adresses, ses amitiés, sa réputation d’économiste brillant, son appartement de 200 mètres carrés à la place des Vosges, devenu le QG de ses camarades socialistes… Il a renoué le dialogue avec les Français, quitté ce rôle de silencieux et retrouvé celui de responsable politique. Ses ennuis judiciaires ne sont pas définitivement derrière lui, mais ils ont perdu leur caractère dramatique. Nafissatou Diallo n’est plus une menace immédiate, même si elle risque encore de l’entraîner dans un procès où il serait contraint, pour la première fois, de livrer sa version des faits. Quant à la plainte de la journaliste Tristane Banon, qui l’accuse de tentative de viol à Paris, il y a huit ans, elle semble n’avoir aucune chance de succès. Que restera-t-il de tout cela dans l’opinion des Français, d’ici à deux ou trois ans?
D’autant que Dominique Strauss-Kahn est toujours avec celle qui, depuis plus de vingt ans, constitue son soutien inconditionnel et sa carte maîtresse: son épouse Anne Sinclair. Ils rêvaient d’un destin à deux, à l’Elysée, et ils avaient tout pour y parvenir: l’intelligence, l’élégance, la fortune immense (plusieurs centaines de millions d’euros) de l’ancienne star de TF1. Ils avaient aussi une complicité intellectuelle et politique profonde, une envie de changer qui remontait loin, à une certaine idée de leurs origines communes - la tradition juive - et de la République française. Ils surfaient sur un timing parfait, avec l’impopularité extrême de Nicolas Sarkozy et l’image de grand manitou de l’économie mondiale prêt à rentrer en France pour la sauver que DSK avait réussi à se donner. Anne Sinclair ne l’a pas abandonné dans la tourmente, c’est elle au contraire qui lui a permis de tenir grâce à sa présence et aux moyens financiers gigantesques qu’elle a mobilisés pour sa défense: les meilleurs avocats de New York, la caution pour la remise en liberté provisoire, la société de sécurité chargée de la surveillance, la maison luxueuse à TriBeCa, dans un quartier hyperchic…
Mais l’ambition qui les soudait et qui donnait tout son sens à leur vie a-t-elle vraiment disparu? Il a manqué son rendez- vous avec les Français, ses amis socialistes le disent «triste et malheureux», il est traqué du matin au soir par une foule de photographes et de journalistes, il est reconnu et observé comme une bête curieuse par les passants quand il se hasarde dans la rue… Dominique Strauss-Kahn inventera-t-il, avec Anne Sinclair, une vie nouvelle - mais aussi brillante - que celle dont ils rêvaient à l’Elysée? On verra…