OSKAR FREYSINGER ET ELISABETH KOPP
Tout aurait dû séparer le tribun populiste de l’UDC et la conseillère fédérale déchue. Mais l’amour des belles-lettres les a réunis. Au fil des projets littéraires s’est nouée entre le Valaisan et la Zurichoise une relation aussi inattendue que sincère.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 05.06.2012

A les voir marcher côte à côte sur ce petit chemin de montagne longeant le bisse de Lentine, sur les hauteurs de Sion, on peine à imaginer qu’ils puissent être amis. Tout devrait les séparer. Massif, Oskar Freysinger possède la rudesse des montagnes valaisannes qui l’ont vu naître. Frêle, Elisabeth Kopp a l’élégance de la bonne société zurichoise, une certaine grâce héritée d’une jeunesse vouée au patinage artistique. Il crie souvent, gesticule, brandit le poing, pendant qu’elle argumente de sa voix douce, vous fixant uniquement de ses yeux bleus. Politiquement, le parlementaire est un UDC tendance dure, porte-étendard du rejet des minarets quand la radicale incarne la quintessence des valeurs libérales. Il porte le catogan; elle le foulard de soie.

Pourtant, oui, Oskar Freysinger et Elisabeth Kopp sont amis. Une amitié aussi surprenante que sincère. A témoin la préface que l’ancienne conseillère fédérale a récemment signée dans la version alémanique du roman Le nez dans le soleil écrit par le Valaisan. On a bien prévenu la Zurichoise que cela ne ferait pas bien, que cet UDC-là n’est pas des plus fréquentables. «Je n’ai pas hésité une seconde, rétorque Elisabeth Kopp avec une soudaine fermeté. Si nous avons un point commun avec Oskar, c’est bien de ne pas s’occuper de ce que les autres diront.» Surtout, elle a aimé ce livre, «la sagesse de vie qui s’en dégage». Elle s’est laissé emporter par l’histoire de ce grand-père qui retrouve le goût de vivre en redonnant vie à la végétation le long du bisse de son village. Le texte raconte la terre, les petits bonheurs, l’importance des rêves.

En cet après-midi ensoleillé de mai, Elisabeth Kopp découvre les endroits qui ont inspiré le roman. Oskar Freysinger montre à son invitée les lieux de son enfance, les vignes qu’il travaillait les jours sans école, les bosquets où il aimait jouer. Il désigne du doigt les châteaux de Valère et de Tourbillon au loin, la Dent Blanche encore plus loin. La citadine s’émerveille toujours autant de ce Valais qu’elle a découvert à l’âge de 14 ans quand, avec son groupe d’éclaireuses, elle est venue aider à reconstruire le village de Binn durement touché par les avalanches. Elle écoute, ravie, les histoires de son guide, se tait pour mieux écouter le clapotis de l’eau, s’agenouille pour admirer une dent-de-lion, fleur qui a inspiré le titre du livre en allemand: Löwenzahn.

C’est au travers d’un précédent projet littéraire, il y a cinq ans, que cette étonnante amitié est née. Le mari de l’ancienne conseillère fédérale, Hans W. Kopp, vouait une passion dévorante pour la littérature – sa bibliothèque comptait 14 000 titres – et avait publié plusieurs recueils de poésie. Dont Schöpfung, un ouvrage consacré à la Création, que le fameux avocat se désespérait de voir traduire un jour en français. Ciselés, les poèmes sont difficilement adaptables dans une autre langue. Un ami, le peintre montreusien Philippe Visson, lui souffle alors le nom du conseiller national valaisan, également écrivain et parfaitement bilingue. Nous sommes en 2007. Les Kopp se montrent perplexes mais acceptent de rencontrer Oskar Freysinger. «J’étais moi-même sceptique, avoue ce dernier. Je ne connaissais de Hans W. Kopp que son image publique, celle du sulfureux avocat d’affaires. Et j’ai découvert un homme cultivé, philosophe, à l’intelligence rare.» Le courant passe immédiatement entre les deux hommes. «Après cinq minutes, j’étais face à un ami», souligne l’UDC, qui ira régulièrement dîner chez les Kopp à Zumikon, sur la chiquissime Goldküste. Il traduira les poèmes lors d’une retraite, seul, dans son chalet.

Hans W. Kopp ne verra malheureusement jamais l’ouvrage terminé. Il décède en janvier 2009, à l’âge de 77 ans, des suites d’un cancer, sept mois avant le vernissage de son recueil de poèmes en français. A cette occasion, les mots que dédie le politicien valaisan au disparu ont touché Elisabeth Kopp. «C’était très émouvant. Je me suis rendu compte à quel point Oskar l’avait compris.» Des mots qui ont fait du bien à une femme fatiguée de n’entendre que critiques et condamnations à l’encontre de son époux. Mais comment oublier que ce sont les scandales entourant les affaires du flamboyant avocat aux dizaines de conseils d’administration – pas toujours limpides – qui contraindront à la démission, le 12 janvier 1989, celle qui restera comme la première femme élue au Conseil fédéral. En cette année de chute du mur de Berlin, la Suisse va s’offrir un psychodrame national, qui marquera le début du crépuscule du grand parti radical. Pour les Kopp, autrefois le couple le plus en vue de Zurich, la chute est terrible. Conspués, lâchés par tous, ruinés, ils seront condamnés à un long exil intérieur.

TOUJOURS BLESSÉE

Plus de vingt ans se sont écoulés. La situation s’est «normalisée», selon le terme d’Elisabeth Kopp. A 75 ans, elle reste très active, donne des conférences, écrit des chroniques, notamment dans la sérieuse NZZ. Elle a logé chez elles des étudiants étrangers et aime sortir avec ses petits-enfants aujourd’hui grands, pour qui elle est juste leur grand-maman. Mais on la sent à jamais blessée, toujours en quête de la réhabilitation de cet homme, dont elle a eu le coup de foudre dans un avion les emmenant à Berlin en 1959 et qu’elle n’a plus jamais quitté. Une loyauté sans faille qui vaudra à la politicienne de nombreuses critiques, mais qui force l’admiration d’Oskar Freysinger. «En faisant la connaissance de Hans et d’Elisabeth, j’ai eu la preuve que l’amour est plus fort que la mort. Tout était réuni pour que ce couple soit détruit. Il est resté uni, soudé.» Le Valaisan s’emporte, dénonce un «acharnement inouï» contre l’ancienne conseillère fédéral et son mari, pointe un doigt accusateur en direction des médias. Il bouillonne. A son côté, Elisabeth Kopp l’écoute. En silence. Elle glisse enfin: «Avec Oskar, nous sommes très différents. Sur le plan politique, on ne s’entend pas du tout. Mais je l’adore pour sa sincérité. Je l’adore pour ce qu’il est.»