Il était l’un des maîtres du monde: directeur du Fonds monétaire international (FMI) et favori socialiste à la présidence française. Il avait rendez-vous dimanche à Berlin avec la chancelière allemande Angela Merkel, il était attendu lundi à Bruxelles pour mettre au point le plan de sauvetage de la Grèce, il devait donner une conférence à Bruxelles en fin de semaine sur l’économie mondiale…
Dominique Strauss-Kahn n’est plus aujourd’hui qu’un homme détruit, aux traits ravagés, au visage hagard. Il dort en prison, sa demande de remise en liberté sous caution ayant été rejetée, lundi soir, par la juge Melissa Jackson, et une nouvelle audience n’étant fixée que vendredi 20 mai. Le parquet de New York mène en outre une autre investigation sur une affaire de mœurs qui pourrait le mettre en cause. Interpellé samedi en fin d’après-midi dans un avion d’Air France, dix minutes avant le décollage pour Paris, Dominique Strauss-Kahn a été inculpé de tentative de viol, d’agression et de séquestration sur une jeune femme de chambre de l’hôtel Sofitel où il était descendu. Il risque jusqu’à vingt ans de prison. La chute, l’humiliation…
C’est l’itinéraire d’un surdoué, d’un amoureux de la vie, d’un séducteur-né qui vient de prendre fin brutalement. C’est un parcours dense et complexe, souvent sur le fil du rasoir, qui vient aussi de basculer. Car, si Dominique Strauss-Kahn a toujours fait l’unanimité pour ses compétences et son intelligence, il n’a cessé de susciter la rumeur: il y avait son rapport à l’argent; il y avait, aussi et surtout, son rapport aux femmes.
SYMBOLE DE LA «GAUCHE PAILLETTES»
Né le 25 avril 1949 à Neuillysur-Seine, DSK a passé son enfance et son adolescence à Agadir, au Maroc. Brillant étudiant à Paris, il accumule les diplômes: HEC, sciences politiques, droit public, doctorat en économie. Entré au parti socialiste en 1976, il va devenir, un peu comme Jacques Attali, l’un des rares socialistes à parler économie et finance avec le même sérieux que les économistes de droite. Après une jeunesse marxiste, DSK se rallie à une sorte de libéralisme tempéré, un keynésianisme modernisé qui deviendra sa marque, malgré les critiques rituelles de la gauche du parti qui l’accuse de pactiser avec le marché et d’être le symbole de la «gauche paillettes».
Remarqué par le président Mitterrand, il entre au gouvernement en 1991 comme ministre de l’Industrie et du Commerce extérieur, où il reste jusqu’en 1993. Avocat à succès, il est riche, influent, conquérant. En épousant en 1991 Anne Sinclair, qui est alors la journaliste star de TF1, et qui a hérité de son grandpère, marchand d’art, d’une fortune gigantesque, le jeune loup du parti socialiste ajoute une touche glamour (et une puissance de feu financière) à son profil. C’est alors que ses proches commencent à l’appeler DSK, trois lettres qui rappellent d’illustres précédents - JFK, VGE - et semblent annoncer un destin historique.
MINISTRE DE L’ÉCONOMIE, IL DOIT DÉMISSIONNER
En 1997, le premier ministre Lionel Jospin le nomme ministre de l’Economie et des Finances, son rêve de toujours. Il est le poids lourd du gouvernement, l’homme clé chargé de faire tourner l’économie pendant que Jospin s’occupe des grandes réformes qui doivent «changer la vie», à commencer par l’instauration des 35 heures (dont il conteste les modalités, faute de pouvoir en remettre en cause le principe).
Mais la vie de DSK va connaître sa première rupture: deux ans plus tard, il doit démissionner, accusé d’avoir perçu des sommes très importantes, en échange de prestations inexistantes, de la part d’une mutuelle d’étudiants. C’est la juge Eva Joly, aujourd’hui candidate à la candidature des Verts pour l’Elysée, qui instruit le dossier, avec un rare acharnement. Mais elle ne trouvera rien et l’ancien ministre est blanchi, deux ans plus tard.
