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ENTRE ASILE ET DROGUE
SUR LA TRACE DES NIGÉRIANS
Certains sont arrivés avec l’espoir d’une vie meilleure. D’autres dans l’unique but de dealer. Depuis le 1er janvier, les vols de rapatriement sont de nouveau autorisés, après une longue crise entre Berne et Abuja. Qui sont ces requérants nigérians tant décriés? «L’illustré» a suivi leur parcours en Suisse.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 04.01.2011

Les requérants d’asile du Nigeria viennent-ils tous pour dealer? C’est la controverse qui a agité l’année 2010 en Suisse: des manifestations, en mars, après la mort due à un malaise cardiaque d’un de ses ressortissants sur le tarmac de Kloten lors de son expulsion, à la votation, en novembre, sur les criminels étrangers. Une question, mais aussi un constat: en 2009, 585 Nigérians avaient été arrêtés pour trafic de drogue, dont 462 concernaient des affaires de cocaïne. Des délinquants impossibles à expulser ces derniers mois, les vols spéciaux de rapatriement ayant été interrompus pour cause de tension entre Berne et Abuja. Ceux-ci seront de nouveau autorisés depuis le 1er janvier, malgré la vive opposition des mouvements de défense des droits de l’homme. Des polémiques et des chiffres qui ne racontent cependant pas tout de l’histoire de ces jeunes Africains, de leur trajectoire, de leurs motivations, de leurs espoirs.

Pour comprendre, il faut peut-être revenir au point de départ de leur parcours en Suisse. Comme tous les requérants, les Nigérians passent leurs premières semaines dans ce que la Confédération appelle les centres d’enregistrement et de procédure, les CEP. C’est là qu’ils déposeront leur demande d’asile. Il existe cinq établissements de ce type, dont un seul est situé en Romandie, à Vallorbe, un imposant vaisseau de béton et de grillages. C’est la fameuse «Forteresse» du film de Fernand Melgar. Ce jour-là, ils sont 17 Nigérians à y être hébergés. Qui sont-ils? Le profil est toujours le même: des hommes entre 20 et 30 ans, peu de famille, un embryon de scolarité. Comment sont-ils venus? Pour quelles raisons? Impossible de parler à l’un d’eux sans qu’un compatriote vienne interrompre la discussion. On se méfie. On se protège. A Vallorbe, les Nigérians forment un groupe à part, hermétique. «Ils restent entre eux, ils ne nous parlent pas», glisse un Sénégalais.

1200 dollars la place

«Je suis fatigué de répondre à des questions», rétorque un grand gaillard comme seule réponse. C’est ici, au centre, que l’Office des migrations fait passer les premières auditions prévues par la procédure d’asile. Pour Taye (prénom d’emprunt), l’entretien durera une heure et demie. Il a accepté la présence d’un journaliste contre la promesse de son anonymat. Le jeune homme détaille son parcours. Il dit avoir 20 ans, être chrétien apostolique et venir de Yaba, en banlieue de Lagos. Il raconte la mort de toute sa famille. Il se perd dans une histoire de malédiction, d’une vieille femme un peu sorcière, de doigts coupés retrouvés devant sa porte en guise d’avertissement. Le requérant retrace sa fuite, d’abord en bus à travers le Sahara, puis les camps en Libye. Là-bas, l’homme affirme avoir payé 1200 dollars une place sur un Zodiac en partance pour l’île italienne de Lampedusa, l’une des portes d’entrée de l’Europe. Comme souvent, l’embarcation sera arraisonnée par un navire militaire et le jeune Nigérian envoyé au camp de Caltanissetta, en Sicile. Plus tard, il traînera quelques mois à la gare de Turin, avant qu’un ami lui conseille d’aller demander l’asile en Suisse.

