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RÉVOLTE ÉGYPTIENNE
ÉGYPTE, L’ÂGE DE PIERRE
TRAQUE AUX MÉDIAS Nous étions partis au Caire pour voir la révolte contre Moubarak et l’éclosion de la démocratie. Kidnappés par une milice populaire et menacés par une foule hurlante armée de machettes et de couteaux, nous n’avons échappé à la mort que par miracle. Récit. TÉMOIGNAGES Guérillas médiévales, soubresauts d’espoir, tabassages en règle de la presse, Le Caire a vécu une semaine sous très haute tension. Notre journaliste raconte comment il a été violemment séquestré. Trois photographes jettent un regard personnel sur le combat d’un peuple.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 09.02.2011

 

Nous n’avons pas vu la mort en face, comme on dit, mais nous l’avons vue de tous les côtés à la fois, devant, derrière, à droite, à gauche: des centaines de gens surexcités qui brandissent leurs machettes et leurs couteaux, des visages déformés par la haine, une espèce de transe collective qui exige qu’on en finisse. Il est 16 heures environ, jeudi 3 février après-midi, dans une banlieue misérable du Caire, au fin fond d’un labyrinthe de ruelles.

Nous sommes quatre dans la voiture, prisonniers, impuissants, et nous savons soudain qu’il n’y aura pas de miracle et que nous allons mourir. Un fou furieux est arrivé avec un pistolet préhistorique, énorme, il a bondi sur le toit du taxi et il harangue la foule en délire. J’entends des hurlements de joie, un déchaînement de sauvagerie et de fureur… Je pense à mon fils Kai, 18 ans, à ma femme, Miho, et je réalise que je ne les reverrai plus: une douleur fulgurante, une douleur de l’âme. Je me dis que je vais mourir, à 56 ans, et qu’ils apprendront bientôt ma mort, comme mon père, mes sœurs…

Je suis assis sur le siège passager, derrière le pare-brise qu’un autre tueur voulait faire exploser juste avant avec sa massue. Notre chauffeur de taxi a tenté de s’interposer, puis il a disparu. Le photographe avec qui je fais équipe est sur la banquette arrière avec deux journalistes polonais, le père et le fils, rencontrés il y a une heure et demie à l’aéroport. Dans l’espace clos de la voiture, nous résistons de toutes nos forces pour éviter la panique. Une communion profonde, silencieuse, presque désespérée. Comment sommes-nous tombés dans cette impasse fatale?

Car notre reportage au Caire, nous l’imaginions plutôt avec plaisir: une interview avec l’écrivain Alaa El Aswany, auteur du best-seller L’immeuble Yacoubian, et l’une des figures de proue de la révolte, ainsi que des interviews avec cinq ou six familles égyptiennes. Objectif: comprendre les raisons de la colère contre Moubarak et rendre compte des espoirs des Egyptiens. Quand nous réservons nos billets d’avion, mercredi en fin de matinée, la situation au Caire paraît tout à fait calme et sans danger. La veille, plus d’un million de personnes ont défilé dans les rues dans une ambiance pacifique et même festive pour réclamer le départ de Moubarak, le vieux raïs de 82 ans qui règne depuis trente ans d’une main de fer. Et, quand nous apprenons soudain, en milieu d’après-midi, que des centaines de partisans de Moubarak ont attaqué les manifestants qui occupent la place Tahrir, le cœur de la révolte, nous pensons qu’il s’agit d’un baroud de déshonneur et que l’histoire ne va pas s’arrêter. Une impression renforcée encore le lendemain matin, dans l’avion qui nous amène au Caire, à la lecture d’un reportage du Monde, qui présente une série de manifestants: des hommes, des femmes, des Egyptiens de tous les âges et de tous les milieux, tous portés par un même élan de liberté et une même envie de démocratie.

