Elle a de jolis yeux turquoise délicatement maquillés, de longs cheveux blonds coiffés en arrière et une balle dans la tête. A voir arriver cette jeune fille portant lunettes de soleil, leggings troués et petit haut à paillettes, on imagine mal les mois de rééducation, les trois opérations au cerveau, les souffrances. On peine à croire que ce petit bout de femme de 1 m 60 ait su se montrer si grande dans l’épreuve. Mais c’est bien elle, Marina, dont le drame a ému toute la Suisse romande. Le 3 octobre 2010, la Genevoise est laissée pour morte sur le béton froid d’une cour d’école du Petit-Lancy, touchée en pleine tête par un projectile de 9 mm, tiré par un Suisse de 29 ans, ex-toxico ivre d’alcool et de haine. Il n’y a alors aucun espoir. Les policiers de la criminelle qui débarqueront ce soir-là chez son père, à Bardonnex, ont reçu pour mission de lui annoncer le décès de sa fille. Ils n’en auront pas le courage. Peut-être un signe du destin. Contrairement à tous les pronostics médicaux, Marina rouvrira les yeux. Et vivra.
LOURDES SÉQUELLES
Près d’une année plus tard, l’adolescente, qui a fêté ses 16 ans le 22 juin, se sent enfin prête à se confier, se sait assez forte pour se livrer publiquement. Le rendez-vous a été fixé dans les bureaux de son avocat, en présence de ce dernier et de son père. Marina se lance: «Je vais bien.» Un terme relatif, car les séquelles sont très lourdes. Il y a d’abord cette balle que les chirurgiens n’ont pas réussi à extraire de son cerveau. Trop risqué. «Elle peut vivre avec, rassure son père, Danny. Mais il ne faut pas que celle-ci bouge, sinon… on ne sait pas ce qui peut se passer.» Il répète comme une prière: «Pourvu que cette balle ne bouge pas.» Il faudra évidemment éviter tout choc à la tête. Marina devra aussi faire très attention à des choses plus surprenantes, comme les changements d’altitude qui modifient la physiologie du cerveau. Il lui est dorénavant interdit de monter dans un avion ou de reprendre la plongée sous-marine. Même embarquer dans un téléphérique serait trop dangereux.
Ce n’est malheureusement pas tout. La jeune femme détaille avec franchise: «J’ai tout le côté gauche du visage qui restera paralysé. Je n’entends plus rien de cette oreille.» Il y a encore les problèmes de vision, les maux de tête et les rictus de la bouche qu’elle masque parfois pudiquement de cette main gauche avec laquelle elle n’ose plus rien tenir de peur de le laisser tomber. «J’ai des problèmes de dextérité, je n’ai plus de finesse dans le toucher», précise-t-elle. Et cette jambe gauche qui «fait des siennes»: «C’est surtout quand je suis énervée, elle bouge toute seule.»
«CONTINUER À VIVRE»
Son père reprend la parole: «Il faut la protéger. Mais le risque serait de tomber dans la surprotection, l’étouffement.» Alors, quand sa fille a souhaité un scooter, Danny a dit oui. «Depuis le drame, nous avons une autre notion du risque», se justifie-t-il, en se défendant de tout fatalisme. Et Marina d’ajouter: «Je dois bien continuer à vivre.» Mais pour le scooter, ce sera finalement la neuropsychologue qui mettra son veto. Dans son rapport, elle conclut à une inaptitude à conduire. «Je la hais, je hais les tests qu’elle me fait passer», lâche la jeune fille dans un rare accès de colère. Elle aurait tellement envie d’être comme les autres. «Il y a eu des phases de grand ras-le-bol, confirme son père. Au début, avant qu’elle ne regagne son autonomie, elle devait toujours être accompagnée d’un adulte, ses déplacements se faisaient en transport spécialisé. Elle avait honte de passer pour la handicapée du quartier. Le tout, mélangé à une bonne dose d’adolescence, s’est révélé un cocktail parfois explosif.» Marina et son père, un financier aux origines bâloises qui élève seul ses trois enfants depuis la mort de leur mère il y a quelques années, vont se rapprocher dans l’adversité, passer de longues heures ensemble à discuter. «Je ne voulais pas la laisser partir du côté de la vengeance, des émotions négatives», souligne Danny.
Aujourd’hui, Marina s’apprête à affronter avec une étonnante sérénité le procès, prévu courant octobre. «Au début, tout ça m’a mis la haine, lâchet- elle avec son langage d’ado, toujours très cash. Je pourrais être dans un esprit de revanche. Mais devenir aussi débile que lui, ça ne servirait strictement à rien. Je ne veux pas me rabaisser à son niveau. Il me fait pitié.» La jeune fille a déjà revu le tireur, en mars dernier, lors de l’audience de confrontation. Alors qu’elle aurait pu passer la séance en salle de protection des victimes, Marina a demandé – chose rare – à rencontrer son agresseur. Impressionnante de courage, elle a fait face. «Je lui ai demandé s’il était content de ce qu’il avait fait. Il m’a dit qu’il m’écrirait des lettres. Je ne les ai jamais reçues. Mais ce n’est pas grave. Elles ne m’apporteraient rien.»
