Recherchez
« Article précédent Article enquête n°41/60 Article suivant »
TÉMOIGNAGES ET ANALYSES
GANG DE REQUINS EN MER ROUGE
Cing attaques en une semaine. Un mort. Jamais la côte égyptienne n’avait connu pareille invasion de squales. Un événement exceptionnel, qui a peut-être été causé par les interventions de l’homme sur le biotope de l’animal. Témoignages et analyses.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 14.12.2010

Charm el-Cheikh, ses eaux transparentes, ses plages de sable blanc et ses paysages désertiques à couper le souffle. Renate a toujours aimé ce petit paradis ensoleillé. Elle en était à son 17e séjour, à la pointe sud du Sinaï. Il est presque midi ce dimanche 5 décembre lorsque cette pharmacienne allemande à la retraite s’adonne à son activité favorite, le snorkeling. Elle n’a pas voulu s’aventurer trop loin du rivage. Elle est à peine à 20 mètres de la plage de son hôtel, le Hyatt Regency. C’est là que la mort va frapper. Une attaque de requin, soudaine, foudroyante, meurtrière pour cette femme de 71 ans. Mordue à la cuisse gauche et au bras droit, elle va se vider de son sang devant les yeux horrifiés d’une cinquantaine de baigneurs impuissants. L’Anglaise Hellen Barnes, 31 ans, racontera avoir vu la mer virer au rouge. «L’eau tournoyait, c’était comme si j’étais dans une machine à laver. Le requin déchirait cette pauvre femme. Elle hurlait «Aidez-moi! Aidez-moi!»

Un Vaudois, Cédric Rochat, a également été témoin du drame. «J’étais en train de sortir de l’eau quand j’ai entendu des cris derrière moi. Tout le monde paniquait. Les gardiens de la plage criaient, jetaient des canots à l’eau pour récupérer des gens. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se passait.» De retour en Suisse, ce directeur commercial de 42 ans reste ébranlé: «Quelques instants auparavant, j’étais exactement à l’endroit où s’est déroulée l’attaque. Le requin était-il déjà là lorsque je nageais? Je me dis que ça aurait très bien pu être moi.» L’homme est également amer, il a l’impression que tout n’a pas été fait pour éviter ce brutal décès, alors qu’il faisait suite à quatre autres attaques de squales dans la semaine. Une série il est vrai exceptionnelle, du jamaisvu dans cette partie du monde, un scénario qui n’a rien à envier à celui du terrifiant film Les dents de la mer, de Steven Spielberg.

«J’ai nagé juste à l’endroit de l’attaque. Ça aurait pu être moi»
Cédric Rochat, témoin du drame

Tout commence le mardi 30 novembre. Evgeny Trishkin, un officier sous-marinier de Saint-Pétersbourg en vacances, est alors grièvement blessé à la jambe gauche par un requin. Le même jour, une deuxième touriste se coupe sérieusement le pied sur des coraux en fuyant l’un de ces animaux. Le lendemain, les attaques reprennent. La Russe Olga Martsenko se fait arracher une main par un squale. Enfin, c’est un Ukrainien, Viktor Koliy, qui sera mordu à une jambe alors qu’il fait du snorkeling. Tous sont transportés au Caire pour être soignés. Le gouverneur du Sud-Sinaï n’a pas d’autre choix que d’ordonner la fermeture des plages entre Ras Nasrani et le nord de Naama Bay. Une chape de plomb s’abat sur la station balnéaire. «Il n’y avait aucune information, dénonce Cédric Rochat. Des gens de la sécurité nous sifflaient dès que nous entrions dans l’eau, mais personne ne nous disait pourquoi. Le mot requin n’était jamais prononcé. Ce n’est que par le bouche à oreille que l’on a compris ce qui s’était réellement passé.» Charm el-Cheikh et ses millions de touristes annuels est le pilier de l’industrie touristique du pays. Il ne faut pas effrayer les vacanciers.

SQUALES EXHIBÉS

Le jeudi 2 décembre, les autorités égyptiennes bombent enfin le torse. On exhibe les cadavres de deux squales de 2 mètres de long capturés près des côtes: un requin mako et un requin océanique à pointe blanche. Un communiqué annonce que les animaux seront embaumés et exposés. Pour les officiels, il n’y a pas de doute: les responsables des assauts sont hors d’état de nuire. La baignade est de nouveau autorisée, malgré les mises en garde de certaines associations écologistes. Une décision qui se révélera précipitée. Le dimanche, c’est le drame, avec la mort de l’Allemande Renate. Les plages sont une nouvelle fois fermées. Une équipe d’experts internationaux, pilotée par George Burgess, directeur de l’International Shark Attack File, arrive sur place, pour tenter de comprendre.

