La cabine du Matterhorn-Express s’élève lentement au-dessus de Zermatt. A l’intérieur, assis à côté de son idole, Thibaud, 12 ans, n’ose pas lever les yeux. Le petit Fribourgeois est intimidé. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il rencontre Didier Cuche. Le champion sourit, pose un regard tendre sur le garçon. Thibaud n’est pas un fan tout à fait comme les autres. Il est l’un des protégés de Porte-Bonheur, une association qui vient en aide aux orphelins en Suisse. Une institution justement parrainée par le Neuchâtelois, qui a invité Thibaud en Valais à l’accompagner durant une journée d’entraînement de l’équipe suisse. Côtoyer les meilleurs coureurs du pays représente un rêve tout éveillé pour ce jeune accro de ski, qui a établi, en avril dernier, sur les pentes du Mont-Fort, à Verbier, le record national dans sa catégorie d’âge en ski de vitesse avec 113 km/h. L’invitation est d’autant plus précieuse qu’en ce mois de septembre les compétiteurs sont accaparés par les derniers détails de leur préparation d’avant-saison. Mais, pour Thibaud, Didier Cuche n’a pas hésité.
Le début de leur histoire remonte au début de l’année 2009, lorsque le Neuchâtelois reçoit un courrier venu de Boissonnens (FR). Une mère lui parle de son fils, Thibaud, qui vient de perdre son père d’une maladie fulgurante. Elle raconte la passion pour le ski qui les unissait. La lettre parle de ces week-ends passés à dévaler les pistes, des courses à la télévision qu’on ne manque sous aucun prétexte pour soutenir le champion de la famille, Didier Cuche. Touché, le skieur invite alors l’enfant à le rencontrer en marge de la traditionnelle fête de fin de saison, à Dombresson. A cette époque, le garçon ne va pas bien, il peine à reprendre le dessus. «Nous avons tous été émus», se souvient Didier Cuche. Il décide alors de le confier aux bons soins de Porte-Bonheur, une association qu’il connaît bien pour en être le parrain de cœur depuis une douzaine d’années.
«Didier nous apporte beaucoup. Il est prêt à tout pour notre association»
André Marty, président de Porte-Bonheur
«Mon lien avec Porte-Bonheur est né d’une amitié», raconte Didier Cuche. En 1995, jeune compétiteur, il confie la réalisation de ses casques à André Marty, Dédé, fameux designer qui travaillait déjà pour de nombreux sportifs de renom: des skieurs Pirmin Zurbriggen, William Besse ou Steve Locher aux pilotes de formule 1 Alain Prost et David Coulthard, en passant par des motards tel l’Américain Kevin Schwanz. Mais le Valaisan d’origine n’est pas qu’un artiste de renommée internationale. C’est lui qui, cinq ans auparavant, avait fondé Porte-Bonheur, dont il est encore aujourd’hui le président. «Nous sommes devenus amis, poursuit Didier Cuche. Nous passions alors des heures à son atelier à discuter. Dédé me parlait des enfants dont il s’occupait. J’ai été touché.» Des récits souvent difficiles, qui tranchent avec son enfance à lui, heureuse, aux Bugnenets (NE), entouré de ses parents, Marlise et Françis, et de ses deux frères. «Je me suis rendu compte que j’avais de la chance d’avoir encore mes parents, eux qui ont toujours été là pour moi. Ce n’est pas le cas de tout le monde.» Le skieur s’engage rapidement en faveur de l’association. Il participe aux différentes manifestations de Porte-Bonheur, récolte des fonds en vendant par exemple ses casques aux enchères sur l’internet, mobilise d’autres champions. Quand il en a le temps, il emmène l’un des enfants de l’association faire un tour avec son bateau sur le lac de Neuchâtel. «Didier est prêt à tout pour nous. Lors de l’une de nos fêtes, il est même monté sur scène en tutu rose», se souvient en riant André Marty.