«C’est comme si, en arrivant, ils n’avaient plus d’histoire»
Maurizio Miceli, directeur du centre d’enregistrement de Vallorbe

L’auditrice du CEP note scrupuleusement les réponses de Taye, demande des précisions. Impossible de vérifier son identité – il prétend avoir jeté ses papiers à la mer – ou la véracité de ses dires. A-t-il réellement traversé la Méditerranée? Est-il tout simplement arrivé par avion? Sa famille a-t-elle vraiment disparu? «De plus en plus, les récits sont stéréotypés, les histoires préconstruites sans beaucoup de détails, commente Maurizio Miceli, directeur du centre de Vallorbe. On sent qu’il n’y a pas de vécu personnel derrière. C’est comme si, en arrivant, ils n’avaient plus d’histoire.» Dans le cas de Taye, il y a cependant une certitude. Comme 75% des Nigérians arrivés en Suisse en 2010, il a déjà passé par un autre pays (dans ce cas, l’Italie) du système de Dublin. Ce dernier prévoit qu’une personne ne peut déposer qu’une seule demande d’asile à l’intérieur de l’espace Dublin. La Suisse n’entrera donc pas en matière: le jeune homme devra être renvoyé sur sol italien. Il écoute, mais ne comprend visiblement rien aux subtilités de ces législations européennes. Au moment de signer le procès-verbal, il hésite. Il ne sait pas écrire.

Après Vallorbe, les requérants sont placés dans les structures d’accueil des cantons. Mais, au final, pour les Nigérians la chance d’obtenir le statut de réfugié est quasi nulle. En 2009, sur 1786 requêtes issues de ce pays (dont 1677 hommes), une seule personne – un enfant venu rejoindre sa mère – a obtenu l’asile. On compte treize cas en douze ans. Une fois leur demande rejetée, ces gens n’auront légalement plus le droit de rester et devront quitter le territoire helvétique de leur plein gré. Pourtant, ils sont nombreux à rester, tombant alors dans une zone grise dans l’attente d’une éventuelle expulsion, sans aucun espoir d’intégration en Suisse. Interdits de travail, ces sans-statut survivent grâce aux 10 francs par jour (distribués en bons Migros) prévus par l’aide d’urgence.

Nuits à l’abri PC

Fredrick Okori, 21 ans, est dans cette impasse. Comme beaucoup, il est passé par Vallorbe, il a vu sa demande d’asile rejetée, il n’est pas parti. Le jeune homme passe ses nuits à Genève, à l’abri PC de la Châtelaine, une structure provisoire ouverte entre mars 2009 et décembre 2010 pour parer à la brusque augmentation du nombre de requérants d’asile. Huitante personnes, que des hommes célibataires déboutés, y sont logés et nourris dans quatre dortoirs en sous-sol. Les locaux sont spartiates, la sécurité est assurée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par deux agents d’une société privée.

«J’aimerais travailler, ça me gêne de dépendre des autres»
Fredrick Okori, 21 ans, requérant débouté

Mais Fredrick ne se plaint pas: «Ici, je ne risque rien, ce qui n’était pas le cas à Lagos.» Assis dans la cafétéria du centre, où le seul agrément est un petit poste de télévision, ce mécanicien sur motos raconte ses espoirs: «J’aimerais avoir le droit de travailler, avoir mon petit business. Ça me gêne de dépendre des autres. Je sais prendre soin de moi.» Le rejoignent deux de ses compatriotes, Bob Adam et Stanley Ikechukwu, 24 et 23 ans. Ils tiennent un discours similaire: «Nous ne pouvons pas rentrer.» Le premier rêverait de devenir photographe − «Vous savez, je fais de très belles photos» −, le second aimerait juste qu’on lui donne sa chance. «Si je peux travailler, je paierai des impôts, c’est bien pour la Suisse», tente de convaincre Bob, persuadé bien naïvement que le fait de parler à des journalistes l’aidera à être régularisé. Sa situation est sans issue. Il veut pourtant espérer.

Trafic de rue

Au moment de clore la discussion, Fredrick soupire: «Est-ce mal de vouloir une vie un peu meilleure?» Aux questions de savoir s’ils ont déjà été approchés par la mafia, si on leur a déjà proposé de dealer, tous trois ont rétorqué un net «jamais». Il faut les croire. Mais comment en être certain? L’emprise des Africains de l’Ouest, en particulier des ressortissants du Nigeria, sur le trafic de cocaïne est aujourd’hui une réalité dans les rues des cités romandes. «Si les requérants ne sont de loin pas tous des dealers, la quasi-totalité des dealers sont des requérants, confirme Jean-Yves Lavanchy, chef de la brigade vaudoise des stupéfiants. Ils dévoient les procédures de l’asile pour venir s’adonner à des activités illicites.» Des filières dans lesquelles les centres de requérants servent de point de convergence, de passage.

