Suivre Sepp Blatter, ça vous marque une carrière. Jeune stagiaire, vous découvrez ce Haut-Valaisan efficace et séducteur en une du magazine Bilan et, franchement, il en jette! «Premier ministre de Football-land», est-il écrit à propos du fringant secrétaire général de la FIFA. A l’époque (1994), il n’y a que l’ancien chef des sports de la radio romande, Eric Walter, pour hausser les épaules de dédain. «Blatter? Ce n’est qu’un voyageur de commerce polyglotte…» Quatre ans plus tard, le Viégeois brigue le poste suprême et les journalistes valaisans se frottent les mains. «Si Sepp est élu, je suis tranquille jusqu’à la fin de ma carrière!» croit l’un d’eux. Première interview, sur la route du sacre. Un sacré client, le Blatter! Rusé, charmeur, charismatique, il a réponse à tout. Et promet: «Je n’ai besoin que deux mandats. Pas plus.»
Il sera élu, mais le confrère n’obtiendra jamais la moindre faveur présidentielle. Premiers dribbles en 2002. Le Camerounais Issa Hayatou remplace le Suédois Lennart Johansson dans le rôle de l’ex-ami devenu ennemi. Les premières histoires de votes achetés (en 1998) sortent. Blatter gagne quand même, se rabiboche avec Hayatou et fait taire son ex-protégé Michel Zen-Ruffinen, qui avait cru bon de rendre public un rapport de 21 pages dénonçant la corruption, la prise illégale d’intérêt, le trafic d’influence comme des pratiques généralisées au sein de l’institution.
UN BOULEDOGUE AUX FESSES
Il lui est plus dur de se débarrasser du journaliste Andrew Jennings, un bouledogue anglais aussi roué et cabotin que lui. Jennings, qui s’est fait les dents sur Samaranch et le CIO, se délecte du «sens du clan, du goût du secret, du pouvoir et de l’argent» de Sepp Blatter, «un spécialiste des votes truqués, des marchés suspects et des intérêts juteux». Le bon président se renferme, fait le ménage autour de lui, devient méfiant. Lorsqu’il reçoit L’illustré en 2006, c’est dans son bureau, histoire de marquer son territoire. Il vise un troisième mandat. Il n’avait pas dit «deux seulement»? «C’est vrai, je l’ai dit. Mais j’ai précisé «pour autant qu’on me laisse travailler». Ce qui n’a pas été le cas. En 2002, on a même voulu me mettre en prison. Ce temps perdu, je le rattraperai pendant mon troisième mandat.»
Le quatrième, pour lequel il concourt en 2011 dans la position du favori, c’est parce que «je n’ai pas terminé ma mission». A ce rythme, il peut réclamer un cinquième mandat «pour assurer la transition» et un sixième «pour ranger les cartons»…
Il en est capable. D’ailleurs, il est capable de tout. De condamner Zinedine Zidane à trois jours de travaux d’intérêt général après son fameux coup de boule. Ou d’insister très lourdement pour que Nelson Mandela – vieux, malade et qui vient de perdre sa petite-fille dans un accident de la route – vienne s’asseoir à côté de lui pour le match d’inauguration de la dernière Coupe du monde. Et même de prétendre, en 2006 sur France Télévisions, que «le dopage n’existe pas dans le football puisqu’il ne serait d’aucune utilité». Le président de la FIFA est un libre penseur qui n’a jamais craint de lancer des propositions pour le moins originales: supprimer le match nul, abolir les hymnes, interdire les matchs à plus de 3000 mètres d’altitude, faire porter des shorts moulants aux joueuses.
TOTAL MÉGALO
Jeune, il rêvait d’être comédien. «Je l’ai été, au théâtre de Beaulieu», a-t-il déclaré à 24 heures.
Aujourd’hui, il est parfait dans le rôle du bourgeois gentilhomme. Sous son règne, la FIFA a grossi comme la grenouille de la fable. La fédération se rengorge de compter «plus de pays membres que l’ONU ou le Vatican». Elle a embauché (plus de 300 employés), multiplié les compétitions accessoires (Coupe du monde des clubs en 2000, Coupes du monde féminines des moins de 20 ans et des moins de 17 ans en 2002 et 2008, des jeux vidéo en 2004, de beach soccer en 2008) et vient de racheter le prestigieux Ballon d’or qui faisait de l’ombre à son prix du joueur de l’année. Elle se pique aussi de prétentions sociales, politiques et culturelles, fourmille de programmes de développement aux noms improbables («Gagner en Afrique avec l’Afrique») mais ne consacre finalement que 0,7% de ses revenus à des œuvres. Son slogan («Pour le bien du jeu»), sans doute trop foot, a été remplacé. La FIFA travaille désormais «Pour le jeu. Pour le monde».
«Je n’ai besoin que de deux mandats. Pas plus!»
Sepp Blatter, en 1998, à «L’illustré». Le Valaisan briguera l’année prochaine un… quatrième mandat présidentiel
Pour se donner de l’importance, Sepp le bourgeois gentilhomme s’est inventé une particule: «de la FIFA». Ce n’est plus la Coupe du monde, c’est «la Coupe du monde de la FIFA». Tout le monde comprenait, pourtant. C’était la force du foot, son universalisme. Obliger sponsors et partenaires à ajouter «de la FIFA», c’est comme dire «beaucoup» après «je t’aime», c’est contre-productif. «La FIFA défend son produit, c’est normal», justifie un spécialiste du marketing sportif. Elle le privatise, surtout. La Coupe du monde appartient à tout le monde; la-Coupe-du-monde-dela-FIFA appartient à la FIFA. Et la FIFA appartient à Sepp Blatter.
