Roger Federer est un père modèle. Alors qu’il vient de fêter sa première année de mariage (le 11 avril) avec son épouse Mirka, laquelle vivra dimanche sa première Fête des mères, le numéro un mondial de tennis passe de moins en moins de temps sur les courts pour être de plus en plus souvent auprès de sa petite famille.
A Rome, la semaine dernière, Roger s’est incliné dès le premier match contre le Letton Ernests Gulbis. Une contre-performance qu’il a prise avec philosophie et dont il s’est rapidement remis. Bon camarade, il est allé un peu plus loin dans le tournoi de double aux côtés de son vieux pote Yves Allegro. Parallèlement, il en a profité pour prendre un peu de bon temps en famille. On l’a vu ainsi se balader dans les rues de la Ville éternelle comme s’il voulait s’imprégner de la dolce vita à l’italienne: flâner dans les ruelles ocre et safran, savourer quelques gelati, faire les boutiques de la via Veneto avec Mirka, promener la double poussette de ses jumelles, Charlene Riva et Myla Rose, sur les traces de Romulus et Remus. Les deux petits bouts de chou sont désormais âgées de 9 mois et, à ce que l’on peut voir sur les photos, elles ressemblent de plus en plus à leur papa.
De l’aveu même de Roger Federer, le champion bâlois traverse actuellement une période faste. Totalement épanoui, il mène de front vie familiale et carrière sportive. Sa femme et ses filles l’accompagnent presque partout. «Voyager en famille est vraiment simple, s’étonnait-il à haute voix le mois dernier. Beaucoup plus que je ne l’avais espéré.» Tout juste reconnaît-il une période de turbulences après sa victoire en Australie, fin janvier. «Les petites ont vécu un passage difficile: les dents, les oreilles. Mirka a été malade, je l’ai été aussi.» Rien de grave.
De son point de vue, tout va bien. Pourtant, ses résultats ne sont pas aussi extraordinaires qu’ils ont pu l’être par le passé. Avant d’entrer en lice cette semaine à Estoril, Federer comptabilise treize victoires et quatre défaites en 2010. Il n’a gagné qu’un seul titre cette saison: l’Open d’Australie, fin janvier. Perdre n’est plus un drame pour lui. «La défaite fait moins mal qu’autrefois, parce que j’ai tellement gagné…»
«RIEN N’A CHANGÉ»
En formule 1, on dit que la naissance d’un enfant coûte une seconde au tour. Comparaison n’est pas raison. Stanislas Wawrinka, qui voyage rarement avec sa petite Alexia, le prouve cette saison. Le Vaudois a remporté le tournoi de Casablanca mi-avril (son deuxième titre sur le circuit) et enchaîne les bonnes prestations depuis qu’il est devenu père de famille en début d’année.
Ce n’est donc pas la paternité qui émousse l’appétit du champion.Peut-être la sensation d’être rassasié… Mais Roger Federer dément. «Rien n’a changé», assurait-il lorsque la question lui fut posée en conférence de presse du tournoi de Miami, fin mars. «Je suis numéro un, j’étais numéro deux quand Mirka était enceinte. J’adore rester le plus de temps possible avec les petites, mais je n’ai pas arrêté de jouer ni même de m’entraîner pour autant. Je n’ai plus trop le temps de lire la presse ni de revoir mes matchs à la vidéo, c’est le seul changement.»
Federer ne manque ni d’ambition ni d’objectifs. Il rêve de conserver son titre à Roland-Garros, peut-être en battant Rafael Nadal cette fois. Même sans cela, il devrait parvenir, le lundi 14 juin, à déposséder Pete Sampras de son ultime record historique, celui du plus grand nombre de semaines passées en tête du classement mondial (286 semaines). Quinze jours plus tard, ce sera la finale de Wimbledon, le tournoi qui compte le plus à ses yeux.
Aujourd’hui, Roger Federer est un géant endormi qui ne joue et ne se prépare que pour les épreuves majeures: les quatre tournois du Grand Chelem. Insolent d’aisance à l’Open d’Australie fin janvier, il est en sommeil depuis. Lors des trois derniers tournois, il n’a pas réussi à se hisser au-delà des huitièmes de finale. Pour un compétiteur qui reste sur une série – en cours – de 23 demi-finales consécutives en Grand Chelem (depuis Wimbledon 2004), la thèse de l’accident ne tient pas. Froidement, le numéro un mondial cible ses priorités.
Roger a vieilli. A 28 ans, il est l’un des anciens du circuit. Un physio l’accompagne désormais sur tous les tournois. Il s’économise, avec une science de l’effort qui compte pour beaucoup dans sa constance et sa longévité. On peut trouver plus de panache à Rafael Nadal, qui se bat sur chaque point, chaque jeu, chaque match, toute l’année. Force est de constater que le Majorquin est bien plus souvent blessé alors qu’il est plus jeune.
Ceux qui avaient crié un peu vite à la chute de l’idole en 2008 se gardent bien d’assimiler ces défaites face à des joueurs classés au-delà de la 30e place mondiale comme les prémices d’un déclin inéluctable.
LA FIN DU «MONSTRE»
Cette parcimonie n’est toutefois pas du goût de tous. Sur son blog, l’entraîneur français Patrick Mouratoglou accuse même Federer «de perdre délibérément» et, de ce fait, «de faire du mal à son sport». «Il est triste pour le tennis de voir le numéro un mondial jouer sans détermination, accepter la défaite sans broncher, sans s’impliquer.»
Oui, vous avez bien lu: le joueur le plus admiré serait désormais un mauvais exemple! Charlene et Myla, elles, n’ont que les yeux de l’amour, un amour inconditionnel, pour leur papa.
Au plus fort de sa domination, entre 2005 et 2006, Roger Federer eut ce mot resté célèbre: «J’ai créé un monstre.» Aujourd’hui, il ne s’efforce que d’être un père tout en restant un champion.