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PLUTÔT LA MORT QUE L'EXPULSION
LE DESTIN BRISÉ DE YORDANOS
Lorsque la police débarque en pleine nuit, la jeune femme panique et se jette dans le vide, chutant de 10 mètres. Son histoire révèle le drame érythréen, et aussi la difficile tâche des autorités chargées des expulsions.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 24.05.2011

Si petite, si fluette qu’elle flotte dans son lit du service de traumatologie du CHUV, à Lausanne. Yordanos a 21 ans mais en paraît trois ou quatre de moins. Elle parle peu et difficilement, préfère en rester aux faits: «J’ai sauté parce que je voulais m’enfuir.»

Quatre jours plus tôt, cette jeune Erythréenne a sauté, en effet. De trois étages, 10 mètres de chute. Elle s’est jetée dans le vide au péril de sa vie. Comme si cela était moins grave que de retourner en Italie, son premier port d’arrivée en Europe. Alors ce lundi-là, lorsque quatre agents de police et un représentant du service de la population (SPOMI) fribourgeois débarquent à 4 h 30 du matin dans la chambre de son foyer, à Estavayer- le-Lac, elle panique. Les autorités découvrent le lit de Yordanos vide. Comme presque toutes les nuits, l’effroi d’être renvoyée en Italie a empêché la jeune femme de dormir. Lorsqu’elle a entendu du bruit dans le couloir, elle s’est réfugiée sur le balcon voisin, recroquevillée contre la rambarde. C’est là qu’une agente la retrouve, tente de lui parler. Affolée, Yordanos enjambe la barrière et saute. «C’est un miracle qu’elle ait survécu», souffle Elsa, elle aussi Erythréenne, qui partage la chambre avec Yordanos. Ellemême est tellement secouée qu’elle en a perdu le sommeil. Yordanos souffre de fractures, dont une au bassin, mais sa vie n’est pas en danger. Du moins à ce niveau-là.

AU MILIEU DE LA NUIT

Cette intervention, en pleine nuit, est le genre de pratique que dénonce Rêzan Zehrê, juriste au Centre de contact Suisses-Immigrés. Yordanos, il la connaît depuis 2009, lorsqu’elle est arrivée en Suisse. «Débarquer ainsi à 4 heures du matin est très traumatisant. Le médecin de cette jeune femme avait clairement indiqué qu’il y avait un risque suicidaire très élevé, vu son parcours difficile. Elle avait déjà tenté à deux reprises de se donner la mort.» Il explique que Yordanos avait déjà été renvoyée en Italie, menottée, casquée et attachée au siège. «Cela avait été un choc de plus. Et ce qui est d’autant plus injuste, c’est qu’elle se rendait régulièrement à la police ou au service de la population. On aurait pu l’appréhender là-bas, cela aurait évité ce drame.»

 

«Dieu m’a sauvée. Oui, je le remercie, et suis heureuse d’être en vie»
Yordanos, jeune réfugiée érythréenne de 21 ans

 

Selon lui, ces actions nocturnes et disproportionnées deviennent de plus en plus fréquentes. Il cite plusieurs cas où des personnes ont été réveillées en pleine nuit afin d’être conduites illico à l’aéroport, dont une femme enceinte et une mère avec deux petites filles. Du côté de la police fribourgeoise, le porte-parole, Hans Maradan, répète qu’ils ne sont qu’«exécutants», agissant sur demande du SPOMI. Ce dernier service invoque l’heure de l’avion, «décidée par l’Office des migrations à Berne». «Nous ne sommes pas maîtres du choix de l’horaire. Et, après, il faut être à temps à l’aéroport, prévoir des imprévus, un check-up médical», répond le chef de service, Patrick Pochon. Il ne cache pas que les troubles psychiques de la jeune femme étaient connus, mais met «au défi quiconque de faire mieux». Le représentant du SPOMI, présent au moment des faits, avoue tout de même avoir vécu un événement «dramatique». «On imagine tous les scénarios lors d’une expulsion, mais pas celui-là.» Il était pourtant inquiet, a «grillé cinq ou six cigarettes» avant d’entrer dans l’appartement de Yordanos. «Après, on n’arrête pas de se demander ce qu’on a fait de faux. Mais que peut-on répondre? Personne ne l’a poussée.» Et d’expliquer ces moments toujours difficiles, même après douze ans de métier: «Certains se mettent à genoux, d’autres essaient de me protéger, disant que ce n’est pas ma faute, que c’est Berne.» Il le sait, il est souvent perçu comme «le grand méchant». «Mais on ne fait qu’appliquer ce que le peuple a voté», conclut-il, rationnel.