Candidat aux primaires socialistes en 2006, Dominique Strauss-Kahn n’obtient que 20% des voix et est largement distancé par Ségolène Royal. Son envergure intellectuelle impressionne, mais elle agace aussi les militants! En le faisant élire président du Fonds monétaire international, Nicolas Sarkozy, à peine devenu président, éloigne un concurrent redoutable. Mais, en gérant habilement la crise qui a failli engloutir l’économie mondiale en 2008, DSK acquiert une envergure supplémentaire, une image de magicien de l’économie. Il est désormais sur orbite, dans le bon tempo: à un an de l’élection présidentielle, il s’envole dans les sondages alors que Sarkozy s’enfonce!
Les rumeurs n’avaient jamais cessé, mais elles s’étaient toujours brisées sur l’omerta à la française, ce mélange de respect de la vie privée et de connivence de l’élite. On disait que Dominique Strauss-Kahn avait un problème avec les femmes, on sous-entendait, on murmurait… En 2007, une jeune romancière, Tristane Banon, raconte à la télévision, sur le plateau de Thierry Ardisson, que le patron du FMI a essayé de la violer, cinq ans plus tôt. «Il était comme un chimpanzé en rut», explique-t-elle. Mais l’info n’a pas d’impact! L’année précédente, deux journalistes, Christophe Dubois et Christophe Deloire, avaient publié un livre-bombe, Sexus politicus (Ed. Albin Michel), dans lequel ils consacraient un chapitre à «L’affaire DSK». Mais leur livre était tombé dans un silence assourdissant! En 2008, DSK devait présenter ses excuses pour une liaison - consentie, celle-là - avec une collaboratrice du FMI.
Selon le député et ancien ministre de droite Bernard Debré, qui l’accuse d’être «un délinquant sexuel qui doit se faire soigner», le patron du FMI aurait déjà agressé d’autres femmes de chambre dans le même hôtel, à New York, mais la direction aurait étouffé le scandale. DSK avait-il un sentiment de toute-puissance? Avait-il un sentiment d’impunité? Rattrapé par la justice américaine, qui fonctionne avec sa rigueur implacable, démocratique, Dominique Strauss-Kahn n’est plus qu’un prisonnier comme les autres…
«LA DÉPENDANCE SEXUELLE EST UNE MALADIE QU’ON PEUT SOIGNER»
L’addict sexuel cède à une pulsion de l’urgence et se prend pour un play-boy, explique le sexologue Willy Pasini.
Si les faits qui lui sont reprochés se révèlent exacts, Dominique Strauss-Kahn appartient à la catégorie des «addicts sexuels», explique Willy Pasini, le célèbre sexologue genevois. «DSK me fait penser au golfeur Tiger Wood, qui avait une bonne épouse, une famille, une carrière exceptionnelle, mais qui avait une addiction sexuelle pour les blondes plantureuses. Mais le cas de Dominique Strauss-Kahn est plus grave, puisqu’il y a un aspect qui relève de la loi.»
Pourquoi cette pulsion incontrôlable, malgré les risques qu’elle implique? «Il y a une confusion entre la fonction sexuelle et la fonction urinaire: c’est comme un petit garçon qui doit faire pipi! C’est le cerveau primitif qui domine, pas le cerveau rationnel. C’est une impulsion et il faut la satisfaire, même si cela aboutit à gâcher sa carrière ou sa vie. Les risques n’apparaissent pas sur l’instant, mais ils réapparaissent cinq minutes après… On peut imaginer aussi que, quand la femme de chambre entre dans sa suite, DSK a l’impression qu’elle entre dans son territoire éthologique, ce qui augmente la confusion. Ce genre d’impulsion ne diminue pas avec l’âge, au contraire il devient même plus urgent. On peut se demander, bien sûr, si un addict sexuel peut diriger une grande institution comme le FMI ou même devenir président d’un pays comme la France.»
Est-il possible de prévenir ce genre de pulsion ou de se faire soigner? «Un sex addict peut prendre des antiandrogènes, comme un pédophile, mais il ne veut pas en général. L’addict sexuel ne se considère pas comme un coupable, il pense qu’il est un play-boy. Il peut aussi suivre un traitement, comme l’a fait Tiger Wood, pour se libérer de cette dépendance, qui est une dépendance comme la nourriture, les drogues ou le jeu. Il faut faire une psychothérapie, d’abord collective puis individuelle, pour comprendre les raisons de l’addiction, qui remontent à l’enfance et varient bien sûr d’une personne à l’autre.»