Il ressemble aux voyous des vieux films policiers: chaleureux, amical, rusé. Visage de dur, accent populaire, humour cynique. Pour l’état civil, c’est Dominique Alderweireld, mais tout le monde l’appelle Dodo la Saumure, le surnom qui lui a été donné par un vieil ami en hommage à ses talents de maquereau. «C’est vendeur, ce nom, s’exclame-t-il, c’est de la bonne promo.» A 63 ans, il est l’homme par qui le scandale arrive. Et il n’en est pas mécontent! Il savoure même cette notoriété nouvelle, qu’il n’est pas loin de considérer comme une espèce de reconnaissance pour l’ensemble de son œuvre. «Un banquier m’a demandé un autographe, remarque-t-il, les contrôleurs me saluent dans les trains, on m’arrête dans la rue…»
«JE N’EXPLOITE PERSONNE»
Français établi en Belgique depuis vingt ans, Dodo la Saumure exerce pourtant un métier qui n’a pas bonne presse: il possède et il gère une dizaine de bars à champagne et de bordels, dans la région de Tournai, dans le sud du pays, à une vingtaine de kilomètres de Lille, la patrie des cht’is. Ses établissements les plus connus: le 36, un endroit très discret, et le Low Cost, plus convivial, plus bruyant, situé à 300 mètres de là, sur la même route au centreville. Les prix moyens: entre 80 et 200 euros pour une passe. «Un commerce comme un autre», selon lui, qu’il pratique depuis une quarantaine d’années et qu’il revendique sans le moindre état d’âme. «Il est évident que je gagne ma vie avec les filles, mais je n’ai jamais exploité personne. Ce sont elles qui ont choisi de faire ce métier. Si elles voulaient mener une petite vie tranquille, elles travailleraient à la poste pour 1000 euros par mois. Et moi, si j’avais voulu mener une petite vie pépère, j’aurais ouvert une crémerie! Mais ça aurait été moins ludique! De toute façon, si mon commerce est interdit en France, il a toujours été toléré en Belgique: il y a plus de 800 bars à champagne dans le pays!»
Dodo la Saumure vient pourtant de passer trois mois en prison, du 2 octobre au 10 janvier dernier, de même que Béatrice Levrain, dite Béa, 38 ans, qui a fait le métier pendant vingt ans avant de devenir, il y a trois ans, sa compagne et son associée. Les faits qu’on leur reproche? Le couple aurait fourni des filles au réseau de prostitution qui tournait autour de l’hôtel Carlton, à Lille, et alimentait discrètement les notables de la ville. Manque de chance, c’est ce réseau qui offrait aussi des escorts à Dominique Strauss-Kahn, l’ex-président du FMI et ex-candidat socialiste à l’Elysée, placé en garde à vue et interrogé mardi dernier…
«JE N’AI JAMAIS VU DSK»
«Ces accusations, c’est n’importe quoi! s’exclame Dodo la Saumure. Le dossier est vide! Je n’ai jamais vu DSK de ma vie, je n’ai jamais mis les pieds au Carlton. Les flics voulaient juste monter une affaire contre DSK. C’est mon vieil ami René Kojfer – je l’appelle Judas! – qui a dit aux policiers que je lui avais fourni des filles. Quand on s’est fait arrêter avec Béa à l’aéroport de Charleroi, on rentrait d’Espagne avec deux filles. On se demandait pourquoi on nous coffrait. Vous vous rendez compte qu’on a mis douze flics sur cette histoire, dont cinq venus spécialement de Paris, alors que les flics n’osent plus mettre les pieds dans les banlieues de Lille? On a fait des perquisitions partout, chez ma vieille mère, chez mes filles, chez une vingtaine de personnes… Et ils m’ont confisqué près de 50 000 euros que je veux récupérer.»
Philosophe à sa manière, le tenancier de Tournai remarque aussi que le retour à la case prison, de temps en temps, ça fait partie de son job. «J’ai déjà été arrêté une douzaine de fois pour des histoires de proxénétisme ou pour des affaires commerciales. Mais j’ai eu des tas de non-lieux! Et je ne suis jamais resté longtemps en taule. En tout, j’ai dû faire deux ans. Il faut comprendre que si tu fais un an de taule, ça ne change pas ta vie; mais si tu fais cinq ans, les voitures ne sont plus les mêmes quand tu ressors.»
