Même planquée derrière les fenêtres à double vitrage du palais de Buckingham, la reine Elisabeth II ne saurait ignorer la crise qui secoue son royaume. Ses gracieux sujets sont désormais plus de 3,2 millions à pointer chaque semaine au chômage et plus nombreux encore asphyxiés par le programme d’austérité du gouvernement Cameron.
La richissime souveraine peut-elle seulement comprendre le drame qui se joue sous ses balcons? Spécialiste du gotha et ancien journaliste à Paris Match, Henri-Jean Servat s’interroge: «Quelle perception cette femme a-t-elle du monde qui l’entoure, de la misère de son peuple? Aucune! Elle me rappelle l’ex-impératrice d’Iran Soraya, à qui j’avais dû expliquer ce qu’était le métro!»
La reine entend toutefois démontrer qu’elle ne reste pas les bras croisés, à contempler ses lambris dorés. Elle vient ainsi d’annoncer l’annulation de la fête de Noël, d’un coût de 76 000 euros, qu’elle donne tous les deux ans pour son personnel. Une décision justifiée par le besoin «de montrer une certaine retenue». Le 13 décembre prochain, il n’y aura donc aucun privilégié parmi les quelque 1200 domestiques, valets et autres secrétaires royaux pour danser avec la reine et le prince Philip, comme le voulait la tradition. «Elisabeth II se croit obligée de participer à l’effort d’austérité commun, mais en réalité ce n’est qu’un effet d’annonce, souligne Henri-Jean Servat. Elle finançait elle-même cette réception, avec ses propres deniers. C’est donc elle seule qui fera des économies!»
LA REINE NE JETTE RIEN
Classée au treizième rang de la liste des chefs d’Etat les plus riches de la planète avec une fortune estimée en mai dernier à 350 millions d’euros (contre 375 millions l’an dernier), la reine d’Angleterre veille jalousement sur son magot. Judy Wade, élégante chroniqueuse royale au magazine Hello!, préfère la juger «très économe».
Contrainte par le protocole à changer chaque jour de tenue, Elisabeth II ne jette rien. Mieux, pour sa dernière visite d’Etat en Slovénie, elle s’est fait confectionner une robe à partir d’un brocart offert par un prince indien vingt ans plus tôt. Pour Judy Wade, «la reine a investi en Bourse et vraisemblablement beaucoup perdu dans la crise». Pour se racheter, elle se montre intraitable avec son personnel de maison.
Depuis 2002, la note des couverts et de la coutellerie de Buckingham Palace a fondu de 15 000 euros, celle des champagnes de 25 000 euros. La reine a renoncé au Britannia, son fameux yacht, et rangé sa Bentley au garage. Désormais, elle privilégie le train.
Lors des repas, elle exige des produits de ses domaines. Fini les traiteurs de luxe! Le matin, elle se fait servir ses corn-flakes préférés dans un bol en plastique et le lait qui trouble son darjeeling provient d’une ferme de Windsor. Des économies de bouts de chandelles, affirment ses détracteurs.
Sa fortune est pourtant phénoménale. En 2009, malgré une perte globale de l’ordre de 16%, la reine était encore la 214e personnalité la plus riche du royaume, selon le Sunday Times. Elisabeth II possède un portefeuille d’actions qui a certes perdu 30% de sa valeur en 2008, mais qui s’établissait encore l’an dernier à 79 millions d’euros. Ensuite, il y a tout un patrimoine, notamment immobilier (les propriétés de Sandringham et Balmoral). Si l’on ajoute les chevaux de course, les bijoux, les collections de timbres et de tableaux (Michel-Ange, Raphaël, Vinci, etc.), son bas de laine, constitué à l’origine par son ancêtre Victoria, atteint encore 300 millions d’euros.
D’aucuns avancent parfois le chiffre vertigineux de 18,4 milliards d’euros! Pourquoi une telle différence? Parce que de nombreux biens, des terres surtout, appartiennent à la fonction et pas à Elisabeth II, qui ne peut les vendre. On pense à Buckingham, à Windsor, etc.
