«Je ne savais pas que l’on cultivait autant de tomates près d’Yverdon.» En pénétrant dans la serre, Géraldine Savary ne cache pas son étonnement. Pour la conseillère aux Etats, le fruit rouge rimait jusqu’ici davantage avec sud de l’Europe qu’avec Nord vaudois. Il faut reconnaître que la structure de verre installée le long de l’autoroute, aux abords du village d’Ependes, est impressionnante. Elle s’étale sur un hectare. Quelque 350 tonnes de tomates y sont produites chaque année, entre avril et novembre. Le maître des lieux, Christian Matter, viceprésident de l’Union maraîchère suisse (UMS), a accepté d’ouvrir les portes de son exploitation à l’élue socialiste. Une découverte pour cette Lausannoise de 42 ans, ancienne journaliste auprès de différents périodiques de gauche, élevée dans un milieu ouvrier et syndicaliste. Une visite qui doit permettre aussi à la parlementaire fédérale de prendre le pouls d’une branche des plus fragilisées.
SAISON «CASSÉE»
La saison est en effet d’ores et déjà «cassée», selon Christian Matter. En cause, notamment, la psychose du début de l’été entourant la bactérie E. coli, qui a fait perdre plusieurs millions aux maraîchers (lire encadré). Le paysan vaudois a, lui, été contraint de jeter 60 000 concombres. La baisse du prix de la tomate fera également chuter de 25 à 30% son revenu annuel sur cette denrée. Sans compter que le franc fort ne cesse de pénaliser les produits suisses. «On galope, on galope, on va finir par s’époumoner», soupire-t-il, avant de préciser: «Les maraîchers, nous sommes très vulnérables aux fluctuations du marché, car moins accompagnés par la Confédération que d’autres secteurs. Et cela alors même que nous sommes responsables, avec nos légumes, d’un tiers de l’assiette des gens. Nos serres sont par exemple exclues des paiements directs, car considérées comme de l’industrie.» Géraldine Savary ne peut que confirmer ce manque de soutien: «A Berne, les interventions concernent principalement le lait, la viande et l’agriculture de montagne.»
PIONNIER
Mais Christian Matter n’est pas là pour se plaindre. «Honoré» par la visite de la parlementaire, il met un point d’honneur et beaucoup de gentillesse à expliquer les différents aspects de son travail. Il ne cache pas sa fierté d’avoir, il y a quelques années, réduit de 18% ses émissions de CO2 en passant du mazout au gaz naturel pour le chauffage des serres. Il était alors un pionnier. Le maraîcher répond aux questions de l’élue sur les techniques de culture, le goût de ses tomates, les attentes des consommateurs ou la difficulté de concilier ce métier astreignant avec la vie de famille. «Ça fait du bien de rencontrer de vraies gens de la terre, se réjouit Géraldine Savary. Au Palais fédéral, nous n’avons de contact qu’avec des membres des organisations agricoles, qui sont davantage des fonctionnaires.» Elle se déclare impressionnée par le savoir-faire de son hôte, «en particulier la façon de domestiquer les contingences de la nature et la précision avec laquelle on gère la température et la lumière… Il ne suffit pas de planter les graines et d’attendre que ça pousse.»
«Les paysans doivent faire un effort sur la question des salaires»
Géraldine Savary
En avançant dans la visite, de la serre aux concombres à celle des tomates cœur de bœuf, la discussion se fait plus politique. Et là, les positions du paysan et de la socialiste ne sont finalement pas si éloignées qu’on pourrait l’imaginer. Géraldine Savary ne peut qu’acquiescer lorsque Christian Matter dénonce «ces gens sortis de l’Université de Saint-Gall qui gèrent le marché des légumes avec des grandes courbes sur des graphiques». Ou quand il regrette «cette économie qui écrase le bon sens» et «les incohérences de la mondialisation qui dérégule tout». La socialiste, qui n’oublie pas qu’elle est en campagne, plaide la cause de son parti: «Vous savez, les radicaux et les UDC aiment s’afficher comme les défenseurs de l’agriculture, mais au final, sous la Coupole, ils n’agissent souvent qu’en faveur de la finance et des banques.»
SALAIRE MINIMAL
On n’évitera cependant pas le sujet qui fâche, celui des salaires. Au détour d’une serre, la socialiste s’enquiert si Christian Matter rémunère convenablement ses employés, au nombre de 55 durant l’été. Lui assure qu’il respecte le salaire minimal prescrit dans le canton de Vaud pour le personnel du secteur agricole, soit 3320 francs brut. «Il s’agit du salaire de base pour l’ouvrier, tient à préciser le paysan. Mes cadres ou mes employés avec de l’expérience gagnent davantage, jusqu’à 4500 ou 6000 francs.» L’homme poursuit en évoquant son inquiétude quant à l’initiative lancée en début d’année par l’Union syndicale suisse, qui veut introduire un salaire minimal de 22 francs de l’heure, soit au moins 4000 francs par mois. «Cela nous mettrait en grande difficulté par rapport à la France ou à l’Espagne.» Manque de chance, Géraldine Savary soutient cette initiative. «Les agriculteurs doivent faire un effort sur la question des salaires, insistet- elle. Ils demandent souvent une solidarité de la part de l’Etat au travers de différentes aides. Il faut qu’il y ait une contrepartie.» Avant de conclure, un brin sarcastique: «Mais ne vous en faites pas trop, les initiatives de gauche ne passent jamais.»
La visite se termine quelques kilomètres plus loin, dans les champs que l’agriculteur possède à Oppens. Au programme: courgettes, fenouils… En cette fin de matinée, la bonne humeur est de mise. Au moment de prendre la pose au milieu d’un champ de salades, la socialiste plaisante: «Vous ne direz pas que les politiciens ne racontent que des salades!» On finit par parler des enfants, de leurs études, Christian Matter a trois filles de 21, 24 et 27 ans; Géraldine Savary, deux, âgées de 7 et 17 ans. Le paysan se montre enchanté. «Bien sûr que Mme Savary est venue nous voir dans le cadre des élections, relève-t-il en aparté, mais je lui suis reconnaissant de s’être intéressée à notre travail, alors que nous, les paysans, ne sommes pas forcément ses électeurs. Et j’ai senti chez elle un vrai désir de représenter tous les Vaudois.»
Au moment de partir, la socialiste de lancer une dernière boutade: «Si je ne suis pas réélue, je vous appelle pour venir travailler aux tomates.»
LE MARCHÉ DES LÉGUMES EN CHIFFRES
DES PERTES DE 6,6 MILLIONS
La psychose entourant la bactérie «E. coli» a frappé les maraîchers, une branche fragile qui couvre la moitié de l’offre de légumes du pays.
Fin mai, les maraîchers suisses ont été durement touchés par l’effondrement des marchés provoqué par la crise de la bactérie mortelle E. coli. Des pertes d’au moins 6,6 millions de francs ont été enregistrées.
La branche compte environ 3300 exploitations. Celles-ci produisent chaque année un total de 366 000 tonnes de légumes. Les principales cultures sont (en hectares): les carottes, les épinards, les petits pois, les haricots, les oignons et les laitues iceberg.
Près de 60% de ces légumes sont destinés au commerce de détail, dont les géants Migros et Coop représentent à eux deux 80% du marché. Le restant est vendu aux «gros consommateurs», soit hôpitaux, cantines ou restaurants. La vente directe ne représente que 2 à 3%. La production suisse assure la moitié de l’offre de légumes du pays. Le reste est importé, principalement de France (22%), d’Italie (20%) et d’Espagne (19%).