SOUDAIN, LE CAUCHEMAR COMMENCE

Mais c’est en arrivant à l’aéroport du Caire, en début d’après-midi, que l’on se rend compte que l’ambiance a changé en quelques heures. Les douaniers sont hostiles: ils me laissent entrer, mais interdisent au photographe de passer avec ses appareils. Ils lui donnent le choix: entrer sans caméra ou rentrer par le premier vol. Je passe la douane: le hall de l’aéroport est presque désert, des chauffeurs de taxi m’abordent, je sympathise avec l’un d’entre eux, qui parle un très bon français, je finalise notre interview avec El Aswany. Le photographe négocie pied à pied avec les douaniers, en compagnie de deux journalistes polonais. Heureuse surprise, le voilà qui débarque finalement, après une heure et demie de marchandage, avec son matériel. L’avion s’est posé à 13 h 30, il doit être 15 heures environ. Nous avons réservé un hôtel sur la place Tahrir, mais le chauffeur de taxi nous explique que les affrontements ont repris ce matin et que c’est trop dangereux, à son avis. Il nous conseille d’aller ailleurs et on se dirige vers le Kempinski, où se trouvent plusieurs médias.

On quitte l’aéroport, on passe devant le palais de Moubarak, solidement protégé par des blindés, on entre dans la ville. Je retrouve cette atmosphère que j’avais adorée, il y a une douzaine d’années, quand j’étais venu, déjà pour L’illustré, après le massacre de Louxor: des charrettes tirées par des ânes au milieu de la route, des gens à cheval, des marchands sur le trottoir, une pagaille joyeuse et chaleureuse…

Première alerte, soudain, quand un barrage bloque la route: des gens à la mine patibulaire qui semblent sortir du Moyen Age, armés de machettes, de couteaux, de barres de fer. Je vois un garçon qui doit avoir 6 ou 7 ans à peine, avec un couteau de boucher et l’œil mauvais. Qui sont ces gens, exactement? Des groupes d’autodéfense du quartier? Des milices populaires? De pauvres gens manipulés par on ne sait qui? Notre taxi est suspect, bien sûr, avec ses quatre Occidentaux à bord, et le chauffeur doit négocier pour qu’on nous laisse passer. Il s’arrête de nouveau sur le bord de la route, 200 ou 300 mètres plus loin, pour ranger autrement nos bagages dans le coffre. «Ces gens cherchent des caméras, expliquet- il, il faut les cacher le mieux possible.»

Quelques centaines de mètres, encore; la circulation devient dense, on est dans les bouchons. Quelques tanks de l’armée stationnent le long de la route, avec trois ou quatre soldats qui regardent vaguement ce qui se passe. On sent comme un pouvoir qui flotte, une armée qui observe, des bandes armées qui font leur loi… Un vieux sur la gauche de la route, soudain, nous aperçoit et hurle immédiatement. Un individu terrifiant, un bloc de haine au visage ravagé et au regard halluciné, avec son inévitable machette. Le chauffeur parlemente, crie, s’énerve, mais en vain. En quelques secondes, le vieux a rameuté des dizaines de miliciens. Le journaliste polonais hurle à notre chauffeur de foncer, mais c’est impossible: on est en plein embouteillage. Le chauffeur se range sur la droite et le cauchemar commence.

OTAGES DE LA FOULE HAINEUSE QUI VEUT NOUS TUER

Le chauffeur est sorti du taxi et un grand type, qui semble un de leurs chefs, se met au volant et nous emmène dans leur fief: un quartier misérable, un coupe-gorge, un labyrinthe inextricable et terrifiant. On roule quelques centaines de mètres, poursuivis par la foule, et notre chauffeur improvisé est forcé à son tour de s’arrêter. Il veut nous protéger, semble-t-il. Il sort du taxi, s’interpose, nous dit deux ou trois mots pour nous rassurer. Mais la foule est partout! Des jeunes, des vieux, des gamins… Ils nous bloquent, nous invectivent, nous regardent en riant, nous sourient, nous font de petits signes, jouissent de notre angoisse. Ils ouvrent la portière de temps en temps, sans insister, et je la referme aussi tranquillement que possible. Ils nous filment aussi avec leurs portables.

Puis notre chauffeur de taxi réapparaît soudain: il est paniqué au point de me parler en anglais: «We are in a very dangerous situation.» Il confisque nos passeports et me demande de l’argent, le plus possible, pour négocier. Je sors une liasse de billets et, par un réflexe absurde qui m’amuse aujourd’hui, je commence à compter les billets.