PENSIONNAIRE DE L’ÉTAT
La reine ne touche cependant aucun revenu. Elle est entretenue par l’Etat. Chaque année, Elisabeth II bénéficie de la «liste civile», sorte de pension publique couvrant ses frais officiels dont le montant est voté pour une durée de dix ans depuis 1992. «L’accord date de 1760, explique l’historien Philippe Chassaigne. A l’époque, le roi George III renonça à percevoir des impôts et les revenus de ses terres en échange de cette liste civile.» Aujourd’hui, la liste civile fait partie d’une subvention plus globale.
L’an dernier, le Trésor public lui a versé 49 millions d’euros. Si l’on divise ce montant par le nombre de contribuables britanniques, la reine ne coûte donc à chacun que 66 pences par an, soit le prix de deux pintes de lait. Cette somme de 49 millions d’euros inclut les aides aux déplacements officiels, l’entretien des châteaux, les communications ainsi que la liste civile (d’un montant de 9,5 millions d’euros). Constatant une explosion des dépenses royales, due principalement à l’inflation, le grand argentier de Buckingham, sir Alan Reid, espère voir ce montant réévalué à la hausse.
L’an passé, le gouvernement Brown n’a pas donné suite lorsque la reine a sollicité l’achat d’un jet privé à 8 millions d’euros. Le nouveau premier ministre conservateur David Cameron n’a pas fait meilleur accueil aux trésoriers de la reine, désireux d’engager des travaux urgents de rénovation à Buckingham. Le palais tombe pourtant en ruine. En 2007, la princesse Anne a failli être assommée par la chute d’un pan de plafond…
«La reine ignore tout de la valeur des choses»
Henri-Jean Servat, chroniqueur royal
Non seulement la reine n’a rien obtenu, mais elle a perdu le contrôle de son budget. Fin septembre dernier, en effet, le quotidien The Independent a révélé que la reine avait dû céder au gouvernement le contrôle ultime de ses finances en vertu d’un accord secret conclu en 2006.
Ce mémorandum financier édicte des règles très strictes sur la gestion de l’enveloppe annuelle allouée par le Parlement. Il stipule qu’en cas de divergences insurmontables, le gouvernement est en droit de cesser tout paiement et d’assumer directement la gestion des affaires royales.
Il faut dire que la famille royale n’a cessé de crier misère. Des centaines de lettres au gouvernement en témoignent. Pas moins de 2,3 millions d’euros ont ainsi été accordés l’an dernier afin de pallier des «problèmes de liquidités». L’accord conclu en 2006 pourrait contraindre la reine à réduire ses dépenses, voire à se replier sur sa fortune personnelle.
PAUVRETÉ BIEN ORDONNÉE
En 2004, incapables de régler la facture de chauffage de 1,18 million d’euros (en hausse de 50%) des palais de Buckingham et de Windsor, les collaborateurs de la reine sont allés jusqu’à solliciter un fonds public réservé aux écoles, aux hôpitaux et aux familles à bas revenus. Il n’y a pas eu de fuites, mais dès l’année suivante les experts-comptables du pouvoir travailliste ont rappliqué. Et à Buckingham le chauffage demeure défaillant… La reine a parallèlement négocié et obtenu des subsides pour des travaux infiniment moins urgents (lire encadré), devisés parfois jusqu’à sept fois le tarif officiel.
Malgré tout, ainsi mise sous tutelle, la souveraine a perdu le peu d’influence qu’il lui restait sur les politiques. «Elisabeth II n’est plus qu’un vieux totem fédérateur, un symbole qui fait partie des meubles, confirme Henri-Jean Servat. En dehors de cela, elle ne sert plus à rien.» Ravaler sa fierté et se soumettre pour sauver la couronne. L’avenir de la monarchie britannique est à ce prix.