Un témoin avait vu un homme avec une valise près du Léman. Jeudi et vendredi derniers, plus de 150 hommes guidés par onze chiens spécialisés dans la recherche de cadavres ont passé au crible une vaste zone de forêt située au bord du lac, entre Morges et Saint-Prex.
Par
Robert Habel - Mis en ligne le 19.04.2011
Les onze chiens ont passé toute la région au crible, mais ils n’ont rien trouvé. Spécialisés dans la recherche de cadavres humains, ces experts pas comme les autres n’ont repéré, hélas, aucune trace d’Alessia et de Livia, les jumelles de 6 ans enlevées le 30 janvier dernier et probablement tuées par leur père. Pendant deux jours, jeudi et vendredi derniers, la police vaudoise, critiquée ces dernières semaines pour son manque de réaction le soir de la disparition des fillettes, a donc tenu à recouper et à passer au crible un ultime témoignage: un homme de la région de Morges s’est rappelé soudain, en voyant une émission à la télévision française consacrée à l’affaire, qu’il avait croisé un homme traînant une valise à roulettes, ce dimanche-là vers 16 heures, sur un petit chemin au bord du Léman, entre Morges et Saint-Prex, à proximité de l’embouchure d’un ruisseau, le Boiron.
REPÉRÉ À 15 H 51
Un vaste périmètre bouclé hermétiquement - 2 kilomètres sur 300 mètres de large environ -, plus de 150 hommes engagés, onze chiens, des bergers allemands renifleurs de cadavres, venus d’Autriche, de France, de Berne et de Zurich (une première suisse), plus de 100 témoins éventuels – pêcheurs professionnels, voisins, garde-pêche, garde-faune, etc. – interrogés méthodiquement.
«Nous avions le devoir de vérifier cette piste, explique Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police vaudoise. Un homme qui traîne une valise sur un petit chemin, un dimanche après-midi d’hiver, dans une zone où il y avait très peu de monde, ce n’est pas banal… D’autant que le témoin, qui promenait son chien, avait aperçu une voiture foncée qui pouvait correspondre à celle du père des jumelles. On savait aussi que c’était un lieu connu du père, qu’il aimait faire du jogging et qu’il y avait une piste Vita au bord du lac…»
Le témoignage pouvait d’autant moins être négligé qu’il était compatible avec une donnée technique irréfutable: l’activation du portable du père à 15 h 51 par une borne de Morges. Présent dans les environs, après avoir quitté en début d’après-midi sa maison de Saint-Sulpice avec ses fillettes, le père pouvait-il être ce mystérieux promeneur à la valise?
Pour exclure le moindre doute, les enquêteurs ont passé au crible un terrain vaste et accidenté, la forêt d’un côté, le lac et le ruisseau le Boiron de l’autre. «Nous n’avons pas fait ce qu’on appelle une battue au sens strict, explique Jean-Christophe Sauterel, c’est-à-dire des hommes qui avancent côte à côte et qui ratissent méthodiquement le terrain. Nous sommes partis d’un principe simple: on a défini des secteurs de 20 mètres sur 40, on les a délimités avec des piquets et numérotés.» Un berger allemand, accompagné de deux conducteurs de chien et d’un observateur, passe en revue un secteur, puis un deuxième chien, accompagné lui aussi par trois spécialistes, explore le même secteur. Si les deux chiens aboient aux mêmes endroits, on prévient un inspecteur de l’identité judiciaire, qui fera prendre des photos avant, éventuellement, de procéder à des recherches plus fouillées (remuer le sol, creuser la terre). Chaque chien travaille par séquences de vingt minutes, avec une pause de quarante minutes entre elles.
«Les chiens ont fait quelques marquages, reprend Jean-Christophe Sauterel, mais ça n’a rien donné. On n’a pas engagé les chiens sur le lac, bien qu’ils puissent aussi travailler sur l’eau, parce qu’on a passé la zone au sonar et avec un robot et qu’il n’y avait aucun indice. Mais, s’il le faut, le chien peut se coucher sur un bateau et renifler les odeurs sur l’eau.»
