Une machine sombre, un bruit assourdissant: face au mécanisme, un employé aussi noir que les tuyaux de son poste de travail récupère une matière brune dans un seau en plastique. Une fumée blanche s’en échappe. Dans sa main, il retourne des copeaux de bois étuvés qui forment comme une mousse légère. Norberto Nzinga travaille depuis vingt-huit ans dans cette usine de Fribourg. Il est machiniste et produit des planches de Pavatex. Un matériau à base de résidus de scierie qui permet d’isoler écologiquement les bâtiments.
En descendant dans les tréfonds de l’usine, on découvre tapis roulants, presses, cuves et fours. Une chaleur moite aussi. Chez Pavatex, on est vraiment dans l’industrie pure. Pour un peu, on se croirait revenu au temps de la révolution industrielle. «C’est important de garder en Suisse une culture industrielle forte, sinon on fragilise le tissu économique», remarque Christian Levrat. Le président du parti socialiste a accepté l’invitation de L’illustré à venir découvrir l’usine fribourgeoise. Parce que peut-être ici mieux qu’ailleurs, on comprend les problèmes que la force du franc soulève pour certaines entreprises helvétiques. «Pour nous, c’est assez simple, explique le patron de l’entreprise, Martin Brettenthaler. On vend 70% de notre production dans la zone euro, alors que nos coûts sont presque exclusivement facturés en francs suisses.» Le bois, notamment, vient de la région. Le plus gros fournisseur est d’ailleurs une vieille connaissance de Christian Levrat, puisqu’il s’agit du conseiller national UDC Jean-François Rime.
«Pour moi, une baisse de salaire temporaire, c’est mieux que de se retrouver au chômage»
Norberto Nzinga, machiniste
Avec 190 employés – dont 150 en Suisse – et un chiffre d’affaires de 110 millions de francs, Pavatex est une PME qui, en dix ans, a effectué une mue spectaculaire. En misant à fond sur le cleantech, elle s’est positionnée dans un segment en pleine croissance. L’an passé, l’entreprise a ainsi augmenté son chiffre d’affaires de 15%. Aujourd’hui, son souci n’est pas de trouver des clients, mais le prix. «Entre 2009 et 2011, le coût à la production d’une palette Isolair 35, par exemple, est passé de 358 à 294 francs, explique Martin Brettenthaler. En équivalent euros, pourtant, la palette a au contraire renchéri, passant de 236 à 253 euros.» «C’est ce que l’on constate dans beaucoup d’entreprises, observe Christian Levrat. Alors que de gros efforts de rationalisation ont été réalisés, tous les gains de productivité obtenus sont complètement mangés par la hausse du franc.» Dans l’usine de Fribourg, on ne croise d’ailleurs que peu d’employés. Tout a été fortement automatisé. En 2001, 80% des employés de Pavatex travaillaient dans la production. Aujourd’hui, 50% du personnel est affilié à des tâches de vente, de conseil ou d’administration. Le chiffre d’affaires par tête est passé de 350 000 à 500 000 francs.
Pour tenter de réagir à la force du franc, le directeur a pris des mesures draconiennes. «On a d’abord attendu les mesures de la Confédération et lorsqu’on a constaté qu’elles se limitaient en gros à un soutien au chômage partiel, on a dû réagir.» L’entreprise a donc décidé de baisser les salaires de 6% en moyenne dès le 1er octobre et a biffé neuf postes. «Chaque centime de différence nous coûte un quart de million, explique le patron. Avec la chute de l’euro observée, cela représente entre 3 et 5 millions de moins. Pour une entreprise comme la nôtre, c’est la différence entre être rentable ou non. On a bien envisagé d’autres mesures, mais elles ne nous faisaient gagner que quelques dizaines de milliers de francs. On devait agir tout de suite et de cette façon on économise 1,5 million par an.»
«UNE CATASTROPHE»
Appuyé contre un pan de mur, Norberto Nzinga se veut philosophe. «Pour moi, c’est mieux que de se retrouver au chômage. Si c’est un coup de pouce pour l’entreprise en attendant que le franc baisse et qu’ensuite on retrouve nos salaires, ça me va», dit le machiniste. Le président du parti socialiste, lui, ne peut évidemment adhérer à une telle mesure. «Je pense que c’est une catastrophe pour l’entreprise. Fondamentale ment, les baisses de salaires devraient être interdites. Cela ne peut être qu’une mesure de dernier recours pour sauver des emplois. Elle doit être absolument exceptionnelle, limitée dans le temps et convenue entre les partenaires sociaux. En tous les cas, c’est dangereux et cela affaiblit le lien entre l’entreprise et les salariés.» «Je pense que l’on bénéficiait d’une bonne image dans le personnel. Il est évident qu’avec une telle mesure, on a perdu une bonne part de notre crédit», reconnaît Martin Brettenthaler.
