Ils étaient appréciés et efficaces. Ils se sont fait virer par leur entreprise. Sept Romands racontent le traumatisme que cela représente.
«Que vais-je dire à ma fille?»
TANJA LONGHI-KRIEG
42 ans, employée de commerce pendant dix-sept ans chez Novartis, Vich (VD)
«Chez Novartis, j’étais fière de faire partie d’une entreprise quasiment inscrite au patrimoine suisse. Aujourd’hui, même sans lettre de licenciement, je parle déjà de mon travail à l’imparfait. Avant, chez Novartis, ça bossait dur. Aujourd’hui, ceux qu’on croise fonctionnent au ralenti. On est tous abattus, dépités. A l’annonce du licenciement, j’étais stupéfaite, incrédule. D’ailleurs, je n’arrive toujours pas à y croire, à comprendre. On sortait d’un audit, les échos étaient positifs, les chiffres bons. Comment peuton détruire la vie de 320 familles sans autre raison que la recherche incessante du profit? Nous avons construit nos vies autour du travail. On élève nos enfants en leur disant de s’appliquer à l’école pour avoir un bon métier, et on est censé accepter qu’au final ils seront quand même licenciés? Ça n’a pas de sens. Jeudi, ma fille de 10 ans viendra à la journée des enfants au travail: qu’est-ce que je vais lui dire?
» C’est l’avenir de nos enfants qui est en jeu, notre système de valeurs. Quand je pense que Novartis organisait tous les trois mois des formations sur les lignes de conduite et l’éthique de l’entreprise: c’est d’un ironique! J’ai découvert brutalement que je n’étais qu’un pion, éjectable à l’envi. Si je dois trouver un nouvel emploi, je pense ne plus pouvoir avoir la même confiance en mon employeur. Paradoxalement, j’ai découvert une solidarité réconfortante: des messages de soutien de connaissances, des collègues qu’on tutoie soudainement. Je ne quitterai pas ce bateau alors qu’il coule. Je ferai de mon mieux pour remplir mes fonctions, jusqu’au bout.» M. M.
«J’ai reçu un sacré coup de poing»
SÉBASTIEN FÉVAL
45 ans, licencié en 2009 après douze ans chez Edipresse, Lausanne
En 2009, une centaine de licenciements sont annoncés chez Edipresse. Du côté des photographes du Matin, l’ambiance est tendue. Ils le savent, ils sont dans le viseur. «Est-ce que, secrètement, j’espérais y passer afin de retrouver une certaine liberté?» Reste que, sur le moment, c’est «un sacré coup de poing». «On se demande: pourquoi moi?» Est-ce la qualité du travail? Une manière un peu trop franche de dire les choses? «J’espère que c’est mon côté grande gueule qui a pesé, et pas mes photos. Mais, bon, je ne saurai jamais.» Il va même jusqu’à se demander si lui-même ne se serait pas mis sur cette fameuse liste. «J’en rigole, pour dédramatiser. Mais c’est vrai qu’on s’en pose, des questions.» Alors très vite, galvanisé par de nombreux soutiens, il se dit: «Rebondis, vas-y, ça te fera du bien!» «Finalement, je crois que je suis plus heureux. Même si j’ai passé douze années merveilleuses dans ce journal.»
Pourtant, il y a cette «grosse épée de Damoclès» sur sa tête. Les mandats sont irréguliers. Pour l’instant, le chômage comble ce qui manque. Mais après? «J’ai deux mômes et je ne sais pas si demain j’ai du boulot.» Parfois le téléphone ne sonne pas pendant quatre jours. «Et puis j’ai trois appels en vingt minutes. Je galère un peu. Mais, quand je vois certaines situations, je me dis que je n’ai pas le droit de me plaindre.» Et s’il se retrouvait à devoir tourner avec 2000 ou 3000 francs par mois? «On verra. Peut-être que je serai obligé de poser mon appareil photo et de travailler dans le domaine manuel. J’ai un peu d’expérience. Mais ça date. Et, là aussi, il y a du chômage…» M. J.
«C’est comme si on m’avait mise dans une poubelle»
MARÍA BLANCO GÓMEZ
61 ans, licenciée en 2009, après trente et un ans chez Saia-Burgess, Morat (FR)
Son contrat de travail date du 6 juin 1975. «C’est pour cela que ça m’a fait si mal», dit-elle d’une voix étranglée. Elle pense avoir été licenciée parce qu’elle coûtait trop cher: 4500 francs. Brut. Assise dans son petit salon, elle montre la fenêtre: «Là-bas, c’est la Saia. C’était ma deuxième maison.» Avec l’automne et les feuilles qui tombent, c’est encore plus dur, elle voit mieux la bâtisse où elle a assemblé des moteurs de voiture pendant trente et un ans.
