Elle se balade le long de l’Aar par ce bel après-midi de février. Veste noire, pantalon serré, chaussures de sport, c’est à peine si on lui prête attention. Ici un regard légèrement plus appuyé, là une tête qui se retourne, mais c’est tout. Heureux pays où un membre du gouvernement peut se promener en pleine rue sans service d’ordre et sans être importuné. «Oui, c’est vrai, remarque Eveline Widmer-Schlumpf. Cela fait partie de notre système, que nous devons veiller à préserver, car si la politique se fait plus agressive, les attaques plus violentes, cela peut très vite changer.» Elle en sait quelque chose, notre nouvelle ministre des Finances. Cible des assauts les plus crasses pendant des mois après son élection surprise à la place de Christoph Blocher, le 12 décembre 2007, la Grisonne a même été menacée de mort, contrainte de renoncer à défiler lors du fameux cortège du Sechseläuten, à Zurich.
Elle sourit dans ce soleil presque printanier, plaisante avec le photographe. Pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises, on la sent aujourd’hui plus à l’aise, plus sereine qu’il y a deux ou trois ans. A cette observation, elle s’arrête, vous regarde au fond des yeux. «Vous savez, j’ai quand même vécu une situation très dure quand j’ai été élue au gouvernement. Ce furent des mois d’agressions permanentes, des moments très pénibles. Honnêtement, c’est une situation que je n’aimerais pas revivre.» Accusée de traîtrise par l’UDC, son parti cantonal exclu pour ne pas l’avoir bannie, elle dit pourtant ne jamais regretter d’avoir accepté l’élection. «Non, cela ne sert à rien de regretter. Si j’ai pris cette décision, c’est que j’estimais à l’époque qu’elle était juste. Je peux très bien accepter les faits comme ils sont.»
AVENIR INCERTAIN
Reste que la période fut difficile, ses proches ont pu le constater. «J’étais différente, c’est vrai. Mes enfants me disaient: «Tu n’es pas la même mère qu’avant.» Il m’a fallu du temps pour me libérer», dit-elle. A présent, on la perçoit confiante, plus gaie aussi. Comme si elle se réalisait mieux aux Finances que dans son ancien Département de la justice. «J’aime les chiffres, et les Finances sont un domaine que je connais bien pour avoir dirigé pendant neuf ans celles du canton des Grisons et siégé au Conseil de la Banque nationale suisse. Cela a été une discussion au sein du Conseil fédéral où l’on s’est demandé qui pourrait le mieux gérer les affaires du Département fédéral des finances et poursuivre les négociations avec les autres pays. Mais j’aimais beaucoup mon travail de ministre de la Justice aussi.»
Mes enfants me disaient:«Tu n'es pas la même mère qu'avant»
Pourtant, Eveline Widmer-Schlumpf aurait toutes les raisons d’être inquiète, stressée ou anxieuse. A huit mois des élections fédérales d’octobre, son avenir est pour le moins incertain, la poursuite de sa carrière au gouvernement très hypothétique. Désormais membre du parti bourgeois démocratique (PBD), personne n’imagine ce dernier réaliser un score qui légitimerait un siège au gouvernement. Le dernier sondage taxe le PDB de 2,6% des intentions de vote, et même les 5% qu’espèrent ses membres ne justifieraient pas un conseiller fédéral. Parallèlement, on se demande bien qui des socialistes, déjà ulcérés par le changement de département de la Grisonne qui a poussé la nouvelle élue du PS Simonetta Sommaruga au Département de justice et police, des radicaux ou des démocrates-chrétiens, occupés à sauver leur propre représentation au gouvernement, la soutiendraient.
DES VOIES PARALLÈLES
Elle n’a pas l’air de s’en soucier, répète à l’envi qu’elle ne se préoccupe pas de sa réélection. «Mon monde ne s’arrête pas au Conseil fédéral. Je m’imagine facilement faire d’autres choses très intéressantes. Voyez-vous, depuis deux ans je suis toujours confrontée à cette même question, et ce qui est intéressant est que mes interlocuteurs, systématiquement, n’arrivent pas à s’imaginer que ce que je dis est ma conviction. Ce sont souvent des hommes, d’ailleurs, et je crois que c’est parce qu’ils n’arrivent pas à se l’imaginer pour eux-mêmes.» Le plus étonnant peut-être est qu’à cet instant on ne peut s’empêcher de la croire sincère. Comme si dans cette dernière année de législature, elle profitait plus pleinement de son poste de ministre, l’esprit léger de ceux pour qui l’avenir, quel qu’il soit, n’est pas une inquiétude. «Savoir ce que je ferai dès le 1er janvier 2012 ne joue aucun rôle pour moi, car je sais que ce sera de toute façon quelque chose qui m’intéresse, explique-t-elle. Toute ma vie, j’ai avancé sur des voies parallèles en m’efforçant de mener de concert vie politique, vie professionnelle et une vie de famille intense. Cela me donne une grande sérénité.»