Les minutes s’écoulent, la terreur continue. On espère encore, on tient bon, mais le supplice n’en finit pas. Je me suis replié intérieurement et je ne bouge presque plus, je ne parle pas. J’évite de regarder la foule, comme pour maintenir une barrière avec elle. Je fixe le tableau de bord, je prie un peu, je médite, j’essaie de respirer normalement et de ne pas paniquer. A quoi pense-t-on dans un moment pareil? A toutes sortes de choses qui se succèdent curieusement! Je pense à ma mère, décédée il y a une année, et je sens qu’elle me protège. Je repense au cardinal suisse, Mgr Kurt Koch, que j’avais rencontré au Vatican avant Noël et qui m’avait promis, en riant, que nous nous retrouverions un jour au ciel. Je pense à l’impermanence des choses, comme l’enseigne le bouddhisme. J’ai aussi envie de dire à mon fils que «je suis au plus mal», une formule qu’il utilise avec ses copains pour se marrer, et ça me fait sourire intérieurement. Je pense à des journalistes assassinés en Afghanistan.

Les hurlements continuent, mais on a l’impression, à un certain moment, que ça diminue un peu et que la fureur est peut-être en train de retomber. Et puis c’est le fou furieux qui monte sur la voiture, la foule qui entre en transe… Mais que s’est-il passé, depuis bientôt une heure que nous sommes prisonniers dans le taxi? Qui a fait quoi? Qui a prévenu qui? Un soldat égyptien apparaît soudain, et c’est comme un miracle. Il se met au volant, un deuxième soldat me jette sur le siège arrière et s’installe. Ils avancent peu à peu, mètre par mètre, poursuivis par la foule. Des gens sont accrochés sur le toit, avec leur machette. D’autres nous suivent à moto. D’autres essaient de nous bloquer plus loin, dans ces ruelles où les soldats ont de la peine à se repérer. On se dégage, pourtant, et nous demandons aux soldats de nous conduire à l’aéroport.

Désillusion et nouvelle terreur! «We have to check with their army who you are.» Car le pouvoir est donc partagé: l’armée est toujours là et assure un minimum d’ordre, mais cette espèce de milice impose aussi son ordre. Les soldats s’arrêtent quelques centaines de mètres plus loin: il y a cinq ou six militaires, une même foule hurlante, un face-à-face tendu. Un militaire nous rassure, il nous assure qu’on ne court aucun danger. On est dans la voiture, on attend, un tank arrive finalement… On nous évacue, je me fais rouer de coups de poing, on me vole encore quelques pièces suisses. Un tank, du métal, des soldats, l’angoisse qui recule un peu. Nos passeports réapparaissent dans les mains des soldats, nos bagages abandonnés dans le taxi sont jetés dans le tank.

Un ami me téléphone par hasard, je réponds qu’on vient d’échapper à la mort et qu’il faut prévenir le journal. On me confisque aussitôt mon portable, mais on sait désormais qu’on ne va pas disparaître purement et simplement, que l’ambassade de Suisse va être informée, et c’est un vrai réconfort, un espoir.

LES SOLDATS NOUS ARRÊTENT: NOUS SOMMES SAUVÉS!

Le tank démarre enfin mais, quand on en sort, c’est une nouvelle douche froide: on est dans une cour intérieure, avec une vingtaine de soldats… mais aussi de miliciens avec leurs machettes et leurs couteaux. Je reconnais l’un des pires fous furieux d’il y a une demi-heure. L’ambiance est lourde, hostile, on nous a fait asseoir, on n’a pas le droit de parler. Et voilà qu’un soldat arrive avec des fils en plastique: nous sommes prisonniers, on nous attache les mains derrière le dos, en serrant très fort.

Mais c’est peut-être une manière de nous exfiltrer. Après quelques minutes, on nous fait monter dans un bus avec une vingtaine d’autres personnes, un journaliste tchèque, des Egyptiens… Le bus roule longtemps et, peu à peu, on a l’impression d’être sauvés pour de bon. Un soldat nous reproche, pour la forme, de n’avoir pas demandé une autorisation pour travailler en tant que journalistes et photographes. Il nous fait aussi une petite leçon de politique, en expliquant que l’Egypte est une démocratie et qu’il y a des partis, la liberté d’expression, des élections, un Parlement… Il faut dire que ce jour-là, jeudi, c’était la chasse aux médias étrangers qui ont été menacés, traqués et arrêtés un peu partout. A 18 heures, nous arrivons dans un centre de l’armée: on défait nos liens, l’ambiance est tranquille, les militaires très aimables. «You have not been arrested, you have been stopped», précise un soldat qui a le goût de la nuance. Il y a des centaines d’autres captifs autour de nous. Beaucoup ont les yeux bandés, on leur fait baisser la tête. A 22 heures, on nous annonce qu’on est libres et qu’un bus va nous emmener dans un hôtel.