«Je ne me rabaisserai pas au niveau de mon agresseur. Il me fait pitié»
Marina
Au terme du jugement, que cet homme prenne cinq, dix ou quinze ans de prison lui est égal. Elle est plus forte que lui. Elle se sait entourée, soutenue. Il y a ses amis: Morgane, la plus fidèle, Dylan, le rappeur qui lui a consacré de si belles chansons. Et tant d’autres qui se sont succédé à l’hôpital pour «taper la conversation», lui amener des cigarettes – «seulement quand j’ai eu le droit de recommencer à fumer», tient à préciser Marina –, des pots de Nutella ou des tubes de mayonnaise. «J’aimerais les remercier tous au travers de cet article, car je n’ai pas eu l’occasion de le faire.»
Il y a surtout Danny, ce père courage, au soutien indéfectible. Lui se souvient avec beaucoup d’émotion de ces couloirs d’hôpitaux où il comptait «les minutes, avant de compter les heures». Il se rappelle cette étincelle d’espoir, lorsqu’un médecin lui a annoncé que sa fille se réveillerait peut-être. Elle sortira finalement du coma trois semaines et demie après le drame. «Il y a eu de grands moments. Comme la première fois que Marina a remarché, poursuit le Genevois. Oh, ce n’était pas grand-chose, un petit aller et retour. Mais c’était énorme.» Pendant deux mois, la jeune fille n’arrivera également pas à parler. Elle communique en écrivant sur des blocs-notes. Au début, il s’agit de gribouillis un peu bizarres, comme dessinés par une écolière de classe enfantine. L’écriture, véritable baromètre neurologique, va peu à peu s’améliorer. Puis il y aura la première sortie de l’hôpital, le 11 février, d’abord pour un jour. Il y a ensuite la reprise de l’école, petit à petit, avec toujours une lourde rééducation en milieu hospitalier qui ne s’est achevée qu’au début des grandes vacances.
ENCORE DES OPÉRATIONS
Le 29 août, Marina, grâce à une dérogation, commencera l’ECG (Ecole de culture générale) dans le but de devenir éducatrice sociale. Ce ne sera pas facile. Elle a du retard et déjà plusieurs opérations prévues. Une première à l’œil gauche, une deuxième qui doit lui permettre de reconstruire des dents et une mâchoire, brisées quand elle est tombée sur le béton. Aujourd’hui, sa bouche est en plastique, du provisoire. Marina en parle d’une manière détachée, une bravade qui cache mal certaines blessures. «Les cicatrices sont là, mentalement, physiquement, reconnaît-elle, soudain grave. La page ne sera jamais tournée.» La vie n’aura plus jamais le même goût, pour elle comme pour toute sa famille, déjà éprouvée par la disparition de la maman. «Il règne une sorte d’angoisse permanente, confirme Danny. Si Marina est censée rentrer à 23 heures, à 23 h 02, je commence sérieusement à flipper. Quand elle sort, son frère (14 ans) et sa sœur (12 ans) ne peuvent pas s’endormir tant qu’elle n’est pas rentrée.» En l’absence de l’aînée, on se surprend à sursauter à la moindre sirène de police ou d’ambulance. La jeune fille a sa propre chambre, mais elle préfère dormir dans celle de son frère et de sa sœur pour se rassurer, avec la lumière allumée.
«Je te promets, quand ma chambre sera refaite, j’y retour-nerai dormir», glisset- elle malicieusement à son père en fin d’entretien. Elle lui a demandé, c’est le nouveau dada des jeunes, une tapisserie zébrée. Comme toutes les ados, elle aspire à sortir avec ses copines, aller à la piscine les jours de beau temps, acheter des fripes à 10 francs sur les marchés et n’attend que d’avoir 18 ans. Elle rêve de mener une vie normale, mais sait que cela ne sera pas possible. Elle a une balle dans la tête.
LE TIREUR SERA JUGÉ POUR TENTATIVE D’ASSASSINAT
Le procès est prévu dans le courant du mois d’octobre, soit une année après les faits. L’acte d’accusation est accablant pour le prévenu.
Le drame du Petit-Lancy remonte au dimanche 3 octobre 2010. Un Suisse de 29 ans, en rupture, engage la conversation avec des filles d’une bande de jeunes, dans la cour de l’école de la Caroline. Le ton monte, l’homme est violemment rejeté. Se sentant humilié, il rentre chez lui, prend son arme, un pistolet 9 mm, et revient. Les ados prennent la fuite. Il leur tire dans le dos. Une seule balle, qui transperce la joue d’un garçon, puis frappe Marina en pleine tête. L’auteur est arrêté aussitôt et enfermé à Champ-Dollon.
Le procès se tiendra en octobre. L’acte d’accusation, récemment dévoilé par La Tribune de Genève, est accablant pour le prévenu, qui aurait agi avec «un mépris le plus complet pour la vie humaine». L’homme sera jugé pour tentative d’assassinat et risque plus de dix ans de prison. Surpris par cette sévérité, l’avocat du tireur, Me Philippe Girod, contestera le qualificatif d’assassinat. Au contraire de Me François Canonica, le défenseur de Marina, qui l’estime pleinement justifié: «La futilité du mobile de ce monsieur, son absence de scrupules, sa dangerosité, le fait qu’il soit parti chercher son arme et soit revenu en l’ayant cachée sous son T-shirt plaident pour la tentative d’assassinat.»