Sur le tapis rouge du Hallenstadion de Zurich, samedi soir, à l’heure où s’entrechoquaient les coupes de champagne et se dégustaient les verrines de crevettes, personne n’aurait parié son bouton de manchette sur l’élection de Didier Cuche à la distinction de Suisse de l’année 2011. Sa décevante quinzième place à Wengen plus tôt dans la journée semblait l’exclure de toute récompense lors de cette 10e cérémonie télévisée des Swiss Awards. Et pourtant c’est bien le visage du skieur qui apparaît à 22 h 30 sur les écrans. Le Neuchâtelois de 37 ans arrive largement en tête du vote des téléspectateurs avec 21,86% des suffrages. Une nouvelle consécration pour le gamin des Bugnenets, après son titre de Sportif suisse de l’année recueilli en décembre 2011. A la fin de l’émission, Raymond Loretan, président de la SSR, ose une explication: «Beaucoup de nominés ne parlaient qu’à une certaine élite. Didier Cuche parle au peuple.» Comment expliquer cette popularité sans faille? Si certains champions ne doivent leur notoriété qu’à leurs seuls exploits sportifs, c’est avant tout grâce à sa personnalité (sans faire injure à son impressionnant palmarès) que l’homme a touché si profondément le cœur des Suisses.
IL N’A RIEN LÂCHÉ
Les bonnes fées du ski n’ont fait aucun cadeau à Didier Cuche. Le moindre de ses succès, il l’a payé avec sa sueur, affrontant blessures, douleurs, déceptions, critiques et parfois moqueries. Mais obstiné, perfectionniste, rageur, l’homme, né sous le signe du Lion, s’est à chaque fois relevé. «Cette ténacité est fondamentale dans la construction du héros Cuche, analyse le sociologue Bernard Crettaz. Son héroïsme ne vient pas d’un talent inné, à l’image d’un Killy ou d’un Russi, mais de sa durée. Contre vents et marées, il a toujours tenu.» Aujourd’hui, nul n’ignore les épreuves qu’il a traversées. Ses échecs (il n’a jamais remporté Wengen ni ne s’est paré de l’or olympique) sont aussi célèbres que ses succès (ses quatre victoires sur la mythique Streif et ses six globes de cristal). Depuis plus de dix ans, les Suisses ont partagé avec lui ses joies et ses doutes, ses chutes et ses résurrections. Alors, samedi, dans l’aire d’arrivée, qu’importe que le Neuchâtelois soit encore une fois passé à côté de la victoire au Lauberhorn, ils sont des centaines à chanter son prénom. Il est des leurs.
«Didier est une star. Mais il n’a pas oublié d’où il venait»
André Marty, président de l’association Porte-Bonheur, parrainée par le skieur
IL EST AUTHENTIQUE
Physique de boxeur, nuque de taureau, Didier Cuche semble être taillé dans le roc. Il rassure et détonne dans une époque qui glorifie «golden boys, traders et autres peoples surfaits», selon les termes de l’éthicien Denis Müller. Le gamin du Jura neuchâtelois semble incarner à lui tout seul les valeurs suisses, celles d’une montagne idéalisée et de ses habitants vrais, authentiques, sincères. Avec son crâne de bonze et son regard bleu perçant, on l’imaginerait volontiers en vieux sage. Une image que troublent parfois ses fameux coups de gueule, qui lui ont valu certaines incompréhensions. Mais il est comme ça, Cuche, entier. S’il n’accepte pas quelque chose, il le dit. Point. Pour Denis Müller, le skieur compose aujourd’hui avec Federer les deux facettes du sport suisse, si différentes et si complémentaires. «Roger est aérien, distingué, inaccessible, alors que Didier est terrien, rustique, proche des gens.»
IL COMMUNIQUE BIEN
S’il s’est longtemps enfermé dans sa carapace, Didier Cuche se montre aujourd’hui accessible et communicatif. Après les courses, il régale le public de son fameux lancer du ski, devenu une véritable marque de fabrique. Devant les médias, il ne cherchera jamais d’excuses à une contre-performance. Il aura toujours un compliment pour un adversaire ou un coéquipier meilleur que lui. Samedi, malgré l’immense désillusion, il ne partira pas sans aller féliciter Beat Feuz de sa victoire, mimant un «chapeau bas». La classe, quoi. «Didier gagne des courses, mais surtout il gagne après les courses», constate admiratif Adolf Ogi, ancien conseiller fédéral et ex-directeur de la Fédération suisse de ski. Le politicien insiste sur le bilinguisme français-allemand du sportif, qui lui «permet de parler aux gens dans leur langue»: «C’est essentiel dans ce pays de plusieurs cultures.»