«Ce qu’ils font n’est pas tolérable. Mais je peux comprendre»
Jean-Luc Reymond, juge d’instruction

La cocaïne représente un bon créneau pour ces jeunes hommes qui n’ont rien à perdre et qui doivent envoyer de l’argent – une question d’honneur – dans leur pays. «C’est une activité peu risquée, car en vendant par boulettes on se met à l’abri de lourdes peines et les enquêtes de fond sont très difficiles dans ce milieu, constate de son côté Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel. De l’autre côté, les bénéfices sont énormes, environ 200 francs par gramme vendu, soit 200 000 par kilo.»

700 grammes

Dans le canton de Vaud, tous les trafiquants arrêtés passeront immanquablement devant le juge d’instruction Jean-Luc Reymond. C’est lui qui, depuis 2005, conduit les enquêtes concernant les stupéfiants. Ce matin-là, dans l’une des salles d’interrogatoire de la zone carcérale du centre de la police cantonale, à Lausanne, le magistrat auditionnera tour à tour deux Nigérians. Le premier, âgé de 27 ans, est visiblement un dur. Le regard fatigué, pas rasé, l’homme reste impassible. Les faits sont pourtant graves. En mai 2010, ce requérant d’asile débouté était arrêté chez une amie en train de préparer un finger, un petit sachet 10 grammes dans le jargon. Dans l’appartement, les policiers trouveront également 700 grammes de cocaïne cachés dans des chaussettes et à l’intérieur d’un paquet de cornflakes. «Je n’ai jamais touché à toute cette drogue», répète l’accusé. Sans convaincre le juge, d’autant plus qu’il a déjà écopé de onze mois de prison pour trafic de drogue en Autriche.

Les murs d’une cellule

Le second est plus jeune, 23 ans, requérant d’asile également. Lui a été appréhendé dans une gare vaudoise avec 180 grammes de cocaïne dans son slip. Durant l’interrogatoire, il se montre nerveux, voire apeuré. «C’est un petit, il a juste dû assurer le transport», glisse le juge. Quand le magistrat lui annonce qu’il risque la prison, le jeune homme craque, se met à pleurer. Il supplie qu’on le laisse repartir en Italie où il a des amis. Il rêvait tant d’aller au Danemark. Jean-Luc Reymond, qui s’est déjà rendu en Afrique de l’Ouest lors de commissions rogatoires, se veut philosophe: «Ce qu’ils font n’est pas tolérable. Nous ne pouvons pas les laisser faire. Mais je peux comprendre.» C’est en larmes que le Nigérian sera emmené par les gendarmes. La Suisse, pour lui, se résumera dorénavant aux quatre murs d’une cellule. Avant une expulsion vers son pays. Ou pas.

 


 

«Avec les nigérians, nous sommes face à un trafic de fourmis»

Chef de la police judiciaire de Neuchâtel, Olivier Guéniat est l’auteur d’un ouvrage sur le marché de la drogue en Suisse.

C’est un fait. Depuis plusieurs années, les Nigérians dominent le trafic de rue de la cocaïne. Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire neuchâteloise, parle d’un «marché monopolistique». Mais comment expliquer cette emprise africaine? Surtout sur une drogue qui continue d’être produite exclusivement en Amérique du Sud (Colombie, Pérou et Bolivie)? «Il faut remonter aux années 90, explique Olivier Guéniat, auteur d’un livre* sur le sujet en 2005. On assiste dans ces années-là à un changement de stratégie des cartels colombiens. Après la perte de centaines de tonnes de marchandise, saisies en mer par les Etats-Unis, ils décident d’ouvrir un relais en Afrique de l’Ouest.» La zone a tous les avantages: position stratégique, ports immenses, frontières poreuses, autorités corrompues et population minée par la pauvreté. Dans cette nouvelle route de la cocaïne, le Nigeria, grâce à la géostratégie de l’argent du pétrole et son importante diaspora (notamment en Colombie et en Hollande), va prendre l’ascendance.
D’Afrique, la drogue est ensuite acheminée vers les grands ports d’Europe, puis en Suisse. Par quel biais? C’est toute la complexité du problème. Même si l’axe Amsterdam-Bâle reste prépondérant, il existe une multitude de chemins, via l’Italie, l’Espagne ou la France. Le moyen privilégié reste celui du body packing, c’est-à-dire des boulettes ingurgitées dans l’estomac ou cachées dans les parties génitales. «Avec les Nigérians, nous sommes face à un trafic de fourmis où le surnombre de passeurs est efficace, commente encore Olivier Guéniat. Il s’agit de centaines de petites cellules indépendantes, de six à huit personnes, qui s’adaptent à la demande. Nous sommes bien loin des organisations pyramidales que sont les mafias d’Italie ou d’Europe de l’Est.» Mais ces routes de la drogue restent très changeantes. Le policier neuchâtelois constate ainsi l’émergence de plusieurs pays d’Afrique australe et d’Afrique du Sud dans ce trafic. Le Nigeria peut-il prochainement perdre sa mainmise sur la cocaïne? Affaire à suivre.


