Il a appris la nouvelle il y a quelques jours, par une lettre de l’ambassadeur de France à Genève: Darius Rochebin, 44 ans, le célèbre présentateur du TJ, a été nommé chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, une distinction aussi prestigieuse que rare attribuée par le gouvernement français à des intellectuels et à des créateurs qui ont contribué au rayonnement de la langue et de la culture françaises.
«C’était une surprise absolue, je ne m’y attendais vraiment pas, mais j’avoue que ça m’a fait plaisir, confie Darius avec son éternel sourire. Je n’ai jamais été fasciné par les décorations, mais je suis très heureux de recevoir cette médaille en tant que journaliste. Et puis c’est un peu comme les compliments: il faut toujours les accepter, ça fait partie des petits plaisirs de la vie! Je crois aussi que le fait que la TSR fasse partie de TV5 a compté beaucoup: le TJ a désormais un retentissement très large, puisqu’on parle de 20 millions de téléspectateurs.» Ainsi, les interviews avec Julian Assange, Bill Gates, Roman Polanski ou Dominique Strauss-Kahn ont eu beaucoup d’impact.
LE CHOIX DES MOTS
Pour Darius, amoureux depuis toujours de la langue et de la littérature françaises, cette récompense est comme une reconnaissance de cet exercice de style très particulier qu’est le TJ: il faut de la rigueur, mais il faut aussi un sens de la synthèse, le ton juste, la bonne distance. «J’accorde beaucoup d’attention au langage, au choix des mots, à la forme. J’essaie d’être direct, d’aller à l’essentiel et de ne jamais tomber dans la subjectivité.»
Le nouveau chevalier évite ainsi les adjectifs qui ne veulent rien dire, mais qui alourdissent le propos et cassent le rythme, comme les sempiternels «historique» ou «véritable». «Des graisses inutiles!» remarque-t-il. Darius se méfie aussi de ces mots ou de ces expressions équivoques, qui ne font que relayer la propagande des uns ou des autres. «Je ne parle jamais, par exemple, de frappes chirurgicales, mais de bombardements. Je n’utilise pas non plus des qualificatifs vagues, comme l’adjectif «populiste», que l’on met aujourd’hui à toutes les sauces.»
Sa référence indépassable, Darius la trouve d’ailleurs aux antipodes de toutes les polémiques ou de toutes les passions actuelles. «Quand je prépare le TJ, je consulte le Littré dès que j’ai le moindre doute. C’est aussi un petit jeu intellectuel, une recherche d’objectivité. Je vérifie systématiquement le sens d’un mot si je pense qu’il peut être compris de manière ambiguë.»
Cet amour de la langue française, c’est un peu le fil rouge de sa vie. Darius aime ainsi revoir, régulièrement, celle qui lui a appris à lire et à écrire: Marianne Staehli, sa maîtresse à l’école primaire de Geisendorf, dans le quartier de la Servette, à Genève.
«MON PETIT PROFESSEUR NIMBUS»
«Je me souviens très bien de Darius, dit-elle. Il avait 6 ans et il était en première année primaire. C’était un garçon intéressant, qui savait déjà beaucoup de choses. De temps en temps, il partait dans ses rêveries. Je l’appelais mon petit professeur Nimbus! Il lisait bien et il adorait aussi quand je leur racontais des histoires, en particulier Les contes de la petite cafetière. Il avait déjà ce côté un peu réservé qu’on voit à la télé, cette espèce de distance souriante.»
«Darius avait 6 ans dans ma classe, mais il avait déjà beaucoup d’humour»
Marianne Staehli
«Pour moi qui étais enfant unique, ajoute Darius, Marianne Staehli a eu un rôle déterminant: elle m’a fait découvrir la vie des livres, le plaisir des mots. Elle me dit d’ailleurs que j’ai commencé l’apprentissage du français avec elle et que je l’ai fini avec son frère, Daniel Cornu, l’ancien rédacteur en chef de La Tribune de Genève, qui était devenu directeur du Centre romand des journalistes quand j’ai obtenu mon diplôme de journaliste.»