Lorsqu’elle apprend qu’elle fait partie des 52 licenciés, María se met à pleurer dans le bureau des chefs. Depuis, elle pleure beaucoup. Lorsqu’elle voit ses anciens collègues aller à la pizzéria. Lorsqu’elle voit les lumières des ateliers, la nuit. Cette travailleuse acharnée ne s’en remet pas. Un travail qu’on imagine monotone. Pourtant, María l’«adorait». Elle a fait des remplacements au pied levé. N’a jamais rechigné à travailler les week-ends. N’est jamais restée au lit, même avec 39 de fièvre. «Mon mari me taquinait: «Tu veux un monument?» Aujourd’hui, il me dit: «Alors, ton monument, il est où?» En mars, elle ne touchera plus le chômage. «Qu’est-ce qu’on va devenir? Il me manque encore deux ans pour la retraite. Pourquoi on ne m’a pas laissé prendre une retraite tranquille?» Car elle le sait, elle a beau courir la région, qui l’engagerait à 61 ans? «Pourtant, je me sens encore agile, dit-elle. C’est comme si on m’avait mise dans une poubelle.» Elle montre son certificat de travail, tout ce qui lui reste. On y lit: «Nous espérons qu’elle va trouver un emploi qui lui satisfait et lui plaît beaucoup (sic).» M. J.
«J’ai dû m’adapter et partager mon appartement»
ELISABETH BOUJON
60 ans, licenciée en juin 2011 après trois ans dans une banque, Genève
L’ambiance devenait «épouvantable», dit-elle. Sa banque a été fortement touchée par l’affaire Madoff. Des mesures ont été prises. Certains collègues révèlent soudain un visage inconnu. «Il y avait déjà eu plusieurs licenciements en avril. Pour moi, c’est arrivé en juin.» Chaque détail de cette journée est fortement imprimé: «C’était le 16. A 17 h 15, on est venu me chercher. Ils étaient deux. Avec une lettre posée sur le bureau.» Cette assistante de direction doit prendre ses affaires illico. «Pour ne pas plomber l’atmosphère…» Le soir même, elle fait comme prévu: «Je suis allée manger avec une amie… Qui travaille chez Novartis, alors vous voyez! Quelle époque!» Elle a beau savoir qu’elle n’y est pour rien, être une femme rationnelle, peu encline à dramatiser, les questions arrivent très vite. «Est-ce mon âge?» «Qui va vouloir m’employer?» «Aurais-je dû mieux me placer auprès des chefs?» «Mais je n’ai pas de regret, dit-elle avec détermination. J’ai toujours voulu rester moi-même, c’est important.» S’ajoute la question financière, puisque les indemnités du chômage ne suffisent pas. «C’est vite vu, après déduction des frais incompressibles, il ne me restait que 300 francs par mois pour manger, les sorties, les extras.» Comme elle n’est pas du genre à se laisser abattre, elle cherche son plan B. Son deuxième fils vient de quitter l’appartement. Elisabeth décide alors de louer deux chambres de son appartement genevois à des étudiants. Les choses n’avaient pas été prévues ainsi mais, bon: «On s’adapte!» Et en attendant de retrouver un poste, elle en profite pour voir grandir son petit-fils. M. J.
«C’était la déprime: on se ruait sur le chocolat»
RÉMY CELANT
48 ans, ancien spécialiste clientèle chez CFF Cargo jusqu’en avril 2009, Rueyres-les-Prés (FR)
Il a fait partie des sacrifiés de CFF Cargo. Ces 401 personnes prises dans les remous d’un plan de restructuration qui a conduit en 2008 à cinq semaines de grève dans les ateliers de Bellinzone et à des manifestations en ville de Fribourg. «Sur le moment, c’est un choc, se souvient Rémy Celant. On n’y croit pas. Surtout que les mêmes personnes étaient venues nous dire quelque temps auparavant que le centre clientèle resterait à Fribourg. C’était la déprime. On se ruait sur le chocolat.» Pour le Fribourgeois qui travaillait au CFF depuis vingt et un ans, c’est le ciel qui lui tombe sur la tête. «C’était une grosse remise en question. On me proposait un poste à Bâle, soit presque cinq heures de trajet par jour avec départ à 5 heures et retour à 20 heures. Quand vous avez une famille et que vous venez d’agrandir la maison… Pour moi, c’était exclu.»