«Ces événements sont très inhabituels, voire exceptionnels, reconnaît Michael Scholl, biologiste marin, spécialiste mondial des requins. La mer Rouge n’est pas une région connue pour les attaques de requin, comme peut l’être la Floride ou l’Afrique du Sud.» Le scientifique vaudois relève un autre élément troublant: «Les deux races concernées sont dites pélagiques, c’est-à-dire qui vivent en eaux profondes.» Comment donc expliquer qu’elles se soient approchées si près du rivage? Il n’y a pour l’heure aucune certitude sur les causes, sauf que quelque chose a modifié l’équilibre de ces animaux.

«Normalement, ces races de requins vivent en eaux profondes»
Michael Scholl, biologiste marin, spécialiste du requin

L’une des hypothèses les plus sérieuses veut que des cadavres de moutons aient été jetés à la mer après la grande fête de l’Aïd el-Kabir. Les carcasses, restées accrochées au récif, auraient attiré les requins. Une deuxième thèse évoque des sociétés de plongée peu scrupuleuses qui auraient nourri ces animaux pour les ramener vers leurs clients. Deux tentatives d’explication qui se placent dans un contexte de surpêche industrielle, laquelle vide les océans et oblige ces superprédateurs à changer de territoire de chasse. Michael Scholl tient enfin à rappeler que les morsures de requins restent rares: en 2009, 61 attaques ont été recensées dans le monde. Cinq seront mortelles, dont une déjà en mer Rouge. «Davantage de gens sont tués par des crocodiles, des hippopotames ou des abeilles.» Mais, plus que tout autre animal, le squale continue de terrifier. «C’est parce qu’il vit dans l’eau, un élément qui n’est pas le nôtre, où nous sommes vulnérables, explique le biologiste marin. Et la mer reste un monde inconnu, gigantesque, sombre, qui renvoie à des peurs ancestrales. De tout temps, on a cru que des monstres vivaient cachés dans les profondeurs.»

Aujourd’hui, à Charm el-Cheikh, les craintes se sont apaisées. Les plages ont été rouvertes en fin de semaine passée. Le grand voyagiste suisse Kuoni n’a enregistré aucune annulation pour les Fêtes. Sur la piste de l’aéroport international, les charters continuent chaque jour de déverser leur flot de touristes venus profiter des eaux transparentes, des plages de sable blanc, des paysages désertiques à couper le souffle de ce petit paradis ensoleillé, plus tout à fait immaculé.

 



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Egypte, Charm el-Cheikh, requins, squales, attaque, touristes, Cédric Rochat, Michael Scholl Aller en haut de page Haut de page

 

POUR VOUS INFORMER SUR LES REQUINS, LE SPÉCIALISTE MICHAEL SCHOLL VOUS CONSEILLE LES MEILLEURS SITES SUIVANT:

POUR VOUS INFORMER SUR LES REQUINS, LE SPÉCIALISTE MICHAEL SCHOLL VOUS CONSEILLE LES MEILLEURS SITES SUIVANT:

International Shark Attack File - ISAF

Cliquez ici »

Shark Trust UK

Cliquez ici »

European Elasmobranch Association - EEA

Cliquez ici »

American Elasmobranch Society - AES

Cliquez ici »

Shark Alliance

Cliquez ici »

Shark Project (Germany)

Cliquez ici »

A lire aussi

PARTI NÉONAZI EN GRÈCE

Ce fasciste qui fait trembler la Grèce

La percée du parti néonazi l’Aube dorée et de son leader, Nikos Michaloliakos, inquiète les démocrates du monde entier. Enquête. »


RIO DE JANEIRO

Planète poubelle

Ils écument depuis trente-six ans la plus grande décharge du monde. Primé pour ce travail, le photographe genevois Fred Merz rend hommage à ces milliers de «catadores». »


PAYS-PRISON

La muraille de Corée

Le dernier Etat stalinien de la planète se mure derrière des frontières hermétiques pour empêcher l’exode de ses citoyens opprimés. Reportage le long de 1673 km de barbelés. »

Page générée en 648 ms.