«L’EAU SERA CONTAMINÉE PENDANT DES CENTAINES D'ANNÉES»
Directeur de l’Institut Forel, le professeur de géologie Walter Wildi a présidé la commission de sécurité sur les installations nucléaires de 2002 à 2007. A peine surpris par le drame de FUKUSHIMA, il dénonce le manque de fiabilité des centrales, en Suisse aussi.

Par Marc David - Mis en ligne le 06.04.2011

Que va-t-il se passer à Fukushima?

Sur le continent, la dispersion de la radioactivité par les vents a été rapide, avec une influence sur l’eau potable déjà dans les premiers jours. Quant à la pollution marine, les substances radioactives se sont dispersées le long de la côte. Le problème se situe du côté de la faune, les poissons, les mollusques. Ils accumulent ces substances. Les pêcheurs ne sauront jamais, dans les années à venir, s’ils attrapent du poisson fortement contaminé.

Pourquoi?

Chaque poisson filtre de l’eau, sans arrêt. Il y a aussi déposition dans les sédiments, ce qui va contaminer les espèces fouisseuses. Pour très longtemps.

Où est le danger?

Deux isotopes posent de graves problèmes aux humains. L’iode 131, radioactif, peut se fixer dans la thyroïde et provoquer des cancers en peu de temps. L’autre isotope, le césium 137, est un métal lourd. Avec une période de trente ans (temps nécessaire à la désintégration de la moitié de la radioactivité), sa réduction dans l’environnement à des concentrations viables va prendre des centaines d’années.

Tchernobyl est-il encore décelable chez nous?

Tout à fait, dans les couches de sédiments. Nous trouvons aussi les traces radioactives des affreuses bombes atomiques des années 1963-1964, testées par les Russes et les Américains. Leurs poussières se sont dispersées directement dans la haute atmosphère, autour du globe.

Quelle différence entre Tchernobyl et Fukushima?

A Tchernobyl, le réacteur était à l’air libre, avec un feu de graphite. A Fukushima, la cuve du réacteur a été protégée par un manteau en béton armé. Mais l’arrosage a provoqué une grande quantité de vapeur radioactive. Le reste part dans les eaux souterraines, dans la mer.

Et les arbres fruitiers?

Les petites particules tombent avec la pluie, puis les substances passent par les racines. Après Tchernobyl, pendant une dizaine d’années, on a par exemple eu des taux de radioactivité plus élevés dans les noix ou les amandes de Turquie. Au Japon, on va probablement devoir interdire la production agricole dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres autour de la centrale pendant des dizaines d’années.

Le réacteur de Mühleberg ressemble-t-il à celui de Fukushima?

C’est le même modèle de base.

Mühleberg est-il dépassé?

Les industriels aiment bien le terme de «risque résiduel». Mais, dans les faits, c’est simplement un risque. Rationnellement, le genre de choses qui se sont passées au Japon peuvent arriver chez nous, point. Je ne peux pas dire que je m’y attendais, mais je n’ai pas été surpris. J’ai été très soulagé, fin 2007, quand j’ai quitté la commission de surveillance, qu’il n’y ait pas eu d’accident en Suisse.

Avez-vous émis des doutes pendant cette période?

Oui, car il y a eu des problèmes. Tel le cas de Forsmark, en Suède. En 2006, ce fut presque l’accident. La centrale s’est arrêtée et huit des systèmes d’alimentation sur neuf sont tombés en panne. Au bout de vingt minutes, un opérateur a réussi à redémarrer une seconde génératrice. Notre commission a fait un rapport là-dessus. C’est un cas qu’on connaît bien en Suisse: le manque de fiabilité des groupes électrogènes!

Votre rapport a-t-il servi?

Fondamentalement, non. Nous avons toujours les mêmes types d’équipements de sécurité. Les exploitants ont aussi sousestimé les risques potentiels venant des bassins de refroidissement. Chez nous, ils sont installés à côté de la cuve du réacteur, à l’intérieur des enceintes de sécurité. Mais je me pose des questions en cas de séisme.

Et les centrales dangereuses, comme en Bulgarie?

On sait que cela existe, on espère que cela tient. On prie.

Est-on prêt en Suisse?

Techniquement, oui. En même temps, comment évacuer une région comme Berne? Les gens doivent être conscients qu’une catastrophe peut arriver.

Etes-vous contre le nucléaire, désormais?

Disons que je m’en passerais volontiers.