Fatima* est une chanceuse. C’est du moins ainsi qu’elle se présente. Sur le canapé orange de son appartement genevois, elle tient bien serrée la main de son mari et cherche ses mots pour expliquer ce qui lui est arrivé il y a trentedeux ans au Burkina Faso, le pays de sa naissance. Comme 120 à 140 millions de femmes sur la planète, elle a été excisée. Selon l’UNICEF, ce sont 3 millions de fillettes chaque année, une toutes les dix secondes, qui voient leur intégrité physique bafouée, au nom de la tradition, alors qu’aucune religion ne l’impose. Dans 80% des cas, on leur ôte le clitoris et les petites lèvres. Mais parfois l’exciseuse coupe aussi les grandes lèvres ou referme une partie du vagin pour qu’il ne reste alors plus qu’un minuscule orifice au travers duquel doit passer l’urine et le flux menstruel.
La première chance de Fatima: son très jeune âge. Excisée à 2 semaines, elle ne garde aucun souvenir du scalpel sur sa peau. Pas de séquelles psychiques, pas de traumatisme, si ce n’est celui de sa chair. Sa deuxième bonne fortune? Celle d’avoir survécu à cette mutilation alors que les conséquences des excisions faites à la maison ou en plein air, au moyen d’un rasoir ou d’un couteau, tueraient près de 100 000 fillettes et femmes par année. L’une des petites sœurs de Fatima a d’ailleurs bien failli figurer dans cette effroyable statistique. «Elle a été coupée à la maison le jour de son baptême, avec une lame de rasoir. Et elle a failli mourir, se souvient Fatima. Je me rappelle tout le sang qu’elle a perdu, des allers et retours à l’hôpital pour essayer de la sauver. Après cela, ma mère a forcé mon père à ne pas exciser mes autres petites sœurs.»
«Ma petite sœur a été coupée à la maison, elle a failli mourir»
Fatima
Le troisième cadeau de la bonne étoile de Fatima: l’exciseuse ne l’a privée que de son clitoris, la dépossédant de son droit au plaisir mais lui épargnant certaines tortures. Elle s’en excuserait presque: «Je n’avais pas de douleurs horribles comme certaines de mes amies quand elles ont leurs règles ou quand elles font pipi. C’est juste que je ne sentais pas grand-chose quand je faisais l’amour.»
«JE NE SENTAIS RIEN»
Fatima, teint chocolat, regard fondant, se rappelle sa toute première fois. C’était avec son mari, Olivier*, un comptable genevois d’aujourd’hui 33 ans, allé en Afrique pour y créer une association. Elle ne lui a jamais dit qu’elle était excisée, il ne lui a jamais posé la question. Elle dit: «Je n’y avais même pas pensé. Pour moi, c’était normal. J’étais comme tout le monde. Au Burkina, il n’y avait que mes amies peules qui n’étaient pas excisées.» Il confie: «Je savais que l’excision existait, mais je ne me rendais pas compte du nombre de personnes concernées.» De fait, Olivier ne prend conscience de la situation de sa femme que lorsque, de retour en Suisse, le couple consulte un gynécologue pour préparer la venue au monde de leur second enfant.
«Après sept ans de mariage, c’est comme si nous nous étions redécouverts»
Fatima, 32 ans, et Olivier, 33 ans
Le médecin s’enquiert des éventuelles complications que l’excision pourrait amener lors de l’accouchement. Sa question ouvre les yeux du futur père. «Pour moi, ce fut à la fois une révélation et un choc. Tout allait bien entre nous, on s’aimait fort et je n’avais rien vu», se désolet- il. Sa femme suggère: «C’est parce qu’au début on s’aime tellement fort, c’est tellement la passion, que les sensations de plaisir viennent de ta tête et ça te suffit.» Elle ose: «Mais dans mon corps, en bas, je ne sentais rien. Je voyais qu’il avait du plaisir, tu vois, tu t’enthousiasmes pour lui, même si pour toi ce n’est pas très agréable. Mais pour que ce soit bien pour ton mari, d’une certaine manière, tu fais semblant.»
UNE OPÉRATION MIRACLE
Alors après l’accouchement, sur le conseil du gynécologue, Fatima et Olivier entreprennent les démarches pour tenter une opération de chirurgie réparatrice du clitoris, procédé encore rare et souvent méconnu. «Je n’arrivais pas à croire que c’était possible de faire revenir ce qui a été coupé. Mais j’espérais.
Car ne jamais avoir envie, ne pas savoir ce que c’est que le plaisir physique, ça me donnait l’impression d’être incomplète.» Olivier confesse: «Dans un couple, si c’est continuellement l’homme qui est en demande, ça crée un déséquilibre, une sorte de rapport de force malsain.» «A long terme ce n’est pas vivable, acquiesce Fatima, un peu gênée. Tu ne peux pas te forcer comme ça tout le temps. Ça devient presque un viol de devoir accepter le corps de l’autre quand tu n’en as pas l’envie. Même si tu l’aimes.» Alors, le 4 janvier dernier, quand Fatima entre dans la salle d’opération d’une clinique genevoise, elle ose croire au miracle. «Je n’en avais parlé à personne, même si entre nous, femmes africaines, on se raconte comment cela se passe avec nos maris. Il n’y avait qu’une amie qui savait. C’est trop privé.» Pourquoi tant de mystère? «Parce qu’en Afrique une femme non excisée a la réputation d’aller voir ailleurs. On dit qu’elle est chaude, intenable. Non excisée, elle ne pourra pas se marier. Mais je sais maintenant que tous ces racontars, ce sont des conneries, s’enflamme-t-elle. Un homme va aller là où c’est bon, pas là où c’est mauvais. Et le plaisir, s’il est partagé, est bien meilleur.» En sortant de son opération, Fatima ne quitte plus son miroir de poche. Dans le reflet de la glace, la preuve qu’elle avait raison d’espérer. «A côté du lit, à la salle de bain, je me regardais tout le temps. Je voyais comme mon sexe avait changé et je me réjouissais de voir quelles sensations mon nouveau corps allait me procurer.»