* «Le profilage de l’héroïne et de la cocaïne - Une méthodologie moderne de lutte contre le trafic illicite», Olivier Guéniat et Pierre Esseiva, Presses polytechniques et universitaires romandes (PPUR).

 


 

«Nous avons 92 nigérians en attente d’expulsion»

Dans le canton de Vaud, la situation est extrêmement difficile, s’inquiète le conseiller d’Etat libéral Philippe Leuba.

 

Au 1er janvier, les vols spéciaux vont reprendre vers le Nigeria. Qu’en attendez-vous?

Cette reprise des vols, nous la demandions. Au mois de mars 2010, dès que nous avons appris leur suspension à la suite du tragique décès de ce ressortissant nigérian à Kloten, nous sommes entrés en contact avec la Confédération pour savoir quelle stratégie allait être mise en place. Dans le canton de Vaud, nous étions confrontés à la présence de nombreux requérants d’asile déboutés de ce pays et que nous ne pouvions dès lors plus renvoyer.

Combien de Nigérians vivant dans votre canton doivent être renvoyés?

Le canton compte quelque 600 requérants d’asile déboutés qui, pour les uns, suivent une procédure de réexamen au niveau fédéral ou, pour les autres, proviennent de pays vers lesquels le renvoi n’est matériellement pas possible, faute d’accord de réadmission. Parmi eux, 92 viennent du Nigeria, certains avec des condamnations pénales. C’est la nationalité la plus représentée. La situation devient extrêmement difficile.

Comment avez-vous géré cette impossibilité de renvoi?

Il faut savoir que, lorsqu’un détenu est susceptible d’expulsion, il est placé dès sa sortie de prison en détention administrative à l’établissement de Frambois (GE). Cela évite que ces personnes disparaissent. Or, ces détentions à Frambois sont de dix-huit mois au maximum. La justice, qui les contrôle, ne les autorise que si le renvoi est matériellement possible. A la suite de la suspension des vols spéciaux vers le Nigeria décidée par Berne, cette même justice a remis en liberté des ressortissants nigérians. Une situation choquante.

Choquante, dans quel sens?

Certaines de ces personnes ont des condamnations lourdes et sont susceptibles de récidiver. Il n’est pas admissible de les laisser dans la nature alors qu’elles devraient être expulsées. Ça me révolte qu’on fasse courir un risque à la population parce que des décisions d’expulsion, fondées en droit, ne peuvent pas être appliquées.

Quel sera la conséquence du «oui» à l’initiative de l’UDC sur les criminels étrangers?

J’étais en faveur du contre-projet, mais le mandat du peuple est clair. Il doit être respecté. Cela implique incontestablement des démarches accrues en vue de la signature de nouveaux accords de réadmission, qui restent le nœud de toute cette problématique. Car qu’importe la volonté d’expulser des criminels si nous sommes dans l’impossibilité physique de les réaliser. J’en appelle à une stratégie globale du Conseil fédéral. Aujourd’hui, en dehors du Département de justice et police, on ne se préoccupe guère du sujet. Expulser est une tâche difficile, ingrate, mais elle doit être faite.

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Tags: Enquête, immigration, trafique, Nigéria Aller en haut de page Haut de page

 

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georgette rochat, le 08.01.2011 à 18:13

EH oui.Je pense que c est bien difficile a définir,ou se trouve la vérité? Mais attention,ils sont très menteurs.ils inventeront tout pour rester en Suisse.Mais si possible sans travailler,ils ont tellement entendu dire qu en Suisse,on est riches,qu ils veulent la planque,en vivant aussi,des aides sociales,et de leurs marchés de drogue très bien organisé.Les services sociaux,devraient arriver a les tester,en les faisants travailler,par exemple a la forêt,et là,ils verront si ils travaillent!

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