Elle lève la tête sous les arbres qui longent la rivière bernoise, hume l’air avec plaisir. Elle aime la nature, peste parfois en silence de se retrouver souvent coincée dans des salles climatisées. Elle connaît bien les rives de l’Aar, où elle fait parfois son jogging, tôt le matin quand elle est encore à Berne le weekend. «J’ai grandi dans les montagnes, j’aime être au contact de la nature», confirme-t-elle. Elle fait du VTT, du ski et de la raquette l’hiver, et surtout beaucoup de randonnées. Dans les Grisons, en Engadine, mais aussi dans l’Oberland bernois ou en Valais. Pourtant, ce n’est pas en marchant qu’elle rumine ses grandes décisions. «Non, marcher est pour moi une façon de me vider la tête, une manière de décompresser. Fatiguer son corps apaise l’âme. En fait, c’est dans le train que je suis la plus créative, là où j’arrive le mieux à réfléchir, à ébaucher des solutions.» D’ailleurs, il n’est pas rare de la croiser dans les voitures des Chemins de fer rhétiques ou sur les lignes CFF, et même en deuxième classe.
Ce n’est pas en montagne non plus qu’elle valide ses idées les plus constructives auprès de ses proches. «Si mon mari veut vraiment la paix, il lui suffit de m’emmener marcher en montagne; là, j’utilise mon souffle pour avancer et je ne dis plus rien pendant des heures!» Elle rit. Jette la tête en arrière. Elle est drôle, Eveline Widmer-Schlumpf. En fait, c’est comme si elle avait deux visages: l’un plus fermé, plus dur quand elle parle politique, et l’autre plus ouvert, plus joyeux lorsqu’elle se laisse aller à des confidences d’ordre plus privé. La politique la rendrait-elle triste? «Non!
Et je ne crois pas donner cette impression. Mais que diriezvous si, lorsque je défends un dossier, je ne le faisais pas sérieusement? Vous écririez que je prends les choses à la légère. Je suis quelqu’un de très analytique, qui argumente souvent de manière très technique. Or, quand une femme agit de la sorte, on a tendance à la considérer comme dure et peu sympathique. Je réagis moi aussi de la même façon, c’est très étonnant.»
Elle se dit heureuse, attachée à sa famille et à ses proches encore plus qu’à son canton. «Si je pouvais les emmener avec moi, je crois que je pourrais vivre n’importe où, dit-elle. J’ai des amis de l’école primaire, des gens que je connais depuis quarante ans. Je trouve formidable de voir que l’on peut conserver une amitié aussi forte à travers les années et le développement de chacun.»
UNE TRACE DANS L’HISTOIRE
Trois canards s’envolent bruyamment, creusant un sillon s’élargissant dans le cours de la rivière avant de disparaître imperceptiblement. Quelle trace peut-on bien vouloir laisser quand on est conseillère fédérale? «J’aimerais que les gros projets que l’on a lancés, comme la stabilisation financière, la problématique des entreprises too big to fail et la régularisation du marché financier, puissent se faire de manière durable, pour qu’on ne se retrouve pas dans deux, trois ou quatre ans dans la même situation», répond la ministre des Finances. «Fondamentalement, je n’ai pas l’ambition de marquer l’histoire», précise la femme. «Bien que comme conseillère fédérale dont le parti cantonal a été ensuite exclu du mouvement suisse, il risque bien d’y avoir quelques lignes dans les manuels», glisse-t-elle dans un sourire que l’on jurerait espiègle. «Ma fille cadette devait avoir 12 ans quand elle m’a dit un jour que chacun avait une horloge en soi qui faisait tic-tac, puis une fois s’arrêtait, philosophe-t-elle. C’est vrai: on glisse sur le fil de l’existence, et un jour tout s’arrête.» Ce n’est pas du fatalisme, Eveline Widmer-Schlumpf ne croit pas à un destin inscrit dans les astres ou dans la roche des Alpes de son canton, juste à un soutien quelque part. «Il y a un proverbe que me répétait ma grand-mère qui dit que chacun ne porte que la charge qu’il est capable de supporter.» Peut-être plus qu’aucune autre, Eveline Widmer-Schlumpf a choisi et façonné son destin. Dans la lumière de l’après-midi, sa frêle silhouette prend congé, mais son ombre, elle, lui dessine de plus larges épaules.