«LE GRAND CHANGEMENT, C’EST LE DÉSIR»
Le couple a attendu deux mois pour consommer sa deuxième nuit de noces, avec la même anticipation que la toute première fois. «Déjà, j’ai senti le désir. Ça a été un grand changement. Quand tu sens le besoin, tu deviens plus mouillée. Ça devient agréable et le fait de connaître ce plaisir qu’avant je ne voyais que chez lui, me donne tellement plus d’envies, s’extasie Fatima, des étincelles dans les yeux. Elle jure que depuis, elle regarde son mari autrement. Que ce plaisir vécu à deux a renforcé leur amour. Qu’entre eux, c’est un peu une redécouverte, après sept ans de mariage. «Le grand changement, c’est cela: le désir, l’envie. Avant, j’entendais parler de la masturbation et je me demandais pourquoi les femmes pouvaient avoir envie de se toucher. Depuis, ah oui, je comprends! rigole-t-elle. Je me sens enfin différente. Ou plutôt normale, comme les femmes d’ici. Quand j’irai voir ma famille en Afrique, j’en parlerai à ma mère, à ma grande sœur, à mes amies. Elles se réjouiront pour moi. Et j’encourage les femmes qui le peuvent à se faire opérer.» A l’autre bout du salon, deux petites têtes guignent derrière la porte qui s’entrouvre. Ce sont les fils de Fatima. Des garçons qui n’auront, eux, jamais à vivre les dilemmes de leur mère. Et Fatima sourit: «Grâce à eux aussi, je suis chanceuse.»
Prénoms d’emprunt.
RÉPARER UNE EXCISION
LA CHIRURGIE DE LA SECONDE CHANCE
Le médecin genevois Gabor Varadi, spécialiste en chirurgie reconstructrice, a invité trois médecins maliens à venir se former en Suisse à ses techniques de reconstruction du clitoris et à la prise en charge des femmes excisées.
Quatre hommes, pyjama bleu, charlotte sur les cheveux et masque devant le visage, sont penchés sur une femme aux jambes écartées. On croirait un accouchement, c’est en fait la promesse d’une renaissance. La patiente, tresses africaines, 18 ans, vient de Guinée. Elle avait 8 ans lorsqu’une exciseuse a sectionné son clitoris et une partie de ses petites lèvres. Elle est allongée sur une table d’opération de la Clinique Vert-Pré, à Conches, près de Genève, avec l’espoir que la technique pratiquée par Gabor Varadi lui permettra d’envisager sa vie sexuelle sans douleur et, bonus, avec plaisir. Le chirurgien est en effet devenu un spécialiste de la prise en charge globale des femmes excisées. Depuis 2006, il a fondé une association, Swiss&Love, qui s’occupe de la chirurgie réparatrice des mutilations génitales, et a ainsi opéré une trentaine de femmes.
FORMATION
Il y a deux semaines, pour la première fois, en collaboration avec l’ONG malienne Médes-Sapcom, Youssouf Niang, Sidi Konaté et Daouda Koné, trois médecins maliens, ont pu suivre dans la ville du bout du lac deux jours de formation. Le but de ce séminaire? Apprendre à faire ressortir la partie intérieure, non visible, du clitoris d’environ 2 centimètres et réparer ainsi les dégâts de l’excision. «Les gestes chirurgicaux sont simples, explique Gabor Varadi. C’était donc important que des médecins de là-bas, formés ici, puissent être coachés afin de pouvoir opérer chez eux toute l’année. C’est bien plus efficace que de me rendre en Afrique pour réaliser quelques opérations gratuites sur une poignée de patientes.» «Cette collaboration est pleine d’espoir, se réjouit Sidi Konaté, qui travaille à Bamako. Au Mali, la situation s’améliore: on assiste à un réel éveil des consciences.» Youssouf Niang, qui opère à Kafara, à la campagne, nuance pourtant: «Ce ne sera pas facile de proposer cette opération. Chez nous, l’excision est une affaire de femmes, encore entourée du poids du secret. Le tabou qui entoure la sexualité et le plaisir féminin est encore très présent.» L’UNICEF estime d’ailleurs encore à 92% le nombre de fillettes excisées au Mali au nom de croyances ancestrales. Mais l’espoir est permis, Daouada Koné, médecin chirurgien dans la capitale malienne, le confirme: «Nous trois, nous sommes des hommes jeunes et, même si nos femmes sont excisées, nous épargnerons cela à nos filles.»
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