Avec son avenir électrique qui se profile sans réacteur nucléaire, la Suisse est contrainte non seulement de développer de nouvelles énergies, mais elle doit compter également sur l’optimisation de ses usines hydroélectriques pour gagner quelques pour-cent de production de ce si précieux courant.
Le gros morceau de ce programme d’améliorations s’appelle Linthal 2015. Ce chantier souterrain permettra, grâce au pompage-turbinage, de renforcer la capacité des centrales électriques existantes pendant les heures de pointe.
En l’occurrence, dans ce chantier glaronnais, tout le monde a tiré à la même corde: sociétés électriques, défenseurs de l’environnement, autorités politiques. La ministre de l’Energie, Doris Leuthard, est descendue en personne dans la gigantesque caverne souterraine de ce chantier pour encourager symboliquement tous les partenaires à faire preuve du même esprit de concertation durant ces vingt prochaines années, qui seront cruciales pour la sécurité de l’approvisionnement énergétique du pays.
Madame Leuthard, pourquoi les sociétés d’électricité ne parviennent-elles pas toujours à faire passer leurs projets?
Peut-être parce qu’elles les bétonnent parfois tellement, qu’il est ensuite difficile de leurs apporter des corrections. Et les associations de protection de l’environnement rechignent donc à les accepter tels quels. Dans le domaine des énergies renouvelables, il faut travailler en étroite collaboration. Tout le monde doit être pris au sérieux et tout le monde doit savoir faire des compromis.
Le renforcement de centrales hydrauliques existantes suscite aussi des conflits avec les milieux écologistes et les pêcheurs.
Je suis certaine que cela n’est pas une fatalité. Car notre but ne consiste pas à faire de chaque ruisseau un outil de production d’électricité. Cela provoquerait en effet des conflits avec les pêcheurs. Nous devons donc définir quels territoires recèlent un potentiel énergétique important et accorder aux autres territoires la priorité à la protection de la nature et des paysages.
Et pourtant, aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit: avec la rétribution au prix coûtant (RPC), le moindre ruisseau est exploité.
C’est vrai. Il sera donc judicieux de réformer ce système de RPC, surtout dans le contexte actuel de besoin toujours plus grand de production d’électricité.
Est-ce que les associations écologistes doivent être prises en considération dans ces processus?
Oui, cela va de soi!
Mais elles s’opposent très souvent à ces projets de rénovation.
Les associations doivent regarder la réalité en face. Et elles ont elles-même dit qu’il ne serait possible de sortir du nucléaire qu’à condition de pouvoir compter sur les énergies renouvelables. Elles sont donc conscientes de leurs responsabilités. J’ai eu des entretiens avec elles et il a été décidé qu’il fallait qu’elles aient une attitude constructive vis-à-vis de tels projets, qu’elles ne fassent pas opposition sur tel ou tel détail.
Le Conseil national va plus loin en demandant une restriction du droit de recours de ces associations en matière d’énergie.
Le Conseil fédéral soutient le droit de recours. Nous devons associer les organisations de défense de l’environnement dans ces dossiers. Et Linthal 2015 a montré que c’est possible. En Suisse, nous avons une culture politique de dialogue, La voie juridique qui consiste à rogner des droits ne correspond pas à cette culture. C’est pourquoi j’espère que le Conseil des Etats corrigera cette décision du National.
Et peut-être que le Conseil des Etats va aussi «corriger» la sortie du nucléaire…
Le Conseil des Etats est libre de ses choix…
Quel est votre pronostic à ce sujet?
Je crois que tous les conseillers aux Etats opteront pour la sortie. Car est-il plus sage de ne rien faire pendant dix ou quinze ans, et donc de tabler sur une opinion majoritaire en faveur de l’énergie nucléaire, ou bien de se mettre en marche dès maintenant vers d’autres choix? J’ai confiance dans les compétences de la Chambre haute. Elle ira dans le même sens que le Conseil fédéral et que le Conseil national.
Pensez-vous qu’il faut légitimer la sortie nucléaire par une votation populaire?
Dans ce dossier, un référendum est possible. Le peuple aura de toute manière le dernier mot.
Est-ce que vous vous sentez bien au DETEC, après six mois en fonction dans ce département?
Oui, très bien! Ce sont des dossiers passionnants. Et je n’aurais jamais pensé que, si peu de temps après mon entrée en fonction, je devrais mener une nouvelle politique énergétique! (Rire.)
Mais auriez-vous accepté ce nouveau poste si vous aviez su que vous devriez passer d’un statut d’amie argovienne de l’atome à celui de ministre de la sortie du nucléaire?
Il faut savoir s’adapter à toute nouvelle situation. Et je n’ai pas une vision d’Argovienne mais de conseillère fédérale, qui est responsable désormais de l’avenir de l’ensemble du pays. Et je n’oublie pas non plus que l’Argovie est un canton…hydraulique!
(Adaptation Philippe Clot)