C’est une des photos qui ont marqué la mémoire collective. D’une force brutale, elle montre, saisi sur le vif, le corps d’Uwe Barschel, président du land allemand de Schleswig-Holstein, gisant dans sa baignoire de la chambre 317 de l’Hôtel Beau Rivage, à Genève. Empêtré dans un Watergate et des accusations de corruption, l’étoile montante de la droite allemande et dauphin du chancelier Helmut Kohl avait gagné Genève pour rencontrer un mystérieux correspondant qui avait des révélations à lui faire. L’enquête conclura à un suicide, dû à une overdose de médicaments. Ces résultats ont été remis en cause depuis par des contre-expertises allemandes, qui avancent la thèse du meurtre, sans qu’on arrive pourtant à des certitudes convaincantes. Juste de troublantes zones d’ombre…
«Cette photo a changé ma vie», témoigne aujourd’hui l’auteur du cliché mythique, le journaliste Sebastian Knauer, 61 ans. Certes, cette image lui a rapporté plusieurs dizaines de milliers d’euros grâce aux reventes dans des magazines du monde entier, mais pas la fortune pour autant. Il l’a payé aussi moralement très cher. «Mon histoire, c’est celle d’un journaliste politique très sérieux qui s’est retrouvé face à une situation extraordinaire, confesse-t-il. Mais cet événement a en partie nui à ma carrière.» Ainsi, juste avant cette affaire, alors jeune journaliste âgé de 38 ans, il venait de signer son engagement au très sérieux quotidien Die Zeit. Mais le rédacteur en chef fera marche arrière: l’auteur d’un tel scoop retentissant devenait à ses yeux soudain très suspect et forcément infréquentable. «Heureusement, je suis arrivé ensuite au Spiegel, où j’ai été très heureux jusqu’à aujourd’hui», ajoute Sebastian Knauer, désormais à la retraite.
UNE PORTE ENTROUVERTE
Le samedi 10 octobre 1987, quand il arrive à Genève, il n’a qu’un seul but: obtenir une interview d’Uwe Barschel. Avec son photographe, ils descendent à l’Hôtel Beau Rivage. Ils savent par leur correspondant en Suisse que le politicien allemand loge dans ce cinq-étoiles des bords du lac. «On a tenté de joindre Barschel depuis la réception, sans succès, raconte Sebastien Knauer. On a traîné ensuite au bar, puis on est allés se coucher. Le lendemain matin, on s’est levés à 5 h 45, on ne voulait pas le manquer dans le hall s’il quittait l’hôtel. On a attendu quelques heures puis, vers midi, on s’est décidés à monter directement à sa chambre, la 317. Il y avait une pancarte «Ne pas déranger».
Mais la porte était légèrement entrouverte. J’ai demandé à mon photographe de rester dehors pour faire le guet et je suis entré dans la chambre. J’ai d’abord aperçu une chaussure dans le couloir, puis j’ai vu que le lit n’était pas défait. J’ai pensé que Barschel avait dû nous échapper et était parti. Sur le bureau, il y avait des papiers écrits de la main de Barschel et un télex envoyé à Kiel, à son parti. Je suis ressorti et j’ai dit au photographe: «Je vais récupérer ces documents et nous allons les photographier dans le couloir.» Pendant ce temps, il m’a prêté son petit Nikon pour faire quelques photos de la chambre. J’ai fait trois photos. Puis, en sortant, j’ai frappé à la porte de la salle de bain. Dans le miroir, j’ai vu qu’il y avait quelqu’un dans la baignoire. Je me suis rendu compte alors que je me retrouvais dans une situation délicate. Mon premier réflexe a été de penser qu’il dormait ou était tombé dans les pommes. Mais quand j’ai vu que l’eau était immobile, j’ai tout de suite compris que c’était plus grave…»
«JE SUIS RESSORTI EN TRANSPIRANT»
Sebastian Knauer reprend son souffle. «Dans la salle de bain, ça n’a pas duré plus d’une minute, explique-t-il. J’étais dans un état de stress, je venais pour obtenir une interview, je ne m’attendais pas à trouver un mort. Je n’ai pas réfléchi, j’ai fait quatre photos du corps de Barschel. Je suis ressorti en transpirant. Dans le couloir, mon photographe m’a vu ressortir blanc comme un linge. Nous sommes aussitôt descendus à la réception pour donner l’alerte. Mais ils n’étaient pas très pressés d’appeler la police. Ils ont préféré téléphoner d’abord aux propriétaires de l’hôtel, qui étaient à la montagne, avant de prévenir les secours. Ça a duré une bonne demi-heure! Puis la police est arrivée mais le film, un rouleau 400 ASA noir-blanc, avait déjà été remis à un émissaire qui l’acheminait vers Hambourg.»
«J’ai fait 4 photos du corps de Barschel, en à peine une minute»
Sebastian Knauer
Pour ces images, les seules existantes de la scène du drame – la police genevoise ayant sousexposé ses propres photos! –, Sebastian Knauer devra affronter la justice suisse, sur plainte de la famille Barschel. Il sera condamné à trois mois de prison avec sursis et à une amende de 10 000 francs. Et se fera également lyncher par nombre de ses confrères. Le Conseil suisse de la presse dénoncera le «comportement indéfendable» du journaliste de Hambourg. Avec le recul, tout cela paraît bien dérisoire: ces clichés appartiennent désormais à l’histoire contemporaine allemande. Et l’appareil photo qui a servi ce jour-là, un banal Nikon familial de poche, est même exposé aujourd’hui dans un musée à Bonn.
«Zone d’ombre», TSR1, mercredi 27 octobre, 20 h 10. Invités: Eike Barschel (frère d’Uwe Barschel), Heinrich Wille (procureur à Lübeck), Bernard Bertossa, Jacques Barillon (avocat de la famille Barschel), Jean-Noël Cuénod et Frank Garbely (journalistes).