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SÉRIE D'ÉTÉ: RETOUR SUR FAITS DIVERS 3/4 - TANAY (VS), 1954
LE PLAN MACABRE DES JUMEAUX DIABOLIQUES
Le 20 juin 1954, Marthe-Angèle D. fait une chute mortelle dans les rochers de l’alpage de Tanay (VS). Un accident, affirment son mari et son beau-frère qui l’accompagnaient. Une thèse mise en pièces par l’enquête, qui révèle un crime monstrueux et en prévient un second.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 16.08.2011

Ce devait être un crime parfait. Ce sera une tragédie abominable dont l’onde de choc se propagera à travers tout le pays. Une affaire sortie tout droit d’un roman noir, stoppée par des enquêteurs pugnaces avant qu’elle ne tourne au carnage. Les faits: il est 3 heures du matin en cette veille d’été 1954 lorsque Jean D. (33 ans) et son frère jumeau Louis, originaires de Chardonne (VD), accompagnés de leurs épouses, Marthe-Angèle, dite Paulette (36 ans), originaire de Champéry, et Luciette (37 ans), ainsi que d’Eric D. (19 ans), jeune employé de Jean, garent leur fourgonnette au lac de Tanay. Parti de Bienne, où Jean et Paulette exploitent une blanchisserie, le groupe veut admirer le lever du soleil.

Histoire d’optimiser le spectacle, ils poursuivent à pied en direction du Grammont. Hélas, sur la crête de l’Allamond, la virée tourne au drame. En voulant cueillir des gentianes, Paulette glisse sur l’herbe mouillée par la rosée et roule dans le talus pentu surplombant l’impressionnante paroi rocheuse. Elle tente bien de s’accrocher à un parterre de rhododendrons, en vain. Emportée par son élan, la pauvre femme fait une chute de 250 mètres dans les rochers. C’est en tout cas la thèse soutenue par son mari et son beau-frère, les seuls témoins de la tragédie.

TRAHIS PAR LES RHODODENDRONS

Un accident dû à l’imprudence de Paulette, selon les dires de son mari dans sa déposition. «Malgré mes injonctions, Paulette, qui était en souliers bas, est allée trop près du talus», déclare celui-ci, avant d’affirmer avoir voulu lui porter secours. «Je lui ai tendu mon pied pour qu’elle puisse s’y accrocher. Mais elle a crié: «Ne viens pas Jean, c’est dangereux.» Puis elle a disparu.» Une version qui ne convainc pas le juge, déjà sceptique après les déclarations de deux alpinistes de la région, qui parlent d’un endroit sans danger. Un autre détail attise la curiosité des limiers: le parterre de rhododendrons auquel la victime aurait tenté de s’accrocher. Si le laurier-rose des Alpes se plaît en effet plutôt bien dans ce secteur culminant à plus de 2000 mètres, il pousse plus tard dans la saison. Enfin, l’hypothèse du malaise évoquée par Jean ne résiste pas non plus aux résultats de l’autopsie. Cette somme d’inconsistances incite le juge à fouiller dans le dossier des deux frères, repris de justice notoires. Suspecté de déguiser l’assassinat de sa femme en accident, Jean D. est finalement arrêté et écroué. Son frère Louis et Eric D. le suivent en cellule quatre jours plus tard, avant d’être relâchés, faute d’éléments à charge. Durant l’été 1954, Jean est interrogé une bonne dizaine de fois par la justice. Il finit par craquer. Lors de la reconstitution, le 9 septembre, il avoue qu’il ne se trouvait pas auprès de sa femme lorsque celle-ci est tombée. Puis, à demi-mot, il murmure: «Jamais je n’accuserai mon frère; je sais que c’est une bêtise.» Un chuchotement qui n’a pas échappé au juge, qui poursuit sans relâche ses interrogatoires. Un travail de sape qui finit par payer. Le lendemain, à bout de nerfs, Jean passe aux aveux.

RÉCIT INFÂME

Il affirme que c’est son frère Louis qui a imaginé toute l’histoire, lui aussi qui a poussé sa femme dans le vide. Un plan macabre qu’ils ont élaboré ensemble, dix jours auparavant. A la base de cette folie meurtrière, leur situation financière catastrophique, sans issue même, qu’ils espéraient redresser en touchant les 50 000 francs de l’assurance-vie de Paulette. Mais l’argent n’est pas l’unique mobile du crime.

Jean avoue aussi son homosexualité, qu’il partage avec Eric D. et d’autres partenaires occasionnels. Une situation qui l’éloigne de sa femme. Dans son élan, Jean D. confesse encore l’incendie intentionnel de sa blanchisserie, pour toucher l’assurance, puis accable son frère, garçon boucher, incapable de conserver une place de travail et qui entretient à grands frais une maîtresse de quinze ans sa cadette. Un frère qui, désireux d’ouvrir son propre commerce, va s’adresser à une banque pour obtenir un prêt de 10 000 francs. Mais sa demande est refusée. La suite émane du dossier pénal, 68 pages d’une histoire infâme et pathétique. «Voyant qu’il nous était impossible de nous procurer de l’argent par des moyens honnêtes, Louis a proposé de supprimer sa femme et de camoufler ce meurtre en accident. Il avait conclu une assurance- vie de 70 000 francs sur la tête de Luciette. J’ai immédiatement acquiescé. Et, comme Paulette était également couverte par une assurance-vie, j’ai préconisé de lui faire subir le même sort. Nous sommes tombés d’accord pour provoquer un accident de montagne. Louis était excité à l’idée de se débarrasser de sa femme. De mon côté, Eric, jaloux de Paulette, me pressait aussi de m’en séparer. Eric connaissait exactement le but de notre sortie à Tanay, mais n’y a pas participé autrement que pour conduire la fourgonnette.»

ROCAMBOLESQUE TENTATIVE D’ÉVASION

«En regardant les rochers depuis Tanay, Louis a dit: «C’est le mur de la mort», poursuit Jean. Paulette et Luciette ont entendu. C’est sans doute pour cela que Luciette pleurnichait, à l’arrière du groupe. Ce fut ensuite au tour de Paulette de me dire qu’elle avait surpris nos projets. C’est ainsi qu’en parlant, nous sommes arrivés sur la crête. Paulette se trouvait dos au vide, Louis face à elle. Soudain, il a poussé ma femme.»

Au cours de l’instruction, Luciette D. admit avoir eu peur pour sa vie lors de cette course. Il faut dire qu’elle avait déjà été victime d’une agression de la part des frères terribles en décembre 1953, pour d’obscurs motifs financiers. Malgré cela, il fallut attendre le 13 octobre pour que Louis, qui accusait son frère, reconnaisse sa culpabilité. Bien que les jumeaux aient renié leurs aveux, ils furent condamnés à la réclusion à perpétuité en janvier 1956, alors qu’Eric D., coupable de complicité d’assassinat, écopa d’un an avec sursis. Des verdicts confirmés par le Tribunal cantonal en avril de l’année suivante. Sitôt après, Louis tenta une spectaculaire évasion en creusant un tunnel dont l’entrée se trouvait sous le potager de la cuisine du pénitencier de Sion, dans laquelle s’activait son frère, cuisinier talentueux, paraît-il. Après s’être heurté au mur d’enceinte, Louis resta quinze jours tapi dans son trou avant d’être découvert. Dehors, la police, sur les dents, multipliait les battues à travers le canton…



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Tags: Fait divers, Tanay, Valais, 20 juin 1954, Marthe-Angèle D. Aller en haut de page Haut de page

 

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