C’était il y a une semaine. Le mercredi 23 mars, Elizabeth Taylor rejoignait les étoiles, victime d’une insuffisance cardiaque. Après plusieurs alertes, son cœur, gros comme le Ritz et qui fut le moteur de sa carrière comme de sa vie privée, l’a finalement lâchée. Parmi les milliers d’hommages, un blogueur imagine déjà la star au ciel, en train d’écumer les boutiques en compagnie de Michael Jackson! La blague vaut son pesant de diamants.
Pourtant, avec le roi de la pop, la dernière reine d’un Hollywood du siècle passé partageait davantage qu’un goût immodéré pour le shopping: un destin d’enfant star, une providence qui fait grandir trop vite, mais peut-être seulement à moitié. «J’ai une âme d’enfant dans un corps de femme», avouait-elle encore au soir de son éblouissante carrière.
En 1942, Elizabeth Rosemond Taylor a à peine 10 ans lorsqu’elle tourne son premier film, et 11 ans seulement lorsqu’elle remporte, avec Fidèle Lassie, son premier succès auprès des amis des chiens et de beaucoup d’autres.
Comme Joseph Jackson le fera plus tard pour Michael, Sara Viola, la mère d’Elizabeth, a très tôt imaginé un avenir d’artiste pour sa ravissante enfant. A Londres, où cette famille américaine originaire de Kansas City, dans le Missouri, s’est installée autour de la galerie d’art du père, la fillette a à peine 3 ans lorsqu’elle est initiée à la danse classique; suivront rapidement des cours de chant et d’équitation. Formations obligées de tous les futurs comédiens.
ACTRICE À PAPA
En 1939, lorsque éclate la Deuxième Guerre mondiale, la famille retourne aux Etats-Unis et s’installe directement à Los Angeles, fréquentant assidûment, à Hollywood, les lieux où s’affichent les personnalités les plus en vue de l’immense usine à rêves… Et le délicieux minois d’Elizabeth ne tarde naturellement pas à y être remarqué. Peu importe alors que son premier film soit un échec et que les studios Universal, ne croyant pas au talent de cette enfant «aux yeux d’adulte», ne reconduisent pas son contrat. Sa mère, elle, ne se décourage pas, assiège les maisons de production, multiplie les castings jusqu’à décrocher enfin un nouveau contrat, cette fois auprès de la Metro-Goldwyn-Mayer, la société au logo à tête de lion…
Mon père et nous, de Michael Curtiz, Les quatre filles du docteur March, de Mervyn Leroy, Le père de la mariée ou Allons donc, papa!, de Vincente Minnelli, résument bien l’adolescence dorée de cette actrice à papa. La vie comme une délicieuse comédie, un écrin de velours dans lequel s’épanouit rapidement sa stupéfiante beauté de femme…
Contrairement à la majorité des enfants stars (et à Michael Jackson), Elizabeth réussit brillamment son passage à l’âge adulte. Grâce au bien nommé Une place au soleil, réalisé par George Stevens, elle décroche à 19 ans son premier grand rôle. Dans la peau d’une jeune bourgeoise séduite par un homme particulièrement volage, elle se laisse séduire par Montgomery Clift, avec qui elle entretiendra jusqu’à la mort du comédien, en 1966, une profonde amitié amoureuse… mais platonique, en raison de l’homosexualité de l’acteur.
A l’aube des années 50, Elizabeth Taylor est au faîte de sa splendeur: ses yeux bien sûr, mais aussi l’attrait de son visage – il était, dit-on, d’une symétrie absolument parfaite –, ses formes généreuses, sa fougue racée, sa sensualité subtile, transcendent chacun des films auxquels elle participe, même les plus anecdotiques: Ivanhoé, La piste des éléphants, La dernière fois que j’ai vu Paris… Et puis, en 1956, sort Géant, de George Stevens, troisième et dernier film où apparaît James Dean, mort l’année précédente quelques jours après la fin du tournage… La rencontre de ces deux monstres de sensualité dans cette âpre fable texane affole les libidos masculine et féminine… En 1958, Elizabeth joue La chatte sur un toit brûlant, de Richard Brooks, délaissée par Paul Newman dans le rôle du mari…
STAR D’ACTION
Littéralement subjugué par son rayonnement, Hollywood se tient désormais à ses pieds, la couvre d’or et lui offre en guise de sacre le rôle d’une véritable reine: Cléopâtre, un tournage proprement pharaonique de Joseph L. Mankiewicz sur lequel elle rencontre Richard Burton, son cinquième et sixième mari (lire article page 22).
Passions dévorantes et fêtes à tous les étages. Entre deux cuites carabinées et une réconciliation autour de chez Cartier, le couple va tourner sept fois ensemble. Sous le regard fasciné de la presse, les psychodrames de leur tumultueuse relation fonctionnent comme la meilleure des publicités pour chacune de leurs productions.
Avec Marlon Brando, avec Henry Fonda, avec Orson Welles, avec Robert Mitchum, avec Katharine Hepburn, Elizabeth Taylor a joué dans plus d’une cinquantaine de longs métrages. Certains comptent parmi les plus beaux films réalisés à Hollywood, beaucoup d’autres auraient déjà sombré dans les oubliettes sans la présence de son nom au générique.
Ainsi son étoile a pâli. Minée par des ennuis de santé à répétition – d’une trachéotomie (sur Cléopâtre) à une tumeur au cerveau –, la star aurait connu près de trente opérations chirurgicales. Désormais moquée pour ses prises de poids d’amatrice de chocolat ou ses cures de désintoxication à répétition, Elizabeth aurait pu disparaître, se retirer définitivement à l’abri des regards dans son palais californien de Bel Air…
«Je ne suis pas là pour le cinéma. Je viens devant vous comme le porte-parole de ceux qui vivent le sida. Je suis l’avocat de l’enfant qui meurt dans un pays pauvre, la voix du toxicomane d’un quartier défavorisé au cœur de la ville, le témoin de la prostituée abandonnée sur le trottoir…» En 1993, au Festival de Cannes, Elizabeth Taylor lançait ainsi sa campagne de récolte de fonds consacrés à la lutte contre le sida. Celle qui fut jusqu’à sa mort aux côtés de Rock Hudson – l’une des premières stars à révéler sa maladie – résumait son engagement avec des mots simples et directs qui lui ressemblent: «Quand j’ai découvert l’horreur de la maladie, je me suis demandé pourquoi on ne faisait rien et j’ai compris que JE ne faisais rien…» Depuis, bon nombre de ses anciens trésors («Dans la vie, il n’y a pas que l’argent, il y a aussi les fourrures et les bijoux», disait-elle!) ont financé des hôpitaux en Afrique. Sans compter les riches amis dont elle a demandé et récolté les grâces qu’elle obtenait hier de ses soupirants.
DERNIER REPOS
Finalement, la boutade du blogueur sur ses dépenses excessives n’est plus d’actualité. Si Elizabeth Taylor a, comme il se devait, été enterrée à Los Angeles, au côté de Bette Davis et de Clark Gable à Forest Lawn, le cimetière des stars du cinéma, elle avait depuis longtemps retrouvé un sens des réalités qui l’avait, disait-elle, rendue «infiniment plus riche». Son francparler, son humour, ses coups de gueule, ses coups de cœur, son courage… Jusqu’au bout, Elizabeth Taylor (1932-2011) aura mené une vie plus brillante que sa lumineuse filmographie.