Alors, Rémy Celant fait comme tout le monde: il commence à lire les petites annonces. «A ce moment, on se pose beaucoup de questions. Est-ce que j’intéresse encore quelqu’un? Qu’est-ce que je peux faire? Ces interrogations ne sont pas faciles à vivre.» Soutenu par ses proches, le Fribourgeois effectuera finalement pendant six mois le trajet de Bâle avant de trouver un nouvel emploi à l’Office fédéral des routes. «J’ai eu beaucoup de chance, notamment que d’autres croient en moi: si j’avais vu le cahier des charges de mon poste actuel, jamais je n’aurais postulé.» Pour lui, l’expérience aura presque été un mal pour un bien. Il y a même gagné en qualité de vie. «Je vois de ma fenêtre des wagons tous les jours passer devant moi, mais les CFF ne me manquent pas du tout!» F. V.
«Je ne me vois plus d’avenir»
MOHAMED KAZI AKHTERUZZAMAN
41 ans, analyste en métaux précieux chez Métalor jusqu’en novembre 2010, Neuchâtel
«Ma vie n’a plus de sens. Je ne dors pas et je me lève le matin sans savoir pourquoi. Je cherche des offres d’emploi, il n’y en a pas. J’envoie des demandes, les réponses sont toujours négatives. Le chômage, c’est la honte: une situation précaire, une vie sans but. J’ai travaillé pendant dix-huit ans, toujours été indépendant financièrement. Aujourd’hui, je devrais demander 100 francs à ma femme qui est à l’AI pour sortir? Impossible! Pendant trois ans, j’ai travaillé comme analyste en métaux précieux chez Metalor. Le travail et l’ambiance de l’équipe me plaisaient, la qualité et la réputation de l’entreprise aussi. Puis ils ont commencé à licencier. Entre 2009 et 2010, près de 200 personnes. L’angoisse montait. Il n’y avait pas de tensions entre les employés, mais chacun se sentait menacé. Les mois passaient et le climat est devenu insoutenable. Psychologiquement, c’était très dur. Je me surprenais à espérer être viré vite. Pour, au moins, savoir.
» Le jour où j’ai perdu mon travail, ce fut un sentiment d’impuissance absolu. On élit des dirigeants pour qu’ils nous offrent une vie meilleure. On s’inscrit dans un syndicat pour être défendu. On travaille du mieux qu’on peut. Au final, patrons et actionnaires vous virent avec le sourire et personne ne peut rien pour vous. Si je hurle, qui va m’entendre? Je suis désespéré, je ne me vois plus d’avenir. Je pense que tout cela va très mal finir. Je voudrais travailler, mais retrouver un emploi, avec cette conjoncture et mon nom à consonance étrangère, ce serait un miracle.» M. M.
«On n’est que des numéros, en fin de compte»
MARILDO PAGNOTTO
48 ans, licencié en 2008, après dix-neuf ans chez Prébéton, Avenches (VD)
Il a eu de la chance. L’annonce tombe comme un couperet. La boîte ferme, tout le monde dehors. Alors que les 53 employés de Prébéton se mobilisent pour faire valoir leurs droits et obtenir un plan social, Marildo retrouve très vite un emploi dans le préfabriqué. Quelques mois plus tard, rebelote. «Heureusement, je suis d’un naturel positif, sinon…» Car il les a vus, ceux qui se sont donnés à fond au travail, qui ont aligné les heures supplémentaires. «Ça doit être vraiment dur pour eux. Tout à coup, ils découvrent qu’ils ne sont qu’un numéro.» Aujourd’hui, après plus d’une année de chômage, Marildo a retrouvé un emploi chez Securitrans. «J’y suis très bien, même s’il faut travailler de nuit. C’est stimulant, avec une bonne équipe.»
Malgré tout, il constate que quelque chose ne tourne pas rond. «Toute cette peur aujourd’hui, est-ce que c’est vraiment bon pour l’économie? Et pour nos gamins?» Il ne comprend pas «ces grandes usines»: «Elles ont une responsabilité, non? Et, là, elles se permettent de licencier alors qu’elles font des bénéfices. C’est dangereux. Très dangereux. Ça peut mener à la guerre.» Lui a trouvé son équilibre. Il se diversifie. Assure les entraînements de foot local. «Là, j’ai une équipe de filles. C’est très intéressant, vraiment.» Il sourit. Puis répète. «On n’est que des numéros, en fin de compte. Voilà pourquoi il faut absolument se valoriser dans d’autres domaines.» M. J.