L’ÉTHIQUE SELON LA FIFA
A Zurich, le Valaisan règne sur un comité exécutif de 23 membres, dont seulement deux anciens footballeurs: Franz Beckenbauer et Michel Platini. Même s’il fait officiellement depuis 2006 de l’éthique une priorité, Sepp Blatter n’a pas encore eu le temps de se pencher sur le CV de quelques-uns des autres membres. L’Argentin Julio Grondona, l’Américain Chuck Blazer, le Trinidadien Jack Warner, le Brésilien Ricardo Texeira, le Paraguayen Nicola Leoz ou le Qatari Mohammed Ben Hammam ont tous été inquiétés ou condamnés par la justice dans leur pays ou dans le cadre de leurs activités à la FIFA.
«Ces gars-là, mieux vaut compter ses doigts après leur avoir serré la main», a lâché il y a trois ans le président de la fédération écossaise, John McBeth. Il a été expulsé, pour racisme. Mais pas Grondona, qui a pourtant expliqué pourquoi «un juif ne peut pas devenir un bon arbitre». En fait, à la FIFA, ce qui n’est pas éthique, c’est surtout de cracher dans la soupe. Farrah Addo, ancien président de la fédération somalienne, a été radié en 2004 pour dix ans après avoir dénoncé des votes truqués. En revanche, le directeur de la division Business, qui a fait perdre 90 millions à la FIFA dans un litige avec Mastercard et Visa, a été promu secrétaire général en remplacement du paria Zen-Ruffinen…
Récemment, Sepp Blatter a tout de même dû faire – un peu – le ménage, quand le Sunday Times a révélé que deux membres du comité exécutif étaient prêts à monnayer leur vote (lire encadré). Comme à chaque fois que ça va mal, il a refait l’acteur. Plissant le front, joignant ses mains manucurées devant sa bouche, il a lancé sa phrase fétiche: «Nous allons ouvrir une enquête.»
Il en faudra plus pour le déstabiliser. En 2006, il n’osait pas remettre la Coupe du monde à l’Italie de peur de se faire huer par le public de Berlin. Quatre ans plus tard, il était au beau milieu des Espagnols champions du monde, en photo sur toutes les unes du monde, une écharpe blanche autour du cou comme un archange de la paix. A ce propos, il songerait au prix Nobel. Ne rigolez pas, son prédécesseur João Havelange fut à quelques voix de devancer le dalaï-lama en 1989. Pour l’heure, il doit se contenter d’une quarantaine de distinctions et de médailles internationales dûment listées sur le site internet de la FIFA. Blatter, qui aime mieux les honneurs que l’argent, est notamment commandeur de l’Ordre national du Lion du Sénégal, Cavaliere Grand’ Ufficiale de San Marin, Dato’ du sultanat de Pahang, Socio d’honneur du Real Madrid et docteur en lettres honoris causa de l’Université internationale de Genève. Homme de lettres, c’est vrai. Il nous a écrit après chaque cactus reçu.
DES VOTES DÉJÀ JOUÉS?
Deux des 24 membres du comité exécutif de la FIFA qui doivent voter le 2 décembre ont été suspendus. Cela suffira-t-il à garantir des élections équitables?
Jeudi, les membres du comité exécutif de la FIFA voteront pour désigner les pays organisateurs des Coupes du monde 2018 et 2022. L’Angleterre, la Russie et les tickets Espagne-Portugal et Belgique - Pays-Bas sont en lice pour 2018. L’Australie, le Qatar, la Corée du Sud, les Etats-Unis et le Japon se disputent l’édition 2022. Cette double désignation a ouvert la porte à tous les marchandages. En octobre dernier, le Sunday Times a prouvé que le Nigérian Amos Adamu et le Tahitien Reynald Temarii étaient prêts à vendre leur voix contre 1,2 million de francs. L’ex-secrétaire général de la FIFA, Michel Zen-Ruffinen, a aussi été piégé. Face à des journalistes déguisés en faux lobbyistes, il a expliqué qui est corruptible à la FIFA et pour quel prix.
Obligée de réagir, la FIFA a suspendu Temarii et Adamu pour un et trois ans. Des sanctions modérées, selon les observateurs, que la FIFA a justifiées en arguant que les deux hommes étaient corruptibles mais pas corrompus. Evidemment, puisque le vote n’a pas encore eu lieu… Durant cette réunion au sommet, un petit papier portant l’inscription «nous avons gagné!» aurait circulé, selon la presse britannique, entre l’Espagnol Villar Llona et le Qatari Ben Hammam. L’Espagne et le Qatar sont soupçonnés d’accords illicites: aux uns (associés au Portugal) le Mondial 2018, aux autres l’édition 2022. Les Anglais, en course pour 2018, craignent que les révélations de leurs journalistes ne leur causent du tort. Le prince William a été dépêché à la rescousse pour soutenir la candidature britannique.