Ils sont cinq. Ni des illuminés ni des marginaux, mais des personnes ordinaires. Qui ont toutes vécu une «expérience de mort imminente», appelée aussi Near Death Experience (NDE), lors d’un coma ou d’une perte de connaissance. Elles racontent cet étrange voyage hors de leur corps. Fait troublant: ce phénomène, sujet d’une étude scientifique menée à Genève par deux éminents spécialistes, concerne 10% de la population suisse.
Par
Patrick Baumann - Mis en ligne le 09.11.2011
«Je n’ai plus peur de la mort»
Fabienne
46 ans, employée de commerce, Lausanne
Le 20 février 1994, à 9 h 27, Fabienne accouche de son fils aîné Philippe à la maternité de l’hôpital de Thoune. «J’avais un problème de pression artérielle. Et l’enfant était en souffrance. Je me souviens qu’on m’a assise sur le lit et puis je suis partie. J’ai fait une hémorragie.
» Plus tard, les médecins diront qu’ils ont tenté de me réanimer pendant quinze minutes; pour moi, le temps a semblé plus long. Je me suis vue couchée sur le lit, je flottais ensuite dans un univers blanc, dans une plénitude extraordinaire comparée à en bas. «Je vois mon corps sous le drap, j’ai vraiment envie de rester ici», me suis-je dit. Soudain, j’entends une voix masculine qui s’exprime en français sur ma gauche, mais je sens que je ne dois pas me tourner. La voix me dit: «Fabienne, que veux-tu faire? Rester là ou retourner vers ton fils?» Je ne suis pas du tout perturbée par cette manifestation qui me semble très naturelle. L’envie de retourner vers mon nouveau-né est la plus forte.
» Tout à coup, je me retrouve dans mon corps sur le lit d’hôpital, les médecins à mon chevet. Je leur demande lequel d’entre eux m’a parlé. On m’explique que j’ai eu une hallucination, probablement due à l’effet des médicaments. Par la suite, j’ai très mal vécu le fait qu’on ne croie pas à mon histoire, notamment mon mari, qui me prenait pour une folle. Pendant trois ans, j’ai été très perturbée. Je n’avais jamais entendu parler de NDE. J’ai commencé à faire des recherches sur internet. En 2007, j’ai découvert l’existence de Noêsis. J’ai enfin pu confier mon expérience à des personnes qui m’ont écoutée sans juger.
» De poser mon histoire, d’en voir des extraits publiés dans un livre*, m’a aidée à continuer à vivre. Cette expérience a radicalement changé ma vie. Je sais désormais qu’elle a un sens, que nous ne sommes pas sur terre pour rien. Je suis devenue moins matérialiste. Je n’ai plus du tout peur de la mort!»
* Etats modifiés de conscience, S. Déthiollaz, C.-C. Fourrier, Ed. Favre
«Tout l’univers tournait autour de moi»
Claude
69 ans, peintre et sculpteur, Bercher
Le 1er janvier 1989. Une nouvelle année un peu trop arrosée. Perte de maîtrise, verglas, la voiture de Claude qui part dans un virage près de Poliez-le-Grand (VD). Sévère traumatisme crânien. «J’étais accroché à mon volant et tout à coup un immense laisser-aller. Je me suis dit: «Enfin!» C’est difficile à relater, mais j’avais la perception d’un passage, d’un no man’s land fait de brouillard. J’étais dans la connaissance, comme si toutes les molécules de l’univers tournaient autour de moi, l’impression de tout savoir. Aujourd’hui encore, cette expérience reste si forte que je sais que ce n’était pas un rêve. En tout cas, je ne le crois pas. Et même si c’était le cas, cela a radicalement changé ma vie. Je me suis réveillé quelques heures plus tard à l’hôpital en me disant: «Merde, ça recommence!» Je savais ce qu’était une NDE, mais je n’ai pas voulu lire de choses à ce sujet par la suite. Je voulais garder cette expérience pour moi sans l’enjoliver par l’imagination.
