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DISPARITION D'UN GRAND ALPINISTE
ERHARD LORETAN, 1959-2011
De tous les dangers qu’on affronte en montagne, c’est la chute qu’il redoutait le plus. Jeudi 28 avril, l’une d’elles l’a emporté pour toujours. Alpiniste de génie au palmarès mythique, le Fribourgeois Erhard Loretan s’est tué en Valais. Derrière lui, une vie de défis et d’exploits, mais aussi de drames qui avaient laissé des traces profondes.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 04.05.2011

C’était un petit gars – 1 m 68 pour 56 kg - au visage buriné, chiffonné. Une dégaine de solitaire, un peu rude, un peu rugueux, mais la lueur de malice toujours à fleur de regard. Vous l’auriez volontiers imaginé en bredzon, fumant sa pipe le soir devant la porte d’un chalet d’alpage; mais c’est tout ailleurs, dans les pages de la presse internationale, rubrique des grands exploits, que vous croisiez sa silhouette de lutin aux yeux verts. Et pour cause: il était l’un des rares hommes à avoir arpenté tous les toits du monde. Le troisième à avoir gravi les plus hautes montagnes du globe, les quatorze sommets de plus de 8000 mètres.

200 MÈTRES DE CHUTE

Jeudi dernier 28 avril, Erhard Loretan était loin de ces records; il escaladait le Grünhorn, en Valais, dans le Fieschertal, à 3800 mètres, quand il a déroché avec une amie alpiniste bernoise de 38 ans. Tous deux ont fait une chute de 200 mètres. L’amie a été grièvement blessée. Erhard Loretan est mort sur le coup. Il fêtait ce jour-là ses 52 ans.

 

«On a fait sauter des tabous, des barrières»
Erhard Loretan

 

Cinquante-deux ans d’une vie touchant au mythe, entre défis, victoires et tragédies. Il a 7 ans quand son père quitte la famille, installée à Bulle, pour retourner en Valais. De ce départ, Erhard dira des années plus tard que, sans lui, il n’aurait peut-être pas accompli le chemin qui a été le sien. Comprenez cette quête de très grande altitude, vécue comme une «magie», une «drogue», un «engagement total», un mélange de «sensations dans la zone de la mort».

La montagne, il la découvre lors de sa première course avec un ami, à 10 ans. Deux ans plus tard, il en attrape le virus en passant l’été chez un cousin gardien de refuge. Sa religion est faite: il vient de vivre «les plus beaux instants» de sa vie, il sera guide. La fascination de l’Himalaya le saisit à 23 ans. Elle ne le lâchera plus.

UN NOVATEUR

Lorsque, en 1986, il conquiert l’Everest par la face nord en quarante-trois heures allerretour, Reinhold Messner n’hésite pas à parler de lui comme d’un «génie». Et Messner sait de quoi il parle. Il a été le premier alpiniste à réussir l’ascension des quatorze 8000 de la planète.

C’est que Loretan n’a pas seulement une endurance, une capacité pulmonaire, un physique hors du commun, si exceptionnels qu’ils feront l’objet d’études scientifiques. Il est un novateur. Sa technique, c’est d’abord la vitesse. Ne pas s’arrêter. Manger peu – boire encore moins. Se confiant au quotidien Libération en 1995 et associant son compagnon Jean Troillet à ses succès, il résume ainsi ce qui est «leur» style: «On a utilisé l’expérience des anciens, et on a rajouté un échelon: on a fait sauter des tabous, des barrières.»

A ce moment-là, un souvenir hante sa mémoire: la mort de son ami Pierre-Alain Steiner, en 1986, à plus de 7000 mètres d’altitude sur le Cho Oyu, la sixième plus haute montagne du monde, dans l’Himalaya. Alors qu’ils venaient de décider de redescendre à cause du mauvais temps, Pierre-Alain a chuté le long d’une paroi de 1000 mètres, se blessant grièvement. Parti chercher des secours après l’avoir protégé sous un igloo, Erhard n’a pu revenir près de lui qu’au bout de trois jours. Pierre-Alain survivait encore, souffrant horriblement de multiples fractures ouvertes. Il est mort alors que l’expédition de secours tentait de le ramener en plaine.