UN PAYS «EN DÉSOLATION»

«Est-ce que je voulais mourir? Je ne sais pas, confie Yordanos depuis son lit d’hôpital. Je voulais m’enfuir.» Surtout ne pas se retrouver en Italie. Sa voix est faible. Ses yeux, petites billes noires, regardent fixement la fenêtre. Sa colocataire, Elsa, est aussi venue lui rendre visite et nous aide à traduire et à comprendre. «Je partage sa chambre depuis trois mois. Yordanos me disait tous les jours qu’elle ne voulait pas retourner en Italie. Je devais la rassurer, m’en occuper comme d’une petite sœur», confie la femme de 34 ans, mère de trois enfants restés au pays. Une angoisse qui se renforçait la nuit. «Elle dormait très mal. Et, si je me levais pour aller à la salle de bains, Yordanos se réveillait en sursaut, paniquée.» Une peur que la jeune Yordanos explique par bribes. Des hommes ont tenté d’abuser physiquement d’elle en Italie. Elle n’en dira pas plus. Mais les yeux d’Elsa, jeune femme très sérieuse, très digne, s’embuent soudain. En sait-elle plus? N’a-t-elle pas tout traduit? Ou revoit-elle aussi les situations périlleuses qu’elle-même a traversées lors de sa fuite d’Erythrée?

Leurs parcours sont similaires. C’est pour ne pas avoir voulu servir dans l’armée qu’elles ont fui. Un service militaire obligatoire, pour les femmes comme pour les hommes, et dont la durée n’est pas déterminée. C’est l’une des principales raisons de l’exil de près d’un quart de la population de ce pays où le président Issayas Afeworki règne en tyran paranoïaque depuis 1993. En Suisse, ils sont 8000 Erythréens établis. «J’ai fait plus de dix ans d’armée, explique l’un d’entre eux, résidant dans le canton de Vaud. Dix ans de mauvais traitements, sans être payé, ou alors presque rien. Certains doivent aller déminer au péril de leur vie. Et refuser de servir, c’est la prison.» Alors il a fui, et depuis sept ans n’a pas revu ses parents. «Si je retourne dans mon pays, c’est la prison et la torture assurées», confie-t-il doucement. Des propos confirmés par tous les Erythréens contactés. Même un rapport de l’Office fédéral des migrations conclut que le président «a militarisé le pays à l’extrême et s’est accaparé tous les pouvoirs. La liberté de presse et d’opinion n’existent pas.» L’économie est dans un «état de désolation» et de nombreuses ONG ont quitté le pays, la corruption rendant tout travail vain. Partout on le lit: ce pays est «pire que la Corée du Nord».

JETÉE EN PRISON

«C’est pourtant un si beau pays, déplore Elsa. Et on est le seul pays d’Afrique à utiliser sa propre écriture», dit-elle, tirant d’un sac un petit tableau où figurent des paroles de la Bible en tigrigna, un cadeau qu’elle a apporté pour Yordanos. Toutes deux sont chrétiennes, très croyantes. Mais en Erythrée, difficile, voire impossible d’exercer sa religion. Yordanos, elle, s’est retrouvée dans les geôles de Tasseny, sa ville natale, pour refus de servir. Sa tante a réuni une forte somme d’argent pour la sortir de là, après un mois. Tout marche à la corruption. «Et j’ai dû fuir, sinon je retournais en prison.» Elle passe huit mois au Soudan, exploitée par une famille, pour s’occuper des enfants. «Comme on n’a pas de papiers, on se fait toujours raquetter.» Puis un mois terrée dans une pièce en Libye, où des compatriotes l’aident un peu. Début 2009, elle traverse la Méditerranée, jusqu’à Lampedusa, de ces voyages périlleux, sur des rafiots improbables. «Je voulais venir en Europe, pour étudier, travailler, faire quelque chose pour aider ma maman. Chez moi, il n’y a aucun avenir», explique-t-elle simplement. Son père est mort, sa mère est très malade, et ses frères et sœurs ont été enrôlés dans l’armée, envoyés dans des zones éloignées.

Aujourd’hui, Yordanos assure être heureuse de ne pas être morte après sa chute. «Dieu m’a sauvée. Oui, je le remercie.» Elle confie toutefois à son amie qu’elle sait ce que cela signifie: certainement retourner en Italie. Elle sait que chaque jour de guérison la rapproche de ce qu’elle redoute le plus.



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Tags: Fait divers, Yordanos, Erythrée, Estavayer-le-Lac, asile Aller en haut de page Haut de page

 

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