Un dernier vol et puis s’en va. Vendredi 8 juillet à 11 h 40, la navette spatiale Atlantis s’envolera pour son ultime mission, la STS 135. Une mission emblématique, puisqu’il s’agit de la dernière du programme américain de la navette. Après Discovery et Endeavour, Atlantis va être remisée au garage ou plutôt dans le musée qui voudra bien l’accueillir. Cet autocar de l’espace a vécu, vaincu par les crises économiques et par des coûts de fonctionnement plus élevés que prévu. Reste que la navette aura marqué trente ans de conquête de l’espace et notamment permis l’édification de la Station spatiale internationale (ISS). «Tout grand programme aérospatial a une durée de vie limitée. La fin de la navette était programmée», remarque Claude Nicollier. Arrivé à la NASA à Houston en 1980, l’astronaute suisse a effectué quatre missions entre 1992 et 1999 et suivi tout le programme spatial américain. La navette, il connaît. Il a même participé activement à la vérification et à l’amélioration du logiciel de bord. «Techniquement, on aurait pu continuer quelques années, entre deux et cinq ans, puisque les navettes ont réalisé en gros entre 30 et 40 vols chacune et que chaque orbiteur a été qualifié initialement pour 100 vols.»
LES RAISONS D’UN ABANDON
CHER ET DANGEREUX
C’est le coût et le danger relatif de chaque vol de navette qui sont à l’origine de cet arrêt prématuré. «Et les deux sont quelque peu liés, précise l’unique Suisse à avoir été dans l’espace. La navette coûte opérationnellement encore plus cher aujourd’hui parce qu’elle est devenue plus sûre. Pour assurer la sécurité, on a dû mettre sur pied des procédures de vérification, notamment du bouclier thermique – dont la défaillance est à l’origine de l’accident de Columbia –, très lourdes, qui rendent tout vol plus onéreux.»
Reste que l’abandon des vols de navette par l’Amérique surprend pour la nation habituée à avoir la prééminence de l’espace. Le seul pays à avoir emmené des hommes sur la Lune (douze au total) est désormais dépendant des vaisseaux russes Soyouz pour transporter des astronautes dans le cosmos. «Il y a déjà eu dans le passé une période, entre 1975 et 1981, où la NASA ne disposait d’aucun moyen de transporter des astronautes dans l’espace, se souvient Claude Nicollier. Mais il n’y avait alors pas la Station spatiale internationale, qui nécessite des transports réguliers de personnes et de fret. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont devenus dépendants de la Russie et c’est très embarrassant pour beaucoup d’Américains. Les programmes spatiaux vont souvent par vagues. Il y a des périodes de gloire et des périodes plus creuses, Apollo a été une splendide vague vers le haut, le programme navette également.»
Conçu dans les années 70, cet engin spatial se veut un peu le tout-terrain de l’espace, capable d’emmener conjointement des hommes et une grande quantité de matériel. Doté d’une large soute et d’un bras mécanique, il est considéré dans les bureaux de la NASA comme le pas nécessaire en vue de construire une station spatiale, voire une base lunaire. Un moyen de transport spatial qui devait remplacer toutes les fusées non réutilisables et servir les intérêts aussi bien de la Défense, de l’exploration (NASA) que des fins commerciales avec le lancement de satellites privés.
STS-1, 1981
PREMIÈRE MISSION SOUS HAUTE TENSION
La première navette construite est Enterprise, en 1977, mais elle ne sera utilisée que pour des tests de vol, larguée du dos d’un Boeing 747. Le premier véritable lancement, soit la première mission STS (pour Space Transport System), s’effectue le 12 avril 1981. «Par pur hasard, vingt ans jour pour jour après le premier vol de Gagarine dans l’espace, commente l’astronaute helvétique. Je m’en souviens très bien, puisque j’étais présent lors du lancement en Floride. Programmé plus tôt, il avait dû être retardé en raison de problèmes d’ordinateur de bord. Tout le monde était très tendu, c’était la première fois qu’on lançait un engin habité avec, dès le premier vol, des occupants à l’intérieur.» Les astronautes John Young et Bob Crippen. L’inquiétude n’est alors pas tant le lancement et la mise en orbite, mais plutôt la rentrée dans l’atmosphère. La navette ayant perdu quelques tuiles de protection thermique à l’arrière, on craint pour son retour. «Quand la navette rentre dans l’atmosphère, elle est entourée d’un manteau de plasma à très haute température où les ondes ne passent pas. Durant dix minutes, c’était donc le silence radio. Je me rappelle que, lorsqu’on a eu le premier contact avec John Young, tout le monde a repris son souffle.» Par la suite, la NASA réussira à maintenir les communications avec l’appareil par la partie arrière de l’engin grâce à un satellite relais, d’ailleurs mis en orbite par la navette elle-même.
«La manière dont la navette a été conçue montre que la NASA la considérait un peu comme l’avion de ligne de l’espace.» Pas de siège éjectable, pas de parachutes jusqu’à l’accident de Challenger, elle devait être le moyen le plus sûr pour gagner le cosmos. «Je me souviens de mon arrivée avec la classe 9 des astronautes, en juillet 1980. La navette n’avait pas encore volé, mais la NASA envisageait un rythme de deux vols par mois. On se disait qu’il y aurait un tas de possibilités de vols…»
La réalité fut un peu différente. La navette se montre moins performante que prévu. Alors que l’agence américaine imaginait pouvoir transporter jusqu’à cinq satellites par vol, elle en emmènera un maximum de trois. Sa maintenance s’avérera aussi beaucoup plus lourde que planifié. «Ils se sont plantés en matière de prévisions, glisse Claude Nicollier, mais ils avaient cette volonté d’essayer quand même. J’ai toujours été impressionné par le courage des Américains de lancer un programme aussi exotique que celui-là. Pour moi, ce courage n’est pas loin de celui nécessaire pour envoyer quelqu’un sur la Lune. Par ailleurs, la navette est un bijou de mécanique, une extraordinaire et splendide réalisation d’ingénierie.»
