La basilique Notre-Dame, à Genève, est pleine en ce vendredi soir. Des centaines de personnes sont réunies pour une «veillée de prière et de recueillement». Un événement exceptionnel, organisé dans l’urgence par Mgr Farine, administrateur du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Car la communauté catholique est en plein désarroi. Elle vient d’apprendre coup sur coup de terribles drames. Des abus sexuels, et le suicide d’un curé. Alors on prie, pour toutes ces victimes.
Il y a d’abord eu l’annonce du diocèse, le 9 février, d’abus sexuels sur mineurs. Un à Genève, l’autre dans le canton de Vaud. Le cas de Genève n’est pas prescrit. C’est la première fois que la justice pénale pourrait faire toute la lumière sur une telle affaire dans le cadre de l’Eglise. Deux jours plus tard, on apprend au TJ que le prêtre genevois en question est retraité de la paroisse Sainte-Croix, à Carouge. Le lien est vite fait avec le très populaire abbé Alex Niering. Ce même jour, celui-ci se donne la mort, dans son petit appartement qui jouxte Emmaüs. Un «immense coup de bâton sur la tête», comme l’écrit sur son blog un conseiller municipal carougeois. Alors, vendredi soir, tout le monde semble encore hébété et prie en silence. Mais le lendemain matin, dans le charmant village de Carouge, les langues se délient. C’est samedi, jour de marché et les questions fusent. Comment est-ce possible? Comment expliquer que l’on n’ait jamais rien entendu? Rien vu?
UN ABBÉ TRÈS PEOPLE
L’abbé Niering, retraité depuis 2009, était connu de tout Carouge, de tout Genève. Au-delà même des frontières confessionnelles ou cantonales. Un curé chaleureux, atypique aussi. On venait de loin pour écouter la messe de ce rondouillard toujours souriant. Manuella Maury, Thierry Meury ou encore Gilbert Albert, pour ne citer qu’eux, l’admiraient, l’appréciaient. Dans la presse, ils ont affirmé être effarés par ce qu’ils apprenaient. «Oui, c’était un homme du monde, raconte un proche. Mais il était resté simple, se déplaçait à vélomoteur. C’était autant l’ami des personnes aisées que celui des pauvres. Toujours prêt à aider ou à discuter autour d’un verre.» On pouvait parler de tout avec ce passionné de jazz, de photographie, de volcans. Celui qui avait «fait les 400 coups» avant de rejoindre les ordres. D’abord un monastère en France, duquel il s’était «fait virer» pour «poser trop de questions». Puis les études à Fribourg, avant de devenir prêtre au Lignon, près de Genève, en 1978. Depuis, il n’a pas cessé de remplir ses bancs. «Carouge n’était pas une paroisse très populaire, se souvient un ami. Eh bien, un mois après son arrivée en 1998, l’église était pleine!»
Mais alors comment expliquer que personne ne se soit jamais douté de rien? Comment un tel homme a-t-il pu commettre ces actes? Tous ceux qui l’ont connu se sont très vite appelés. Ils se remémorent leurs souvenirs, à la lumière des révélations d’aujourd’hui. Aucun dérapage, assure-t-on de toutes parts. Que ce soit dans les années 80, lorsqu’il était aumônier à la colonie La joie de vivre, dans le Val-de-Travers, ou plus récemment à Carouge. «J’étais en colo avec lui, gamine. C’est lui qui m’a baptisée, puis qui a célébré mon mariage. Il était comme un membre de ma famille», explique cette femme, triste et un peu perdue.
Comme d’autres, elle a besoin de savoir, même si cela doit être désagréable. Un quadragénaire abonde: lui connaît l’abbé Niering depuis tout petit. Adolescent, il a même passé des vacances seul avec lui: «Il m’a beaucoup soutenu. J’étais au plus mal. J’aurais été une proie facile. Mais jamais rien. Il ne m’a jamais touché.» Des doutes sont émis. «C’est la parole d’une personne contre une autre!» s’indigne un ami. Le mot calomnie est même murmuré. Des questions, encore des questions, peu de réponses. «Il était très tactile, est-ce que certains gestes ont pu être mal interprétés?» ose une mère de famille.
