De Vuitebœuf à Sainte-Croix, au-dessus d’Yverdon, la route qui grimpe à l’assaut du Jura est tout en lacets. D’un de ces virages en épingle à cheveux part un chemin forestier qui mène le promeneur vers les vestiges de ce qui fut une route romaine, non loin des profondes gorges de Covatannaz. C’est là, en contrebas de ce chemin, qu’au matin du dimanche 26 août 1962 un couple d’automobilistes fait une macabre découverte: le cadavre d’une jeune femme à demi enseveli sous les feuilles mortes. C’est le début d’une énigme qui va tenir en haleine toute la région, avant de la plonger dans un mélange d’indignation et de dégoût.
L’inconnue est âgée de 25 à 30 ans et enceinte de plusieurs mois. Elle est morte le crâne fracassé à l’aide d’un marteau qu’on retrouve un peu plus loin, le manche brisé. Cheveux châtains coupés courts, elle est vêtue avec élégance d’une blouse verte, d’une cravate pied-de-poule, de sous-vêtements de marque allemande et de souliers à talons hauts. Fouillant les lieux, la police retrouve également une alliance fantaisie portant l’inscription, en allemand, «Philipp Oktober 1960».
Pas de la région
Pour le reste, peu d’indices. L’appel à témoins lancé par la police reste lettre morte. Tout au plus des automobilistes signalent-ils avoir aperçu une voiture basse, peut-être de sport, garée à l’entrée du chemin la veille de la découverte du corps. De toute évidence, la jeune femme n’est pas de la région. Dans son édition du 28 août, la Feuille d’Avis de Lausanne, ancêtre de 24 heures, titre en page une: «Le crime de la route romaine sera difficile à élucider».
Pourtant, du côté de l’enquête, discrètement les choses avancent. Passant par l’Association suisse des garagistes, la police apprend que le marteau retrouvé fait partie de l’équipement d’un modèle de voitures de sport de marque anglaise. Elle se concentre ensuite sur la bague fantaisie. Un agrandissement photo du poinçon fait apparaître l’inscription «RJH». Laquelle correspond, selon les registres de la douane, à un grossiste de Zurich. Interrogé, celui-ci signale qu’il vend de telles alliances à plusieurs boutiques de Suisse, et cela à des centaines d’exemplaires. On passe alors en revue près de 20000 factures des deux dernières années. Et, grâce au diamètre exceptionnellement petit de la bague, on parvient à localiser trois magasins où elle a pu être vendue. L’un à Zurich, l’autre à Bâle, le troisième à Lucerne. Dans les deux premières, les recherches font chou blanc. A Lucerne, en revanche, le bijoutier reconnaît immédiatement l’inscription «Philipp Oktober 1960», qu’il a gravée sur une alliance deux ans plus tôt. Le même jour, se souvient-il, il en a gravé une autre pour un doigt masculin, avec les mots «Nicole Oktober 1960». Ses registres indiquent même le nom du client qui a fait ces achats: un certain Philipp Z., qui a donné Lucerne pour toute adresse.
Epluchant les fiches des hôtels de la ville et de la région, les enquêteurs tombent sur une pension de Wiznau qui a hébergé à l’époque un couple portant ces prénoms. Et découvrent du même coup la véritable adresse de monsieur. Il habite une localité du centre de l’Allemagne, a 29 ans, est l’héritier d’une famille de gros industriels du textile, dont la fabrique occupe plus de 1000 ouvriers. Une famille qui possède pas moins de onze voitures. Parmi elles, un cabriolet de sport de marque anglaise.
Interpellé à son domicile allemand, Philipp Z. ne tarde pas à passer aux aveux. Oui, la jeune femme trouvée morte près de Sainte-Croix, en Suisse, c’est lui qui l’a tuée. Elle s’appelait Nicole Simon, était Française, de la région d’Orléans, et avait 25 ans. Il avait fait sa connaissance alors qu’elle était serveuse dans un hôtel de la région, en Allemagne. Ils s’étaient liés. Elle était tombée enceinte.
Lors de la conférence de presse que donne la police vaudoise au lendemain de son arrestation, les motifs du crime ne laissent guère de place au doute. Philippe Z. s’est débarrassé de Nicole parce qu’elle exigeait qu’il l’épouse et que sa famille à lui s’y opposait, considérant ce mariage comme une mésalliance. Employé de l’entreprise familiale dont il possède une partie du capital, Philipp Z. apparaît comme un fils à papa et un play-boy surtout passionné de sport et de voile.
En août 1962, quand Nicole prétend l’épouser, elle est enceinte de six mois. Le jeune industriel l’emmène dans sa voiture de sport pour une ultime virée, sous prétexte de lui trouver du travail en France. Le couple entre en Suisse par Schaffhouse, longe le Jura jusqu’au Locle, où il prend un repas, puis descend vers Yverdon en passant par Sainte-Croix (curieux itinéraire pour se rendre en France…). Aux abords de la route romaine, ils s’arrêtent et sortent du cabriolet. Il est environ 22 heures. Z. s’empare du marteau de la voiture et tue la jeune femme de dix coups si violents que le manche se casse. Sur quoi il arrache l’alliance du doigt de Nicole et la jette dans les fourrés, pousse le cadavre au bas du talus et rentre chez lui où il reprend sa vie le plus normalement du monde.
Menace de scandale
Son procès s’ouvre devant une cour criminelle allemande en juin 1963. Z. est accusé d’avoir assassiné Nicole Simon parce que celle-ci le pressait de l’épouser. Mais, entre-temps, le jeune industriel a peaufiné une version selon laquelle il a agi sans la moindre préméditation. Il avait bien l’intention d’épouser Nicole, soutient-il, même s’il n’a jamais osé parler de cette liaison à sa famille. Seulement la jeune femme s’impatientait. Au point qu’une violente dispute a éclaté le soir du drame, alors qu’ils venaient de faire halte dans un sous-bois de Suisse romande. Nicole tempêtait, menaçant d’aller faire du scandale dans le bourg de la famille Z. Alors, brusquement, Philipp a perdu les pédales. Et, saisi d’une rage subite, il a cogné, cogné, cogné…
Tout le tribunal, soit une trentaine de personnes, se rendra même d’Allemagne en Suisse, pendant un jour, pour une reconstitution sur les lieux du crime. Et le verdict tombera quelques jours plus tard.
Le procureur demandait une condamnation à vie. La cour prononcera une peine bien plus légère: douze ans de réclusion. Elle avait ajouté foi à la version du jeune industriel. La version d’un homme dont le cynisme et l’absence de scrupules n’étaient plus à démontrer. Dans son agenda personnel, en date du 25 août 1962, il avait résumé son crime de façon lapidaire. En notant l’heure, «22 Uhr», et en dessinant juste en dessous un petit marteau.