» Neuf mois plus tard, ma fille naissait. La couleur a disparu de mes peintures. Je travaille le noir; la lumière prend sa source dans les ténèbres. J’ai d’ailleurs peint ma NDE.
» Ce que j’en ai ramené? La certitude qu’il fallait justement faire quelque chose de ce cadeau qui m’avait été donné de vivre. C’est ici et maintenant que ça se passe! Il faut faire ce qu’on a à faire sur cette terre, voilà le message de la NDE. Je me suis ouvert à la spiritualité, à tous les petits sentiers qui mènent au mystère sans devenir religieux pour autant. Je ne fais pas le signe de croix quand je repasse sur cette route. Mais j’ai arrêté de bosser comme un con, je suis allé pleinement vers ma vocation. J’ai de plus en plus de mal avec les gros titres des journaux, les mauvaises nouvelles. En gros, je supporte moins bien l’agressivité du monde.»
«Une NDE, c’est plus fort qu’un orgasme!»
Béatrice
47 ans, secrétaire, Lausanne
Béatrice est dans un bar de Haute-Nendaz, le vendredi 27 février 2009, où elle vient de rejoindre des amis pour un week-end de ski. Tout à coup, sans raison, si ce n’est peut-être un certain mal-être lié à des problèmes familiaux et à un coup de téléphone avec sa fille qui l’a déstabilisée, elle tombe. «J’ai perdu conscience, j’ai cessé de respirer et mon apnée a duré au moins une minute, m’ont dit mes amis qui ont essayé de me réanimer avec des claques. Ma notion du temps était bien sûr différente, j’ai eu le sentiment de décoller comme dans une navette spatiale, passant du noir au gris, puis tout a explosé, je suis tombée dans un univers blanc, avec une lumière, un être que je percevais comme féminin, qui m’a pris la main. Je l’ai suivi et il y a eu ce bain, cette entrée dans l’océan blanc, quelque chose de doux, d’épuré. C’était comme si je me dissolvais dans la connaissance universelle, une perméabilité sans limite, l’impression de faire partie du tout, de tout connaître, d’être à la fois la goutte d’eau et l’océan. Un sentiment sans équivalent. Même un orgasme ou la naissance d’un enfant, ce n’est pas aussi fort!»
Béatrice est revenue car elle a entendu l’âme de son petit garçon l’appeler. «Le retour fut insupportable. Un peu comme si vous essayez d’enfiler un jean trois tailles trop petit. Votre corps vous semble tellement étriqué! Les trois mois qui ont suivi cette expérience, mon fils et moi avons eu des problèmes pulmonaires inexplicables, qu’aucun médicament ne soulageait.» Pour cette femme ouverte à la spiritualité, impossible, après coup, de tricher avec la vie ou de se contenter de faux-semblants. «Il y a une vie avant et après la NDE! Je pense qu’il faut lui donner un sens. Personnellement, cela m’a ouvert au chamanisme. Et à l’accompagnement de personnes en fin de vie. Quand on n’a plus peur de la mort, c’est la moindre des choses!»
«J’ai vu la mort de ma fille dans ma NDE»
Emma
52 ans, infirmière, Nidau
Une hémorragie sévère juste après l’accouchement de sa dernière fille, le 28 avril 1987 à la maternité de Bienne. «Je me suis vue au-dessus du lit. J’ai été attirée par une lumière dans laquelle j’ai rencontré mon grand-père. On communiquait de façon instantanée, c’était impressionnant, les questions et les réponses se faisaient en même temps. Tous les sens sont ouverts dans une NDE, on n’est plus limité! La sensation géniale d’être baignée dans un amour immense. Je n’avais pas envie de partir de là. Mais j’avais trois enfants en bas âge à élever, il fallait revenir.»
