Recherchez
« Article précédent Article portraits n°44/88 Article suivant »
L’APRÈS-KELLER
PASSATION DE POUVOIR À L’ECAL
Depuis le 1er juillet, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) a un nouveau directeur: Alexis Georgacopoulos, 35 ans. Un homme moins démonstratif que son bouillonnant prédécesseur Pierre Keller, mais un designer passionné et clairvoyant, qui nous a reçus chez lui, à Lausanne.

Par Blaise Calame - Mis en ligne le 05.07.2011

 

Peut-on remplacer Pierre Keller, figure virevoltante et emblématique de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), qui entame, à 65 ans, une retraite des plus actives à la présidence de l’Office des vins vaudois? Comment s’affirmer derrière pareille personnalité, enflammée, excessive, intransigeante, irritante aussi parfois? En quinze ans, soit depuis son arrivée à l’ECAL, cet ancien graphiste, radical pétillant, a fait de Lausanne une vitrine mondiale du design. L’ECAL, c’était d’abord lui. Désigné à l’automne dernier par le Conseil d’Etat vaudois, son successeur, Alexis Georgacopoulos, fidèle lieutenant de 35 ans, saura-t-il s’affranchir de son influence et s’imposer?

Non, si l’on en croit le dessinateur Mix & Remix, qui le croquait fin septembre 2010 en pantin de Keller le marionnettiste dans L’Hebdo… Dans son petit deux-pièces de plainpied, situé non loin du Musée de l’Elysée, à Lausanne, sorte de repaire encombré pour étudiant au décor des plus hétéroclites, le nouveau patron de l’ECAL balaie l’affront. «Très honnêtement, je m’en fous. Ces critiques me passent audessus, assure-t-il sans élever le ton. J’ai déjà vécu cela il y a dix ans, lorsque j’ai pris la tête du département design industriel à l’ECAL, même si c’était à une autre échelle… Aujourd’hui, je suis blindé.»

PRÊT À S’EXTÉRIORISER

On le dit taiseux: ça l’amuse. Son visage juvénile est trompeur. L’homme est posé. Face à Mister 100 000 volts, son calme déroutant confinerait presque à la mollesse. Trompeuse apparence. Il sourit quand on le présente comme l’exact contraire du directeur sortant. «Etre l’antithèse de Pierre Keller, qui n’est pas quelqu’un de courant, n’a rien en soi d’exceptionnel, souligne-t-il, mais ce n’est pas parce que nos personnalités sont différentes qu’on ne partage pas les mêmes objectifs.» Si ses nouvelles fonctions exigent un peu plus de «théâtre», de représentation, Alexis Georgacopoulos laisse entendre qu’il pourra «s’y mettre», mais «pour l’instant, prévient-il, je ne ressens pas le besoin d’occuper ainsi l’espace».

MODESTE BRIC-À-BRAC

Osons suggérer que s’épanouir dans l’ombre d’un personnage aussi entier que Pierre Keller n’a pas dû être chose aisée. Diplomate, «l’héritier» consent à un aveu prudent en revenant sur leur décennie de collaboration: «Il y a des moments où, sans se sentir forcément à l’écart, il n’est pas simple d’accompagner une personnalité qui capte toute l’attention.» Il n’en dira pas plus, préférant afficher un optimisme serein au sujet de la succession de Pierre Keller. «Il n’y aura pas de court-circuitage, ajoute-t-il, parce qu’une telle attitude ne pourrait qu’être dommageable à l’ECAL, à son fonctionnement et même à la façon dont elle est perçue. Pierre Keller a autre chose à faire.» Vrai. Depuis le 1er juillet, il officie en qualité de nouvel ambassadeur du vignoble vaudois, qu’il compte bien mieux faire connaître, notamment aux Alémaniques.

Pédagogue hors pair, selon ses étudiants, Alexis Georgacopoulos a, lui, un projet précis pour l’ECAL. «Je connais bien cette école. Il y a des tas de choses à développer dans tous les départements. Je ne souhaite pas simplement maintenir l’institution en l’état. Je veux aller plus loin, ouvrir de nouvelles portes, oser.» Parmi ses objectifs prioritaires, l’envie «d’impliquer davantage les anciens étudiants en les rapprochant des nouveaux, sur le modèle de ce qui se fait à l’Ecole hôtelière».