IL SAIT D’OÙ IL VIENT
Très proche de sa famille, Didier Cuche n’oubliera jamais de glisser un mot pour ses parents, Marlise et Francis, ou ses deux frères aînés. Il sait ce qu’il leur doit. Grâce à lui, la Bonne Auberge, le restaurant familial posé en bas des pistes de sa station des Bugnenets, est devenue légendaire. «Il a le statut d’une star, mais il n’a pas oublié d’où il venait», confie André Marty, ami et président de Porte-Bonheur, association qui défend les orphelins suisses parrainée par le skieur. Il insiste: «Didier a une vie tumultueuse, mais il trouve toujours le temps pour téléphoner, prendre des nouvelles et passer voir ses amis.» Interrogée lors du gala des Swiss Awards, la présidente de la Confédération Eveline Widmer-Schlumpf, elle-même Suissesse de l’année 2008, résume le personnage: «Didier Cuche a des racines, parle de ses racines, mais c’est aussi quelqu’un qui voyage, ouvert et respectueux des autres. En cela, il est un vrai Suisse.»
2011, UNE ANNÉE EXCEPTIONNELLE POUR DIDIER CUCHE
Sportivement, 2011 s’est révélée une excellente cuvée pour le skieur neuchâtelois. Il remporte le classement de la Coupe du monde en descente et en super-G. Surtout, le 22 janvier, il s’impose pour la quatrième fois sur la redoutable Streif (photo), à Kitzbühel, égalant ainsi le record du légendaire Franz Klammer.
«Ce prix récompense celui que je suis devenu»
Quel est votre sentiment après ce prix de Suisse de l’année 2011?
Je suis très fier, flatté aussi, de la confiance que les gens ont placée en moi.
Qu’est-ce que cet Award représente pour vous?
Je n’imagine pas encore ce que ce prix représente. Tout cela reste très abstrait. Je n’ai pas l’impression que cela va changer grand-chose dans ma vie, à part quelques sollicitations supplémentaires… J’espère que cela ne changera rien. C’est un immense honneur. Mais ce n’est pas pour en recevoir que je skie.
Comment expliquez-vous ce vote et votre incroyable popularité?
Je maîtrise les deux langues. Cela aide d’avoir l’entier de la Suisse qui vote pour vous. Après, savoir exactement pourquoi les gens m’apprécient… Il faudrait demander au public les raisons de son choix. Néanmoins, même si ce prix récompense le Suisse de l’année dernière, même si mon année 2011 exceptionnelle en termes de performances a compté, je pense que les gens ont salué d’abord une régularité, mon âge, ma carrière et celui que je suis devenu avec le temps.
Une sorte de récompense pour l’ensemble de votre carrière?
Je n’en suis pas certain, mais c’est peut-être ce que les gens se sont dit en votant pour moi.
Qu’avez-vous envie de faire de ce titre?
Justement, je ne sais pas trop au-devant de quoi je vais avec ce titre et comment l’utiliser au mieux pour aider les autres. Pour le moment, j’ai une saison à terminer. Tout de suite, c’est Kitzbühel. Après, les courses s’enchaînent: Garmisch, Chamonix, Sochi, Crans-Montana, etc. J’ai des contacts avec le chirurgien René Prêtre (ndlr: Suisse de l’année 2009). On doit se rencontrer. Je lui demanderai quelques conseils, savoir comment il s’est comporté avec ce prix.
Comment avez-vous vécu cette journée de samedi, de la déception du Lauberhorn au bonheur de votre élection?
J’ai vécu le grand 8 des émotions. J’ai ressenti des sensations extrêmes, d’abord une énorme déception. Je savais qu’il serait très difficile de gagner, mais la manière n’y était pas. Je ne me suis pas senti à l’aise, je n’ai pas réussi à produire un bon ski, celui qui correspond à ce que j’attendais. J’étais d’autant plus déçu que les attentes étaient grandes, de ma part, comme de celles du public.
Puis la joie…
Ce n’est pas le bon mot. Je me suis senti plutôt touché, honoré. Après la course, j’ai eu besoin de tout l’après-midi pour analyser, comprendre, accepter. Il y a eu ensuite le vote. Ce fut comme un gros sparadrap, un baume au cœur. Finalement, ce fut une belle journée, avec deux succès, celui de Beat (ndlr: Beat Feuz, vainqueur de la descente) et le mien.
Ce Swiss Award va-t-il changer la suite de votre carrière, vous convaincre de continuer?
Je reçois souvent des témoignages de gens qui aimeraient bien me voir poursuivre… Ce prix, ce n’est pas cela qui me fera continuer ou non. Il va au-delà de l’aspect sportif. Je le prends donc comme ça.
Avez-vous décidé de vous arrêter à la fin de la saison?
Je n’ai encore pas pris de décision. C’est du 50-50.