De son côté, Irina, la mère des jumelles, a tenu à remercier les enquêteurs vaudois qu’elle avait durement critiqués il y a deux semaines à peine: venue sur les lieux à 15 h 30, vendredi, devant le restaurant du tennis, à Morges, elle a énuméré les noms des policiers et affirmé qu’elle gardait l’espoir. Comme pour s’assurer que cette vaste opération n’était pas une manière élégante de baisser le rideau et de mettre fin, sans le dire, à la recherche impossible du corps de ses fillettes.
«J’APPRENDS À NOS CHIENS À RETROUVER DES CADAVRES»
C’est lui qui a organisé le travail des onze chiens qui ont essayé de retrouver les jumelles. A la Police cantonale vaudoise, le sergent Christophe Ehinger est chargé de la formation de ces bergers allemands aux compétences si particulières.
«Ils jouent un rôle de plus en plus important pour nous aider à résoudre des affaires de meurtre.» Responsable des chiens d’investigation criminelle à la Police cantonale vaudoise, le sergent Christophe Ehinger, 38 ans, est un amoureux des bêtes; il travaille depuis douze ans à la brigade canine. C’est lui qui forme et dirige, depuis 2004, des bergers allemands spécialisés dans la détection de cadavres humains.
Avec Wito, 12 ans, retraité depuis deux mois, il s’est occupé de 140 affaires, parvenant à retrouver trois cadavres enterrés et quatre autres dans l’eau. Avec Norah, 2 ans et demi, qui vient de passer ses premiers examens et qui devrait entrer en service actif cet automne, et avec Ziva, 18 mois, qui commencera bientôt sa formation, il se promet de renforcer le nombre de ces spécialistes de l’investigation tout terrain. La semaine dernière, Christophe Ehinger a planifié l’opération de recherche des jumelles, à laquelle ont participé onze conducteurs de chiens (comme on dit en Suisse) ou de maîtres- chiens (comme on dit en France) venus d’Autriche et de France, ainsi que des cantons de Berne et de Zurich.
«Il n’existe aucun moyen technique pour repérer un cadavre: les chiens sont indispensables!»
Christophe Ehinger
Tout est basé sur le principe du jeu, explique-t-il. Nous apprenons au chien à sentir et à retrouver ce qu’il considère comme son jouet, à savoir un tube dans lequel nous avons mis des bâtonnets imprégnés de molécules de cadavres humains. C’est un neurophysicien et chercheur allemand, Wolf Kafka, qui a mis au point, il y a une dizaine d’années, cette méthode baptisée SOKKS, qu’on peut d’ailleurs utiliser aussi pour d’autres produits (cocaïne, héroïne, explosifs). Le chien n’apprend pas à reconnaître un produit réel, dont l’odeur sera forcément polluée par le conditionnement ou par l’environnement, mais la pure odeur dégagée par la substance en question. C’est beaucoup plus efficace! Les chiens spécialisés dans la recherche de cadavres humains apprennent à sentir cette odeur-là et aucune autre; quand on leur demande de rechercher un cadavre, ils ont l’impression de rechercher l’odeur de leur jouet.»
Il y a dix ans, Wito a permis de résoudre un crime en retrouvant un corps enterré depuis une décennie, dans le jardin du meurtrier, à Chancy (GE). «C’est un cas d’école, explique Christophe Ehinger. Wito avait inspecté toute la propriété, qui était vaste, et il n’avait manifesté de l’intérêt que pour deux peupliers distants de 5 ou 6 mètres l’un de l’autre. Il reniflait, il marquait sans cesse cet endroit. On a fini par creuser et par retrouver le corps. Les racines de l’arbre et la végétation alentour avaient véhiculé les molécules du cadavre et le chien avait senti l’odeur des molécules.
Pour en savoir davantage sur la méthode SOKKS: www.vaud-k9.com