 

«Il a toujours été casse-cou, depuis tout petit»
Renata Loretan, mère d’Erhard

 

Quinze ans plus tard, en 2001, c’est un drame d’une tout autre nature qui va marquer Loretan pour le reste de ses jours. Enervé par les pleurs de son bébé de 7 mois dans le chalet qu’il occupe avec sa compagne à Crésuz (FR), il tente de le calmer en le secouant. L’enfant meurt.

Une vedette de la montagne accoutumée aux risques extrêmes du froid, du vent, de l’abîme, qui perd ses nerfs devant les cris d’un bambin: ça ne pouvait que laisser des traces profondes et durables. D’abord devant la justice – il sera condamné à quatre mois de prison avec sursis. Ensuite dans les médias, envers lesquels Loretan gardera une animosité tenace, reprochant à certains d’entre eux de l’avoir malmené.

Ceci explique cela: ces dix dernières années, «le meilleur alpiniste de sa génération», comme il a été baptisé, est moins présent dans la presse. Il est vrai aussi que la grande épopée des 8000 est révolue. Il dira même que ces défis-là ne l’intéressent plus.

Mais l’homme reste fidèle à la montagne et à lui-même. Il poursuit sa carrière de guide, tourne un film, publie des livres, continue de donner des conférences très suivies sur sa philosophie de la montagne et l’art de faire triompher ses idéaux.

C’est que le taciturne d’autrefois est devenu au fil des ans un orateur hors pair. Pas dans le genre cicéronien. Dans le genre Erhard Loretan. Tout en simplicité, l’air d’improviser au coin du feu, tutoyant volontiers son auditoire. Passionnant, émouvant, percutant.

Il y a encore six semaines, l’homme était venu rendre hommage dans une église lausannoise à son ami, compagnon et sponsor d’autrefois, Rudi Zingg, qui venait de décéder à l’âge de 89 ans. En quelques mots, enchaînant souvenirs et anecdotes, le Fribourgeois avait parlé d’amitié, de tendresse, du chagrin ressenti devant la mort de ce vieux frère de cordée, arrachant même des sourires à l’assemblée en charriant le défunt comme on se charrie entre amis, le soir, dans une cabane de montagne: «Dire qu’après toutes ces années, t’as jamais été fichu de faire un noeud!»

En 1998, alors que l’alpiniste savoyarde Chantal Mauduit venait de périr dans l’Himalaya, asphyxiée dans sa tente après la chute d’une avalanche, Loretan avait répondu aux questions de L’illustré sur la mort en montagne. «C’est souvent la nuit que les catastrophes se passent, disait-il. Moi, m’en aller ainsi (sous la neige) ça ne me ferait rien. Je ne veux pas partir maintenant, mais c’est une belle mort.» Et, comme s’il anticipait, comme s’il visualisait la fin tragique qui l’attendait treize ans plus tard au Grünhorn, il ajoutait: «La chute, ça c’est l’horreur.»

 


LES ÉTAPES D’UNE CARRIÈRE D’EXCEPTION

1969 Première course d’escalade à la Dent de Broc. Il a 10 ans.

1982 Premier 8000: conquête du Nanga Parbat, à 8125 mètres, dans l’Himalaya.

1983 En dix-sept jours, il gravit trois 8000 de suite. Le Gasherbrum II, le Hidden Peak et le Broad Peak. Du jamais vu jusque-là.

1984 L’Annapurna par l’arête est; une première en quatre jours.

1985 Conquête du K2 avec Jean Troillet et Pierre Morand.

1986 Folle équipée hivernale dans les Alpes valaisannes: en dix-neuf jours, avec André Georges, il avale 38 sommets, dont trente 4000. La même année, l’Everest en quarantetrois heures aller-retour.

1989 Treize faces nord enchaînées dans l’Oberland bernois avec André Georges.

1995 Ascension du Kangchenjunga. La série des quatorze 8000 du monde est complète.



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Tags: Erhard Loretan, alpinisme, montagne, Fribourg, Valais Aller en haut de page Haut de page

 

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