LA PASSION DES LIVRES
Et puis le grand émerveillement, ce sera, plus tard, la rencontre avec Georges Ottino, son prof de français en troisième année au collège Voltaire, où Darius suit la filière classique (latin, grec). «Pour moi, ce fut le choc de la grande littérature! Pascal, Proust, Rousseau, Chateaubriand, Voltaire… Georges Ottino était impressionnant, il nous faisait aimer les textes, il avait aussi publié trois livres dans la célèbre collection blanche, chez Gallimard. Il était terriblement exigeant!»
«J’ai été heureux de faire découvrir à Darius ces auteurs qui m’enchantaient moi-même»
Georges Ottino
Retraité depuis une vingtaine d’années mais toujours actif, puisqu’il met la dernière main à un nouveau roman, La fugue, qui paraîtra cet automne à l’Age d’homme, Georges Ottino se rappelle aussi cet élève pas tout à fait comme les autres, qu’il revoit chaque soir avec le même plaisir, devant sa télévision. «C’était un garçon exceptionnel qui avait ce goût instinctif pour la lecture, se souvient-il. Ce qui m’a frappé tout de suite, c’est qu’il écrivait remarquablement. Il était très doué et il se passionnait pour les grands auteurs. Il avait déjà ce petit sourire, cette ironie subtile qu’il a gardés à l’écran. Je m’afflige parfois de voir ce que le français est devenu dans certains journaux, mais je suis heureux de voir que Darius cultive au contraire le goût et le respect de la langue française.»
BONNE ÉCOLE POUR LE TJ
Désormais chevalier des Arts et des Lettres, Darius aime les classiques, mais vit résolument à l’heure de la télévision et de l’internet, c’est-à-dire de l’info brute, rapide, impactante. «J’aime les écrivains assez nerveux et vifs, comme Voltaire ou comme Paul Morand, plutôt que les écrivains qui se répandent. C’est une bonne école pour le TJ: il faut jouer sur les nuances, sur la clarté, sur une certaine sobriété.»
«IL INCARNE LE JOURNALISME INTERNATIONAL»
Président de la Société des membres de la Légion d’honneur, Francis Wahl salue les qualités de Darius.
«Je suis particulièrement heureux que Darius Rochebin ait reçu cette récompense, car il fait partie, à mes yeux, des grands journalistes internationaux et que son rayonnement, grâce à TV5, va bien au-delà de la Suisse. La qualité de son journal, la qualité de la langue, la qualité de ses interviews où il pose les vraies questions et n’hésite pas à reprendre ses interlocuteurs s’ils ne donnent pas de vraies réponses…»
Président de la Société des membres de la Légion d’honneur, section suisse, Francis Wahl, homme d’affaires et collectionneur d’art précolombien, ne tarit pas d’éloges: «Darius Rochebin peut être fier de sa médaille des Arts et des Lettres, car c’est une récompense qui est presque plus prestigieuse que la Légion d’honneur. Créée par André Malraux, elle récompense des personnes qui, dans le vaste domaine de la littérature et de la vie artistique, ont contribué au rayonnement de la culture.»
Parmi les lauréats, que du beau monde: en Suisse, Nicolas Hayek et le poète jurassien Pierre-Olivier Walzer (décédés depuis), le sociologue Jean Ziegler, le journaliste Jacques Pilet ou l’éditeur lausannois Pierre-Marcel Favre. En France, les journalistes Patrick Poivre d’Arvor, Harry Roselmack ou Stéphane Bern, l’architecte Jean Nouvel, les artistes Carole Bouquet, Marion Cotillard, Gad Elmaleh, Francis Huster, Thomas Dutronc… A l’étranger, Kylie Minogue, George Clooney, Paulo Coelho, Vaclav Havel, Roger Moore, Dustin Hoffman, Faye Dunaway…
Mais comment obtient-on la médaille des Arts et des Lettres? «Aucune décoration n’est attribuée à la suite d’une demande, mais sur la base d’un dossier, précise Francis Wahl. Quelqu’un attire l’attention des autorités concernées sur les mérites d’un candidat potentiel. Si le consul général de France à Genève est persuadé de l’intérêt d’un candidat, il transmet le dossier à Paris.»