Il aura régné sur son pays pendant presque trente ans en autocrate absolu et secret. Il aura mis en place un système parfaitement verrouillé qui aura fini par se retourner contre lui: un parti unique qui aura fait taire toute contradiction, uniquement dévoué à préparer et à truquer les échéances électorales; des services de sécurité qui auront fait vivre la population dans un climat de peur et d’humiliation, n’hésitant pas à emprisonner arbitrairement et à torturer n’importe qui dans l’impunité la plus totale; une économie dominée par la corruption et le règne du bakchich obligatoire, qui aura réussi l’exploit d’afficher des taux de croissance spectaculaires sans améliorer pourtant la vie de la majorité des Egyptiens; une armée jadis respectée qui se sera retrouvée soumise, elle aussi, au bon vouloir du prince.
Elu président dans des circonstances dramatiques, le 13 octobre 1981, une semaine après l’assassinat de Sadate par un commando intégriste, Hosni Moubarak, 82 ans, avait promis une ère de liberté et de bien-être à ses concitoyens. Il aura été emporté, en dix-huit jours, par l’incroyable révolte de tout un peuple. Réfugié pour l’instant dans l’une de ses propriétés de Charm el-Cheikh, mais promis sans doute à un exil inéluctable, celui qui aimait par-dessus tout se faire appeler le «pharaon moderne» était devenu le symbole même d’un pouvoir arbitraire et corrompu, coupé de la population et incapable de se réformer.
LE SACRIFICE DU PÈRE
Le règne du raïs déchu, c’est l’une de ces parenthèses historiques qui n’en finissent plus, l’une de ces séquences improbables et sans relief qui s’inscrivent pourtant dans la durée. Hosni Moubarak est né le 4 mai 1928 à Kafr al-Musilha, en Basse-Egypte, dans une famille très modeste. Son père, fonctionnaire au Ministère de la justice, va consacrer toutes ses économies pour qu’il puisse faire des études. Le jeune Hosni est sérieux, appliqué, besogneux – des qualités (ou des défauts?) qui ne le quitteront plus. «Le jeune homme en a gardé une infinie reconnaissance pour son géniteur, ainsi qu’un sentiment de culpabilité», écrit Mohamed Anouar Moghira, ancien colonel de l’armée devenu journaliste, qui lui a consacré un livre remarquable, L’Egypte, clé des stratégies au Moyen-Orient (Ed. L’Age d’Homme). «Il s’est juré que son excellence serait à la mesure du sacrifice paternel. La volonté de réussir ne l’a jamais quitté depuis. Il ne s’agit pas d’ambition, mais de devoir.»
Le père rêvait que son fils soit avocat, mais Hosni n’est pas et ne sera jamais un intellectuel. Attiré par la carrière des armes, plus particulièrement par l’aviation, il entre à l’Académie militaire du Caire. Il va gagner ses galons à toute allure: lieutenant pilote puis pilote de chasse et enfin instructeur à l’Académie des forces aériennes. De 1954 à 1961, il effectue des séjours en Union soviétique, qui est alors le grand allié de l’Egypte sous la présidence de Nasser, et il s’initie notamment au pilotage des bombardiers lourds Tupolev 16.
UNE GUERRE À 39 ANS
Chevalier du ciel et soldat modèle, Hosni Moubarak est nommé commandant d’une base aérienne avant d’être promu directeur de l’Académie des forces aériennes. On est en 1967 et le futur raïs va se confronter pour la première fois, à 39 ans, à l’histoire en marche: c’est la guerre des Six Jours, la destruction de l’aviation égyptienne, la débâcle des armées arabes, l’occupation du Sinaï par Israël. Mais, pour ce militaire qui exècre l’échec - même dans sa vie privée, il ne supporte pas de perdre une partie de jacquet et réclame sans cesse une revanche -, l’humiliation subie ne peut être définitive. Hosni Moubarak réorganise l’aviation et reprend en main la formation des pilotes. Le 23 juin 1969, il est nommé chef d’état-major de l’armée de l’air égyptienne puis, deux ans plus tard, commandant en chef des forces aériennes et viceministre de la Guerre.
Quand Anouar El-Sadate, qui a succédé à Nasser, mort en 1970, déclenche la guerre du Kippour, en septembre 1973, l’aviation égyptienne joue parfaitement son rôle et contribue à ce que les dirigeants arabes considèrent aujourd’hui encore, non sans raison, comme une victoire. Hosni Moubarak est un militaire qui a fait la preuve de sa compétence et de son efficacité, un homme réputé pour son dévouement et sa loyauté. Sa personnalité est toutefois si effacée que, lorsque Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’Etat américain, le rencontre pour la première fois, il le prend pour un domestique. Il est en fait une doublure idéale, un second terne et rassurant: Anouar El-Sadate va en faire, logiquement, son vice-président, le 15 avril 1975.