VIVANTS MAIS CHOQUÉS

Trajet d’une demi-heure dans un Caire désert, avec des alignées de tanks le long des grandes avenues, des barrages à chaque carrefour. Un sentiment étrange, celui d’être vivant mais de n’être plus tout à fait le même. Une espèce de difficulté à renouer avec sa propre vie. Pas question de rester au Caire, on partira demain avec le premier vol.

Nous pensions célébrer notre survie à la vodka avec nos amis polonais, mais l’hôtel est strictement sans alcool. On se rabat donc sur le Coca-Cola! Nous sommes encore sous le choc, on se répète les uns aux autres qu’on est vivants, on sait que c’est vrai, mais on doit faire des efforts pour y croire. On appréhende le trajet du lendemain jusqu’à l’aéroport. Mais tout va bien se passer et, quand on aperçoit, dans le hall de l’aéroport, un petit espace mis en place par l’ambassade de Suisse, on est au bord des larmes. Café, discussion, retour à la normale. On ne doit pas avoir l’air très vaillants, tout de même, car on nous suggère de nous asseoir. Nous rencontrons deux confrères de L’Hebdo et de La Liberté, ainsi qu’un jeune étudiant suisse, qui ont failli se faire lyncher la veille, disent-ils. Une femme de la délégation suisse nous accompagne jusqu’à la salle d’embarquement. L’avion décolle enfin.

 

 


 

Regard de trois photographes sur le combat d’un peuple

«DES BATAILLES COMME AU MOYEN ÂGE»

Ron Haviv est cofondateur de la célèbre agence VII, spécialisée dans la couverture de conflits.

Place Tahrir, Le Caire, 3 février 2011. «En une semaine, le conflit s’est modifié plusieurs fois. Il y a eu des batailles aux réminiscences médiévales, avec pierres, catapultes, cocktails Molotov, des lignes de front très dures opposant pro- et anti-gouvernement. Il y a eu des moments de calme, on pouvait se déplacer entre les estrades des politiciens, les concerts, manger du popcorn. Actuellement, les militaires tentent de réduire la zone de protestation. Difficile de dire quelles sont les prochaines étapes. Les anti-Moubarak restent motivés, mais ils ont aussi peur quand ils quittent le sanctuaire de la place Tahrir, car ils sont battus et arrêtés.»

«LA RECONQUÊTE DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION»

Laurent Van der Stockt, photographe de guerre belge, vivant à Washington. A couvert la plupart des grands conflits.

«En se mettant à écrire sur tout ce qui se trouvait à portée de main, les Egyptiens de la place Tahrir ont immédiatement prouvé plusieurs choses: leur courage, leur détermination et aussi, comme par avance, qu’ils ne mentaient pas. Sur les cartons d’emballage, le tissu, les murs, le mobilier urbain, par terre ou même sur leur propre visage, ils se sont spontanément mis à rédiger leurs souhaits, leur colère et leurs reproches. Ils ont reconquis de force leur liberté de parole, malgré le très grand risque qu’ils ont pris au quotidien. En agissant ainsi spontanément, ils ont démontré leur soif de s’exprimer, ce qui leur avait tant manqué pendant trente ans. Dans un pays où les opposants au régime sont muselés, arrêtés et torturés, il fallait avoir le courage que seul le désespoir peut donner pour s’exposer ainsi à visage découvert.»

LE COMBAT ET LA PRIÈRE

Corentin Fohlen, photoreporter indépendant, travaille pour les plus grands magazines.

Place Tahrir, Le Caire, 5 février. «Un homme lit le journal de la veille: agenouillé, comme en prière, il semble absorbé dans les événements auxquels il a participé. Il est d’ailleurs tourné vers La Mecque. A côté de lui, un tas de pierres. Ses munitions. Ces hommes qui se battent pour leur liberté sont à tout instant prêts pour la lutte. La pierre finale de cet édifice sera le départ de Moubarak.»

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Tags: Egypte, Le Caire, Moubarak, place Tahrir, journalistes, médias, Robert Habel, photoreporters, Ron Haviv, Laurent Van der Stockt, Corentin Fohlen Aller en haut de page Haut de page

 

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