Face à une large console, devant des écrans de contrôle, Otman Baioia surveille la température des fours qui accueillent les planches de Pavatex. «Le problème de cette baisse de salaires, c’est de savoir jusqu’à quand», ose le chef d’équipe. Car le CEO du groupe n’a pas fixé la mesure dans le temps. Les employés n’ont d’ailleurs pas vraiment eu le choix; c’était une baisse de salaire ou le droit d’aller chercher un emploi ailleurs… De quoi heurter l’âme syndicaliste du président du PS. «C’est quand même un problème, ils n’ont pas de syndicat et ne sont pas soumis à une convention collective. Le syndicat est à même de juger du degré d’urgence d’une telle décision et permet souvent une plus grande acceptation du personnel.» «J’ai donné ma parole que si l’euro se stabilisait vers 1 fr. 30 on remonterait les salaires, jure le directeur. Vous savez, Pavatex, c’est un peu mon bébé: j’y ai mis toutes mes économies.»
Mais en vérité et face à l’ampleur des problèmes suscités par la force du franc dans certaines entreprises, n’est-ce pas finalement la seule solution pour conserver des places de travail et assurer la survie d’un important tissu industriel en Suisse? «Sur le plan politique, il y en avait une autre, constate Christian Levrat: la création d’un fonds de soutien pour aider les entreprises particulièrement touchées par la hausse du franc que le PS a défendue. Malheureusement, on n’a pas réussi à faire passer cette proposition, mais cette visite chez Pavatex me conforte dans l’idée que ce fonds est une nécessité. Il faut comprendre que c’est une question de rythme. Il s’agit d’aider les entreprises à digérer le choc d’une crise d’une violence sans précédent. Jamais on n’avait vu le franc s’apprécier pareillement en si peu de temps. Il s’agit donc de soutenir les entreprises le temps qu’elles s’adaptent à la nouvelle donne.» Ce qui signifie, en clair, abaisser les coûts de production, en faisant pression sur ses fournisseurs par exemple, ou en élargissant son exposition à l’euro. Une démarche déjà décidée il y a deux ans dans l’entreprise fribourgeoise qui construit une unité de production dans les Vosges, en France. De quoi faire scintiller le spectre de la délocalisation. «Il faut distinguer une délocalisation d’un rapprochement de ses marchés, estime Christian Levrat. Il est légitime pour une entreprise de vouloir se rapprocher de ses clients.»
ACTION PLUS MUSCLÉE
Plus fondamentalement, le Fribourgeois a l’espoir de voir l’adaptation à la baisse du taux de change de notre monnaie et milite pour une action encore plus musclée de la BNS. «La droite nous riait au nez lorsqu’on a proposé il y a quelques mois de lier le cours du franc suisse à l’euro. Depuis, on a assisté à un sacré revirement au Parlement. Je pense qu’il faut aujourd’hui aller encore plus loin et que la BNS doit monter le palier à 1 fr. 25 ou 1 fr. 30 pour 1 euro.» Et Christian Levrat d’insister sur la mise sur pied de ce fonds d’aide qu’il juge capital: «Sur les 2 milliards d’aide débloquée par la Confédération, il reste 1,2 milliard. Il faut absolument que celui-ci soit alloué à la création de ce fonds.»
MONNAIE
UNE HAUSSE SANS PRÉCÉDENT
La faiblesse de l’euro face au franc n’est pas seulement inquiétante. Elle est unique dans l’histoire des deux monnaies.
Il faut s’arrêter sur les chiffres pour prendre la mesure du phénomène. Alors qu’il y a six mois l’euro s’échangeait encore à plus de 1 fr. 30, le 10 août 2011 il atteint le prix plancher de 1 fr. 007 pour 1 euro, soit la quasi-parité et une chute de 23%. Il faut par ailleurs considérer que depuis son introduction en 1998, l’euro n’était pratiquement jamais descendu au-dessous de 1 fr. 45. La valorisation du franc a donc été tout simplement massive. La faute aux problèmes de trésorerie des pays européens et à la relative tranquillité avec laquelle l’économie suisse a traversé la crise financière. Il a fallu l’intervention de la BNS le 6 septembre dernier et la fixation d’un seuil plancher à 1 fr. 20 pour que le franc cesse de s’apprécier par rapport à l’euro.
La vitesse à laquelle le phénomène s’est produit est également sans précédent, ce qui explique les problèmes que l’industrie d’exportation ou le tourisme subissent. En août, l’hôtellerie suisse a observé un recul des nuitées de 6,3% et les stations de sport d’hiver ont du souci à se faire, elles qui avaient déjà connu un fléchissement des nuitées la saison dernière en raison d’un franc déjà estimé trop fort! Reste que certains profitent aussi de la faiblesse de l’euro. En première ligne, les importateurs qui peinent parfois à répercuter la baisse sur leurs prix en Suisse. Alors, désormais, la chasse aux profiteurs est ouverte. La commission de la concurrence (COMCO) a déjà reçu plus de 270 plaintes concernant des gains de change non répercutés.