1986: L’ACCIDENT DE «CHALLENGER»
SIX MORTS ET 32 MOIS D’ARRÊT DE VOL
Jusqu’à fin 1985, les navettes poursuivent leurs triples missions, installant des satellites pour l’armée, des satellites de télécommunications et effectuant des expériences scientifiques. Mais, le 28 janvier 1986, Challenger explose après 73 secondes de vol, tuant les six astronautes de l’équipage ainsi que Christa McAuliffe, une institutrice de 38 ans, première passagère de l’espace. Elle avait été sélectionnée et devait donner des cours depuis l’espace. Une manière de populariser la conquête spatiale. Un joint du propulseur droit rendu défectueux par le froid est à l’origine du drame. Le pire est qu’un ingénieur de Morton Thiokol, la firme qui fournit des boosters, avait souligné ce défaut sans être entendu par les responsables de l’agence américaine. «J’étais au service militaire à Emmen (LU) quand c’est arrivé, raconte l’astronaute vaudois. Je suis immédiatement rentré. La possibilité d’arrêter le programme a été évoquée, mais pas très longtemps.» Pendant trentedeux mois, les vols ont été suspendus avant d’être repris. Mais les volets militaire et commercial sont abandonnés. «Une des conclusions de l’enquête Rogers après l’accident a montré qu’il y avait pressure to launch: on voulait vraiment partir parce que d’autres vols étaient prévus ensuite. Or, cette pression est toujours plus grande pour le commercial et le militaire. L’exploration, elle, peut toujours attendre une semaine ou deux.»
Lorsque, dix-sept ans plus tard, le 1er février 2003, le drame frappe de nouveau avec la désintégration de la navette Columbia lors de sa rentrée dans l’atmosphère au-dessus du Texas, le programme spatial sera une nouvelle fois interrompu durant deux ans et demi. A l’origine de l’accident: le détachement d’un morceau de mousse isolante venu endommager le système de protection thermique de l’aile gauche lors du lancement. «C’est vraiment une fatalité, car ce vol était l’un des rares à ne pas se rendre à l’ISS. Si cela avait été le cas, les procédures de contrôle mises sur pied auraient permis de voir le trou béant dans l’aile gauche.»
LES MOMENTS FORTS
LA MAGIE HUBBLE, LA RENCONTRE ATLANTIS-MIR, LA MOTO DE L’ESPACE
Au-delà des drames, la navette a aussi eu ses heures de gloire. Au chapitre des moments forts, Claude Nicollier cite la première sortie extravéhiculaire totalement libre de l’astronaute Bruce McCandless en 1984 à l’aide du Manned Maneuvering Unit, un système de propulsion permettant à l’astronaute de se déplacer seul dans l’espace. «C’était une première et cela a permis de récupérer et de sauver des satellites.»
Le déploiement du télescope Hubble, le 24 avril 1990, par la navette Discovery. L’idée étant de placer un télescope au-delà de l’atmosphère terrestre où rien ne s’interpose entre l’instrument luimême et l’objet étudié. Suivront cinq missions d’entretien, dont deux auxquelles participera le Vaudois. «Hubble est une splendide et extraordinairement efficace machine à découvertes. C’est l’un des instruments scientifiques les plus productifs de ces dernières décennies.» On lui doit notamment la preuve de l’existence des trous noirs ainsi que la confirmation que des planètes gravitent autour d’étoiles autre que le Soleil.
La rencontre entre Atlantis et la station russe Mir. Vingt ans après le rendezvous Apollo-Soyouz de 1975 et l’historique poignée de main entre le commandant américain Stafford et son collègue russe Leonov pendant la guerre froide, la navette américaine Atlantis, avec deux cosmonautes russes à son bord, s’amarre à la station spatiale Mir le 29 juin 1995. «Symboliquement, c’était évidemment un moment très fort. Un deuxième Apollo-Soyouz, mais après l’effondrement de l’Union soviétique.»
Mais la plus grande réalisation de la navette restera certainement la station spatiale internationale. C’est elle qui a amené l’essentiel des modules qui forment la station. «Les Américains sont allés au bout de leur engagement en terminant l’assemblage de la station spatiale. Ils ont même apporté des pièces de rechange que l’équipage de l’ISS pourra utiliser le cas échéant.»
ET MAINTENANT?
DES ENTREPRISES PRIVÉES POUR EMMENER DES HOMMES DANS L’ESPACE
La fin du programme navette, allié à l’abandon du programme Constellation lancé en son temps par George W. Bush, n’est pas pour autant un abandon de l’exploration spatiale américaine ni la fin des vols habités, estime Claude Nicollier. «Non, ce serait une fausse analyse. Les Américains ont décidé il y a quelques années de confier le transport d’astronautes de la surface de la Terre à l’orbite terrestre basse à des compagnies commerciales pour pouvoir se consacrer à leur mission première: l’exploration.» L’entreprise SpaceX a ainsi développé une capsule nommée Dragon et un lanceur Falcon qui ne sont pas encore opérationnels pour l’instant. «Ce qui se discute actuellement à la NASA est le projet d’envoyer une mission habitée sur un astéroïde géocroiseur. Une mission de plusieurs mois dans l’espace, prélude à un voyage vers Mars.»
L’aventure spatiale continue…
Davantage de photos dans L'illustré de cette semaine