Il se souvient de ce saisonnier en détresse qui lui avait confié un soir vouloir en finir avec la vie. Ou du témoignage de cette femme victime de violences conjugales. De tous ces gens au bord de la rupture, en proie à des actes de maltraitance physique ou psychologique, de ces vies brisées par la perte d’un proche, de parents impuissants face à la toxicomanie de leur enfant. Mais aussi des récits joyeux ou des bonnes nouvelles que certains auditeurs avaient parfois envie de partager à l’antenne. Pendant près de dix ans, l’animateur Etienne Fernagut a écouté les états d’âme des Romands au bout du fil de La ligne de cœur. Alors, la première chose qu’on a envie de demander à celui qui vient de rendre son micro, c’est le secret de sa longévité. «C’est vrai que certaines soirées étaient parfois lourdes à gérer émotionnellement. Mais j’ai tout de suite su garder le recul nécessaire pour pouvoir tenir sur la durée. De toute façon, dans ce genre d’exercice, la distance est nécessaire pour que le rapport soit sincère. Et puis, quand on a soi-même vécu des coups durs, on a conscience que les autres peuvent vous épauler mais que l’aide est limitée.»
DRAME FAMILIAL
Il est vrai que la vie n’a pas épargné Etienne Fernagut. Remarié à Josse et père de Charlotte, 36 ans, psychomotricienne, et de Jules, 19 ans, étudiant à Paris, il a perdu sa fille Perrine, alors âgée de 25 ans, des suites d’une leucémie. Le drame a eu lieu en mars 2001, quelques mois avant que l’animateur ne reprenne les commandes de La ligne de cœur. Alors chroniqueur depuis deux ans pour les Carnets de route de Frank Musy, sur La Première, il apprend que la maison cherche un successeur à Laurent Voisin. Après plusieurs jours d’hésitation et pas mal d’encouragements, il se lance dans la course et décroche le poste. «A l’époque, je ne voyais pas de lien conscient entre le décès de ma fille et mes débuts à La ligne de cœur. Aujourd’hui, avec le recul, je crois que j’avais besoin de m’occuper l’esprit et de me jeter à corps perdu dans quelque chose de nouveau», admet l’animateur.
D’AVORIAZ À PARIS
Mais c’est surtout sur les sommets haut-savoyards qu’Etienne Fernagut puise son énergie lors des moments difficiles. Une montagne à laquelle le fou de nature et d’alpinisme qu’il est se prédestinait d’ailleurs bien avant le journalisme. Né dans le Pas-de-Calais, dans le nord de la France, c’est à Avoriaz qu’il vit jusqu’à l’âge de 26 ans. Là-bas, il monte un petit journal avec des copains, un tousménages distribué pendant la saison d’hiver. Et anime ses premières émissions sur une radio libre. Avant de rejoindre Paris, au début des années 70, où il enchaîne les expériences dans plusieurs médias. D’abord à France dimanche, puis à Alpinisme et randonnée, Que choisir ou encore VSD. Par la suite chroniqueur pour Claude Villers sur France Inter et animateur des quotidiennes sur les mêmes ondes, il entre, au milieu des années 80, à la télévision et réalise différents reportages pour M6, TF1 et les chaînes du service public. Touche-à-tout, il s’essaie même au métier d’acteur et donne la réplique à Gérard Jugnot dans Toi si je voulais, de Patrice Leconte. Avant de rentrer en Haute-Savoie, à quelques kilomètres d’Avoriaz, en 1999, année de ses débuts à la RSR.
MIROIR DE LA SOCIÉTÉ
Diffusée en direct du lundi au vendredi de 22 heures à minuit, La ligne de cœur, qui fête cette année ses 21 ans d’existence, réunit dans l’intimité de la nuit plus de 100 000 auditeurs pour la part de marché la plus importante de la RSR avec 53,5%. Des auditeurs qui, d’après les derniers sondages, touchent de plus en plus les 15-25 ans. «C’est ma seule petite fierté au moment de partir, sourit Etienne Fernagut. Je pense que l’émission parle aux jeunes parce qu’ils y entendent de la bouche des aînés des choses que l’on ne se dit pas forcément en famille.» Les jeunes, justement. C’est à eux que l’animateur pense en premier lorsqu’on lui demande de citer les témoignages qui l’ont le plus marqué en près de dix ans d’émissions. «Je garde en mémoire l’appel de détresse de cet adolescent maltraité, qui évoluait dans une famille complètement éclatée et qui ne savait absolument pas comment s’extirper de cette situation…»
«D’avoir connu des coups durs m’a appris que l’aide est précieuse mais limitée»
Etienne Fernagut
Loin de se considérer comme un psy, Etienne Fernagut mesure toutefois le rôle de La ligne de cœur dans la vie des Romands. Et relève que, si les auditeurs interviennent à l’antenne pour des problèmes très différents, tous ou presque se rejoignent dans une grande solitude sociale. «Ce printemps, un homme a annoncé en direct à l’antenne qu’il avait l’intention de mettre fin à ses jours. On a essayé de prévenir certaines personnes, de faire le nécessaire auprès des institutions. En vain. Il est passé à l’acte le lendemain», regrette, encore bouleversée, Danièle, l’assistante de l’émission, qui reçoit et gère tous les appels avant le passage à l’antenne des auditeurs. Mais la nuit n’est pas toujours aussi sombre: «Certaines histoires croustillantes ont parfois débouché sur des moments de franche rigolade, raconte Danièle. Il est même arrivé à Etienne de devoir couper le micro pour ne pas éclater de rire à l’antenne», se souvient-elle.
RETOUR À UNE VIE PLUS CALME
A 65 ans et après quelque 12 000 appels, la célèbre voix nocturne de La Première vient de raccrocher définitivement le téléphone de La ligne de cœur et a passé le micro, le 1er juillet dernier, à Alain Maillard, son successeur. Si l’homme de radio admet que l’adrénaline du direct lui manquera, le jeune retraité se réjouit de pouvoir renouer avec le calme de ses soirées. «Devoir assumer de tels horaires cinq jours par semaine pendant près de dix ans vous coupe forcément d’une certaine vie sociale.» Mais le joyeux hyperactif et bon vivant qu’il est ne compte pas tout arrêter pour autant. «Je suis un homme de médias et j’espère pouvoir continuer à travailler là-dedans encore un moment», sourit-il. Si jamais, passez-lui un petit coup de fil…
La ligne de cœur, du lundi au vendredi de 22 heures à minuit sur RSR La Première.