Emma mettra douze ans à en parler. Surtout de cette vision récurrente depuis sa NDE: une jeune personne allongée sur du papier, près d’une étagère, son état est lié à quelque chose de violent. «Une vision qui me faisait paniquer chaque fois que mes enfants sortaient.» En 2007, trois jours avant ses 20 ans, sa fille cadette, celle dont la naissance a suscité sa vision, est retrouvée inanimée chez elle. Emma la retrouve allongée dans son studio sur du papier et près d’une étagère. La jeune fille mourra une semaine plus tard. Cause du décès: hémorragie cérébrale due à une malformation dans le système vasculaire. Emma ne saura jamais si la violence de son ex-copain, dénoncée par sa fille, a joué un rôle dans cette mort tragique. «Mais j’ai eu la sensation de vivre un copié-collé à distance de ce que j’avais vu vingt ans avant. Cette vision a disparu avec ma fille.
Emma a alterné les états dépressifs avant de comprendre qu’elle avait vécu une expérience de conscience modifiée. Depuis, elle témoigne, et elle vient de créer un groupe de parole en Suisse alémanique pour venir en aide à ceux qui n’osent en parler et ont peur de passer, comme elle, pour fous. «On doit faire un travail sur soi après une NDE. Moi, elle m’a préparée à l’idée que j’allais perdre un de mes enfants. Et aussi que nous sommes là pour aimer et sublimer la vie!»
«Une voix parlait derrière la lumière»
Laurent
38 ans, employé de banque, Fribourg
Il aime les chiffres. Rien d’un doux rêveur, Laurent, gestionnaire hypothécaire. En 1991, il est victime d’un grave accident sur une route de campagne fribourgeoise. Juché à l’arrière d’une camionnette, il est emporté sur la route avec des plateaux de table mal arrimés. Traumatisme crânien sévère et arrêt cardiaque. «J’étais cliniquement mort, ont dit les médecins du CHUV.» A l’époque, Laurent, jeune garçon réservé, n’a jamais entendu parler de NDE. «Je me souviens avoir vu un grand soleil sans rayons. La lumière dégageait un sentiment de paix, de joie, c’était magnifique. J’avais très envie d’aller voir ce qu’il y avait au-delà. Derrière cette lumière, j’entendais une voix qui me disait que je n’allais pas souffrir, que je n’aurais pas de séquelles, mais que j’apprécierais deux fois plus la vie après et que, surtout, je devrais en faire quelque chose qui a du sens.»
Je suis sorti du coma au bout de dix jours environ, mais je me souviens avoir entendu les médecins qui parlaient de débrancher les appareils qui me maintenaient en vie, et moi qui criais de ne pas le faire. J’étais dédoublé, je flottais au-dessus du lit, je voyais tout précisément, les médecins, les habits que portaient mes proches, j’ai même pu les décrire par la suite. Je me demandais aussi comment j’allais faire pour réintégrer mon corps. Quand j’ai repris conscience, ce fut très dur, car je n’avais pas envie de revenir. Puis j’ai arraché toutes les sondes. A la fin de la semaine, je remarchais, sous l’œil éberlué du corps médical.» Laurent est persuadé que sa vision n’est pas un rêve ni une hallucination due aux médicaments. «Tout est encore trop présent vingt ans après! Et j’ai développé depuis des aptitudes de magnétiseur, voire de télépathie. Beaucoup de gens me disent qu’à mon contact ils se sentent apaisés. Je ne connais plus le stress ni la peur de la mort.»
10% DE LA POPULATION CONCERNÉE PAR UNE EXPÉRIENCE DE NDE
Une étude genevoise menée par deux scientifiques se penche sur la réalité des expériences de mort imminente.
La conscience existet- elle en dehors du cerveau? Une question cruciale lorsqu’on évoque les expériences de mort imminente (EMI), ou near death experience (NDE). Cette expérience troublante aux frontières de la mort popularisée par les ouvrages du Dr Raymond Moody. Un tunnel ou un passage, une lumière, une rencontre, parfois, avec une entité, et surtout ce sentiment de paix, de béatitude, d’omniscience qui revient si fort. Et ce fait troublant: la vie de celui qui expérimente une telle aventure change radicalement. Un point commun entre Claude, Béatrice, Emma, Fabienne, Laurent, nos cinq témoins qui ont eu le courage d’en parler, certains pour la première fois, à visage découvert.