Pourtant, dans l’affaire du Carlton, les policiers français ne s’intéressent pas seulement à Dodo la Saumure, ils s’intéressent aussi à Béa. «Je ne nie pas avoir rencontré DSK, dit-elle sans se démonter. C’est René Kojfer qui m’a demandé si j’avais une fille pour accompagner un client à Paris. Il fallait une fille qui présente bien, qui sache se tenir, qui sache parler. J’ai pensé à une fille qui avait travaillé au 36 et je suis allée à Paris avec elle. C’est seulement dans le TGV que j’ai appris que le client, c’était DSK. On s’est retrouvées avec un groupe de gens dans un restaurant, L’Aventure. Ça devait être en février 2009.»
«DSK A EU UNE PULSION»
Un déjeuner d’affaires qui frôle l’incident. «On a dit que DSK m’avait sodomisée dans les chiottes, mais c’est faux, s’emporte Béa. Le déjeuner était agréable, j’ai sympathisé avec un musicien, j’ai dû échanger deux ou trois phrases avec DSK, qui était souvent au téléphone. Mais, quand je suis allée aux toilettes, il m’a suivie et je me suis retrouvée nez à nez avec lui devant la porte. Il m’a juste sauté dessus, il m’a prise dans ses bras en me disant: «C’est toi que je veux!» Il a eu une pulsion, quoi! Je lui ai dit non et il n’a pas insisté. De toute façon, c’est un vieux et, s’il avait insisté, je lui aurais mis deux baffes! Ça ne m’a pas choquée du tout, mais j’en ai parlé à Dodo, en rentrant, et il en parlé à René Kojfer quand l’histoire du Sofitel a éclaté. Et, comme on était sur écoute…»
«DSK m’a suivie aux toilettes et m’a sauté dessus»
Béatrice Levrain
Comme Dodo la Saumure, Béa ne boude pas sa nouvelle notoriété mais garde les pieds sur terre et le nez dans les chiffres, qui ne sont pas très bons. «On a perdu beaucoup de pognon quand on était en taule. Dès qu’on est absents et qu’on ne surveille plus les filles, c’est le bordel!» «On doit trouver de nouvelles filles, ajoute Dodo la Saumure, et ce n’est pas facile! On a beaucoup de Roumaines, elles sont bien, elles travaillent bien. Je vais aussi voir avec la Moldavie, c’est un pays à putes, et essayer les Thaïlandaises.»
Le 1er mars prochain, le proxénète le plus célèbre de Belgique a rendez-vous au palais de justice de Tournai pour une affaire qui traîne depuis douze ans. «Je rigole déjà, tous les médias seront là et je vais faire un de ces cirques! Je veux que mon avocat fasse une défense de rupture, à la Vergès. Ce procès, c’est une mascarade.» A 63 ans – il les a fêtés dimanche 5 février –, Dodo la saumure reste fidèle à son éternel fonds de commerce: le sexe.
«J’ai été initié à 12 ans par un prêtre qui m’a fait une fellation, explique-t-il. J’étais dans un internat. Pendant la nuit, les prêtres se baladaient dans les dortoirs et, quand ils trouvaient du gibier, ils en profitaient. Des cas comme le mien, il y en a eu des milliers! De toute façon, l’Eglise a eu tort de sublimer toutes ces histoires de sexe. Quand un couple est en train de baiser, ce n’est pas le Saint-Esprit qui lui descend dessus. Il faut faire une distinction entre le corps et l’esprit. Moi, quand je me fais sucer, je n’ai pas l’impression d’être un pur esprit.»
UN BORDEL À GENÈVE
Clin d’œil à son enfance catho qu’il ne finira jamais de solder, Dodo la Saumure a baptisé sa prochaine société Marie-Madeleine, comme celle qui fut, selon les interprétations, la pécheresse de l’Evangile ou la femme de Jésus. «La société fera du service sexuel à domicile pour les handicapés et les vieux, dans toute la Belgique. Malheureusement, ironise-t-il, je n’aurai pas de petits garçons pour les prêtres! La société sera opérationnelle dans un mois. Je vais faire des prix sociaux, 80 euros! Il y aura 60 euros pour la fille et je ne prendrai que 20 euros pour mes frais. Et puis je rêve d’ouvrir un établissement à Genève. J’adore votre pays, c’est propre, tranquille, les gens sont bien élevés, il y a beaucoup d’argent. Je me suis d’ailleurs fait coffrer une fois, dans les années 70, quand j’accompagnais une fille. Les flics sont super polis. Il faut que je trouve un associé sur place…»