«L’histoire de Thibaud nous a tous beaucoup émus»
Didier Cuche
Lors de cette journée à Zermatt, Didier Cuche ne souhaite néanmoins pas s’étendre sur son soutien à Porte-Bonheur. «Je suis là pour le gamin, pour l’association, pas pour parler de moi», tranche-t-il, craignant de trop attirer les projecteurs sur lui. L’homme a la rudesse des gens de la montagne, l’humilité des vrais champions. Il note que, finalement, il ne fait «pas tant que ça. Ça ne me demande pas beaucoup d’efforts, et si ça peut apporter un peu de bonheur.» Un avis que corrige André Marty: «Didier est bien trop modeste. De nombreux sportifs nous ont aidés, mais, avec Sylviane Berthod (ndlr: l’ancienne skieuse est aujourd’hui membre du comité de l’association), ce sont les deux personnes qui nous ont le plus soutenus. Dès qu’il le peut, il m’appelle pour prendre des nouvelles. Je sais qu’il aimerait apporter davantage, mais il fait déjà beaucoup, compte tenu de ses nombreuses sollicitations, ainsi que sa carrière sportive qui le conduit à l’étranger une bonne partie de l’année.»
Il est 9 heures au Petit-Cervin. L’équipe suisse finit de se préparer pour la séance d’entraînement consacrée au super-G. Malgré un soleil radieux, la température est glaciale à cette altitude de 3800 mètres. Thibaud ne se plaint pas. Il est aux anges au milieu des servicemen, entraîneurs et physio qui s’affairent autour des coureurs, en plein échauffement. Le slalomeur Silvan Zurbriggen s’inquiète, car les rafales de vent sont particulièrement violentes: «Tu sais bien skier, au moins?» La réponse de Didier Cuche est cinglante: «Thibaud, il vaut 113 km/h!» Silence. L’équipe est visiblement impressionnée. Elle entoure le garçon. Pour quelques instants, c’est lui la star. Il sourit.
«TROP SOUVENT, LES ORPHELINS SONT MIS DE CÔTÉ»
Fondée par André Marty, l’association Porte-Bonheur fête ses 20 ans en octobre.
Comment est né Porte-Bonheur?
D’un drame. A 17 ans, mes parents sont morts dans un accident, percutés par un camion, dont le conducteur était ivre. J’ai connu les problèmes juridiques, les tuteurs incompétents, les gens qui baissent le regard. De cette colère, de cette douleur, j’ai décidé d’en faire quelque chose. L’idée concrète de l’association est née ensuite, en octobre 1990, autour d’une fondue entre amis.
Quel est l’objectif de l’association?
De lutter contre l’indifférence. Trop souvent, en Suisse, les orphelins sont mis de côté, délaissés. C’est comme si la société leur faisait payer le drame qu’ils avaient vécu. En vingt ans, nous avons ainsi accompagné et entouré plus de 700 enfants, qui avaient perdu un père, une mère ou les deux.
Concrètement, que faitesvous?
Nous avons une cellule de crise de 25 personnes (pédopsychiatre, médecin, notaire, avocat, etc.) qui se mobilisent selon le problème. Il y a aussi un gros travail d’écoute. Enfin, nous réalisons des vœux. Cela peut être un voyage, une rencontre avec un champion… Le but, ici, est juste d’apporter un peu de bonheur. Notre principale source de financement réside dans un festival d’humour que nous organisons chaque année.
Et vous, quel est votre bonheur?
De voir aujourd’hui des jeunes que nous avons suivis revenir à nos fêtes avec leurs propres enfants.
Festival des 20 ans de Porte-Bonheur, salle de la Marive, Yverdon. Du 26 au 31 octobre. Au programme: Michel Boujenah, Yvan Le’Bolloch, Pierre Aucagne, Yann Lambiel, Cuche & Barbezat, Henris Dès… Renseignements: 026 664 01 90 ou www.porte-bonheur.ch