Des gens sérieux, avec une vie sociale solide, qui estiment pourtant qu’il est temps de lever le voile sur une réalité qu’une étude scientifique pourrait bientôt valider ou du moins mettre sous les feux de l’actualité.
«Des NDE traumatisantes peuvent déboucher sur des dépressions graves, voire des suicides.»
Sylvie Déthiollaz, docteur en biologie moléculaire
Menée sous l’égide des HUG par un médecin anesthésiste et la fondatrice du centre Noêsis, à Genève. Un endroit hors du commun où des centaines de témoins viennent depuis douze ans confier ce qu’ils ont vécu au travers d’une expérience de conscience modifiée. Sylvie Déthiollaz, docteur en biologie moléculaire, n’a rien de la militante new age illuminée. Passionnée par le sujet depuis la fin de ses études, elle a mis sa formation et sa rigueur cartésienne au service d’une recherche et d’une écoute. «Il faut savoir qu’après une telle expérience certaines personnes peuvent être extrêmement perturbées, notamment parce que certaines NDE sont vécues négativement, explique-t-elle. Des NDE traumatisantes peuvent déboucher sur des dépressions graves, voire des suicides.» A ses côtés, le psychothérapeute Claude-Charles Fourrier. Tous deux ont publié Etats modifiés de conscience, paru aux Editions Favre.
Une question revient souvent: comment distinguer les affabulateurs des autres? «Il nous est très rarement arrivé d’avoir des doutes, car en général il y a une émotion qui se dégage et ne trompe pas sur la sincérité des témoins. Et puis, pour beaucoup, ce sont des gens que l’on suit pendant des années, que l’on voit changer à cause de ce vécu hors norme.»
RÉCITS DE NDE ASSEZ TROUBLANTS
Les deux auteurs pensent qu’il est temps de sortir de l’alternative y croire ou pas. A ce jour, il n’est pas possible de prouver scientifiquement la réalité d’une NDE. On ne peut recréer une expérience de mort imminente en laboratoire. Et les nombreux témoignages de personnes ayant raconté leur opération, vue d’en haut, alors qu’elles étaient endormies, ne constituent pas encore une preuve. «Mais nous n’avons pas non plus la preuve qu’il s’agit d’hallucinations, insiste Sylvie Déthiollaz. L’édifice des neuro-sciences est bâti sur le dogme qui dit que la conscience est produite par le cerveau, mais ces phénomènes remettent en question ce dogme.»
Alain Forster, médecin anesthésiste (il a introduit l’hypnose aux HUG), ne va pas aussi loin. Mais il estime que les récits de NDE étaient assez troublants pour mériter une étude sérieuse. «Ce sera la première du genre, avertit celui qui est aujourd’hui à la retraite. Trois groupes cibles constitué chacun de 50 personnes ont été interrogés à la suite d’une hospitalisation. Le premier était constitué de patients ayant vécu ce qu’on appelle un rendez-vous programmé avec la mort (opérations à risque, transplantations), un autre de patients ayant subi une confrontation imprévue avec la mort, comme lors d’un infarctus, et le dernier de patients avec des opérations bénignes (groupe contrôle).»
Les détails, encore confidentiels, seront à découvrir cet hiver dans une revue scientifique. Mais d’ores et déjà un chiffre interpelle: 10% des patients interrogés ont affirmé avoir vécu une NDE. Un chiffre qui n’a pas étonné Sylvie Déthiollaz, qui, au fil des ans, a acquis ce qui est devenu une conviction: «Si la conscience passe par le cerveau, tout porte à penser qu’elle a une existence en dehors de lui.»