 

«Si on n’aime pas les objets, on ne peut pas faire du design»
Alexis Georgacopoulos

 

L’appartement modeste qu’il occupe au rez-de-chaussée d’une bâtisse bourgeoise à Lausanne n’a pour l’heure rien de comparable avec le vrai musée d’art moderne dans lequel Pierre Keller réside, à Saint-Saphorin (VD). A l’exception d’un tableau de Sylvie Fleury - «un cadeau», précise-t-il -, d’une photographie signée John M. Armleder, achetée, celle-là, et d’objets épars imaginés par quelques designers audacieux, parmi lesquels une chaise de l’Allemand Konstantin Grcic, l’un de ses favoris, son pied-à-terre est une sorte de figure libre côté déco, un joyeux bric-à-brac.

Des disques vinyles en vrac reflétant son goût pour les eighties, des jouets ultramodernes aux formes improbables, des bibelots colorés, etc. Le pire côtoie le meilleur. «J’ai tendance à accumuler, reconnaît Alexis Georgacopoulos. Il y a plein de choses nulles, mais j’aime les objets. Si on n’aime pas les objets, on ne peut pas faire du design.» Le garçon n’est cependant pas collectionneur. «Il y a dans le terme un côté maniaque et rigoureux. Moi, je veux être libre.»

Ajouté à la diversité des formes et des matières, le caractère souvent ludique des objets trahit un solide sens de l’humour qu’il revendique. Une jeunesse d’esprit également. «Selon moi, elle est essentielle dans les métiers de la création, observe-t-il, même si elle peut s’exprimer à tout âge.»

Sa vocation de designer, il dit la devoir en grande partie à ses parents. Johannes, son père, dit Johnny («et ça n’a rien à voir avec Hallyday», précise- t-il), avocat à Athènes, et Caroline, sa mère, architecte d’intérieur, tous deux passionnés d’art, ont très tôt emmené leurs deux enfants dans des expositions, sans même parler des lectures. Mélanie, 31 ans, sœur cadette d’Alexis, dessine des bijoux à Londres.

EXILÉ SANS REGRETS

Arrivé à Lausanne il y a quinze ans, Alexis Georgacopoulos garde une certaine tendresse pour la Grèce, le pays où il a grandi, et Athènes, où ses parents résident toujours. Il s’y rend trois ou quatre fois par an. «Mais je n’ai jamais eu le mal du pays», affirme-t-il. Que la Grèce se retrouve au ban de l’Europe ne l’a pas surpris: «Tout Grec qui connaît son pays sait pertinemment que ça ne pouvait durer ainsi. J’espère seulement que le nettoyage sera profond et durable.»

A Lausanne, Alexis Georgacopoulos a trouvé son équilibre. L’avenir dira si, pour cet homme de défis, l’ECAL constitue un aboutissement ou une étape de plus dans une carrière déjà riche de nombreuses expériences.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: ECAL, Ecole cantonale d’art de Lausanne, Alexis Georgacopoulos, Pierre Keller, designer Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

CARRIÈRE

Jean Studer, confession d'un poids lourd

Lâcheur ou sauveur? En quittant le Conseil d’Etat pour la présidence de la BNS, Jean Studer tourne le dos aux «bringues» neuchâteloises mais défend fermement son bilan aux Finances. »


RÉVÉLATION

Sonia Lacen: «Quand je chante, je ne joue pas»

Elle restera une figure marquante de «The Voice», sur TF1, diffusé chaque samedi soir. Qui? Sonia Lacen, 28 ans, qui réside à Carouge et travaille comme hôtesse de l’air. »


VEILLON ET KUCHOLL

Sur la même longueur d’onde

Succès fou chaque matin pour les deux Vincent. Sur le Net comme au micro de Couleur 3, ces deux nouvelles têtes révolutionnent l’humour romand. Portrait de deux potes insolents. »

Page générée en 153 ms.