Françoise Morvant, présidente de la commission SOS Prévention, mise sur pied en 2008 par Mgr Genoud, s’indigne que le doute puisse exister. La plainte est bel et bien là. «Et une caresse sur l’épaule ne justifie pas une transmission à la justice!» Dans ce cas précis, elle affirme avoir recueilli «suffisamment d’éléments crédibles et étayés» pour que le dossier soit transmis au Ministère public. Plusieurs sources proches du dossier précisent que les actes dont l’abbé était soupçonné ont été commis alors qu’il exerçait à Carouge. Sur un enfant prépubère, aujourd’hui encore mineur. Notamment des douches et des bains, où l’enfant et lui se lavaient mutuellement, y compris les parties génitales. «Il s’agit d’actes répétés qui se sont déroulés sur plus d’une année», se contente de répondre le procureur Michel-Alexandre Graber, responsable du dossier depuis novembre. Lui aussi estime le témoignage de la jeune personne et ceux de tiers «crédibles». Et, si l’abbé n’avait pas été inculpé, c’est que des éléments étaient encore en train d’être réunis. Des gestes dont le religieux n’aurait vraisemblablement pas mesuré toute la portée, selon une autre source. Alex Niering était proche de cette famille, la jeune personne l’aurait considéré comme un père. Avant la plainte, la mère aurait essayé de clarifier certains actes avec l’abbé, par courrier. Mais celui-ci se serait contenté de lui rappeler tout ce qu’il avait fait pour elle, éludant les questions concernant l’enfant.
DES LETTRES MYSTÉRIEUSES
L’abbé Niering n’aurait-il pas mesuré la gravité de ses actes? Il a laissé deux lettres, envoyées à ses amis quelques heures avant de se donner la mort, à près de 74 ans. Dans le style confus et énigmatique qui était le sien, il parle d’une femme. Il était «devenu familier» il y a plusieurs années. Il s’agit en effet de la mère de l’enfant, qui a porté plainte, selon les informations recoupées. «Elle est venue me trouver défaite», écrit-il. Il parle des «aides» et «démarches» qu’il a effectuées pour elle, sans entrer dans les détails. Puis il évoque un «retournement», et ajoute qu’elle «s’est plainte»: «Ne voulant pas batailler, ni «faire la dernière blessure» je me tais.» Aucune référence en revanche à ce qu’il aurait commis. Aucun démenti non plus. Il mentionne l’enfant de cette femme, qu’il a essayé de «soutenir», rien d’autre. Si l’abbé fait allusion à la plainte de la mère, il ne parle pas de la déposition de l’enfant. Des mots qui rajoutent à l’incompréhension chez ses amis. Car, effectivement, il était proche de la mère. Certainement qu’il a beaucoup aidé cette famille, des documents en attestent. Mais a-t-il pu déraper?
On n’aura jamais toutes les réponses. Avec le suicide du prêtre, le juge a dû clore le dossier. Cela en fait bondir plus d’un. Pourquoi l’Eglise a-t-elle choisi de communiquer alors qu’une enquête pénale était en cours? «C’est une entrave à la justice!» s’indigne le Valaisan Gérard Falcioni. Il est l’une des rares victimes à avoir témoigné des actes subis durant son enfance. Le curé de son village avait abusé de lui. «Dans le cas présent, je me demande pourquoi l’Eglise a choisi ce moment-là pour communiquer. Il fallait d’abord laisser la justice et les spécialistes faire leur travail!» Et de relever que cette annonce est intervenue comme par hasard juste après une émission de Temps présent, lors de laquelle Mgr Farine avait tenu des propos «désastreux» sur la pédophilie. Mais du côté de l’Eglise, on répond qu’il y avait «nécessité de communiquer». «Il y a un moment où il faut le faire, dit l’évêque auxiliaire Farine. Dans le cas vaudois, le prêtre avait été relevé de son ministère. Cela allait donc se remarquer. Et pouvions-nous communiquer sur un cas et nous taire sur l’autre?»
Gérard Falcioni, très préoccupé par l’affaire, se désole. «C’est vrai que ce curé semblait avoir beaucoup de qualités. Il aurait dû avoir le droit de s’expliquer devant les juges. Et les victimes ne demandent certainement pas la tête de leurs abuseurs. Nous demandons à comprendre. Et nous voulons que ceux qui ont commis ces actes puissent demander pardon, suivre une thérapie.» Il ne peut évidemment pas se prononcer sur la plainte ellemême, il ne connaît pas le cas. «Mais celui qui a abusé de moi, c’était pareil! On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Ce sont des manipulateurs extrêmes.» Il marque un silence. «Pour une fois qu’il n’y avait pas prescription. Mais voilà, avec les évêques, on n’arrive jamais à la justice.»