Père de deux garçons, Alaa et Gamal, Hosni Moubarak est peu à l’aise en société, il n’aime pas les mondanités.
Mais il ne boude pas le luxe des palais nationaux, ni l’agrément et le charme des résidences d’été près d’Alexandrie et de Charm el-Cheikh. Il commence à se percevoir de plus en plus comme le continuateur d’une histoire millénaire. Ainsi aimet-il faire visiter les pyramides à ses hôtes étrangers, comme il fera tant de fois plus tard avec François Mitterrand, et disserter avec eux sur la vie, la mort, le mystère du temps… Sportif, il attache une grande importance à son look: pour garder l’air jeune, il se teint les cheveux en noir et se fait tirer la peau du visage.
Quand Sadate accomplit son voyage historique en Israël, en novembre 1977, Hosni Moubarak le soutient… mais demeure en seconde ligne. Lui, il n’est pas prophète ni visionnaire, il est militaire! Le 6 octobre 1981, un commando intégriste assassine le président égyptien: Hosni Moubarak est à ses cotés, mais les tueurs ne le visent pas et il n’est que légèrement blessé à une main. Une semaine plus tard, il devient le nouveau président d’une Egypte qui s’est aliéné le monde arabe en faisant la paix avec Israël.
UN PRÉSIDENT SANS CHARISME
«Je ne suis pas Nasser ni Sadate, je suis Hosni Moubarak», s’exclame le nouveau maître du pays. «Autant Sadate était téméraire, prêt à jouer son va-tout, autant Moubarak était prudent, se refusant à prendre le moindre risque pour son pays», explique Boutros Boutros-Ghali, exministre des Affaires étrangères d’Egypte. Le style de Moubarak, ce sera ainsi, pendant trente ans, une combinaison de réalisme et de prudence extrême. Le nouveau président impose son pouvoir d’une main de fer, traquant toute opposition, à commencer bien sûr par les intégristes qu’il fait emprisonner par milliers, et inaugurant une politique étrangère fondée sur l’alliance avec les Etats-Unis et la paix, même froide, avec Israël. Il poursuit aussi une politique libérale qui stimule l’économie, mais sans résorber la pauvreté et en accentuant les inégalités sociales.
Hosni Moubarak va devenir le garant de cette fameuse «stabilité» que les dirigeants occidentaux, depuis le début de la révolte populaire, n’ont cessé d’invoquer. Il est le meilleur ami de l’Amérique, qui lui octroie une aide économique vitale, mais il voudrait être aussi un faiseur de paix entre Israéliens et Palestiniens. Bill Clinton le trouve utile mais est exaspéré par son éternel «air bourru», George W. Bush le tient pour quantité négligeable.
Elu et réélu à cinq reprises, dans des scrutins joués d’avance où il obtient des scores qui approchent les 99,99%, Moubarak règne sans partage. C’est un gros travailleur, méthodique, quin’hésite pas à donner une centaine de coups de téléphone par jour pour s’assurer que personne ne conspire contre lui. Parti unique, répression systématique, emprisonnements arbitraires et torture généralisée: l’Egypte est une dictature féroce, mais Moubarak se présente, encore et toujours, comme le seul rempart contre l’intégrisme des Frères musulmans.
SIX TENTATIVES D’ATTENTAT
Victime de six tentatives d’attentat, dont l’une à laquelle il n’échappe que miraculeusement, le 26 juin 1995 à Addis-Abeba, le raïs a aussi la réputation d’avoir la baraka. Comme l’explique son biographe, Mohamed Anouar Moghira, «cette action fera de lui, pour ses sympathisants tout au moins, «l’homme miracle au destin béni par Dieu». Chaque année, les médias officiels - ils le sont tous - le couvrent de louanges à l’occasion de son arrivée sur le trône. Pour ses vingt-cinq ans, il est ainsi désigné comme «l’ange descendu du ciel pour guider l’Egypte».
Mais les années passent et le système Moubarak s’enraie, avec la crise économique qui fait rage et la corruption qui se répand partout. Obsédé par sa lutte contre les islamistes, le président égyptien aide l’armée israélienne à imposer le blocus de Gaza, où la population a élu le Hamas, branche cousine des Frères musulmans.
Victime d’un malaise le 19 novembre 2003 devant le Parlement, mais réélu pour un cinquième mandat le 7 septembre 2005, le vieux raïs poursuit pourtant un dernier rêve: transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un financier hyperlibéral honni par le peuple et par une bonne partie de l’armée. On sentait bien que le mécontentement et la colère montaient, mais personne ne prévoyait que le dernier des pharaons allait être chassé, en dix-huit jours, par un tsunami populaire qui change tout le Proche-Orient.
«L’histoire me jugera», disait-il, résigné, dans l’un de ses derniers discours. Le peuple égyptien, en tout cas, a choisi de secouer la fatalité et de reprendre le cours de son destin.