De Romanshorn à Genève, la Suisse a Alexander Frei dans le nez. Si quelqu’un en doutait encore, la bronca qui a accompagné la sortie du capitaine de la Nati à la 79e minute du match pourtant gagné 4-1 face au Pays de Galles la semaine passée a levé les dernières incertitudes. Et comme si ce cinglant désaveu ne suffisait pas, c’est à Saint-Jacques, le jardin qui l’a vu éclore lors de la saison 1997-1998 et théâtre de ses exploits actuels en championnat, que le clash s’est produit. La totale. A tel point que le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de Suisse (40 réussites) a peut-être honoré sa 81e et dernière cape ce 12 octobre. C’est en tout cas ce qu’a laissé sous-entendre son geste des deux bras, alors que les sifflets descendaient des travées. «Stop! Assez! Ça suffit! N’en jetez plus, j’ai compris, j’arrête!» Sondages sur la Toile à l’appui, c’est aussi le voeu le plus cher d’une large frange de supporters. Serat-il exaucé? Rien n’est moins sûr. L’homme préfère cultiver le sentiment de persécution et sa condition de victime que se remettre en question. Pourtant, à défaut de killer instinct, Frei a de l’orgueil. Et du caractère. Des qualités plutôt appréciées dans le milieu, mais qui, à force d’être utilisées à des fins personnelles, ont engendré ce cruel désamour. Comment un meilleur buteur du championnat de France (2005, 20 buts), icône du Borussia Dortmund et considéré comme l’une des légendes du football helvétique par les observateurs étrangers peut-il susciter tant de haine et de rejet? La réponse est simple: Alex Frei souffre d’un ego surdimensionné qui a fini par irriter même ses plus chauds partisans.
A dire vrai, ses relations tumultueuses avec le public et son entourage ne datent pas d’hier. A Lucerne, à Servette, ses réactions d’enfant gâté et ses rébellions de diva ont gravé les mémoires autant que ses rushs victorieux. Il faut avouer que derrière sa bouille d’adolescent espiègle et son sens inné du but, le Frei bougon, râleur, prétentieux, suffisant, pour ne pas dire méprisant, n’a jamais eu son pareil pour agacer les foules. Un coup d’œil sur les blogs ou les forums l’atteste: l’ancienne gâchette parmi les plus respectées du continent cristallise ces travers que l’on prête d’habitude aux superstars. A commencer par l’arrogance. Une attitude que même ses plus farouches détracteurs lui pardonnaient lorsqu’il claquait but sur but. Hargneux et irascible sur le terrain, le baroudeur des surfaces pouvait se permettre d’être à la ville comme au stade.
DES COUPS DE SANG PAR DIZAINES
Combien de fois l’a-t-on vu traverser des rangées de fans en quête d’autographes les dents serrées, sans leur adresser le moindre regard. Idem avec les journalistes, à l’exemple de cet épisode vécu lors de la récente Coupe du monde sud-africaine, un jour que le «colonel» Hitzfeld avait accordé quelques heures de congé à ses petits soldats. L’occasion pour nous de tirer quelques photos sortant de la routine habituelle. Pas pour lui. La présence pourtant discrète de l’objectif le plongea instantanément dans une noire colère. Poings serrés, front bas, œil sombre, il nous fit comprendre d’un regard assassin que nous avions intérêt à plier bagage.
Ce genre de coups de sang se compte par dizaines. Certains les perçoivent comme les indices d’un tempérament de feu. La marque des grands buteurs, paraîtil. Ces renards des seize mètres toujours à l’affût d’un ballon qui traîne. Problème: bien que n’appartenant plus à cette caste prestigieuse, Frei ne s’est pas départi de ces signes extérieurs du chasseur. Et ça énerve, forcément. D’autant plus qu’émoussé physiquement, sans influence sur le jeu et disqualifié comme capitaine par manque évident de charisme et d’implication, son rendement en équipe nationale est largement insuffisant. Résultat, même quand la Nati gagne, le peuple vocifère. Pis, relégué au rang d’idole déchue, ses plus vieilles casseroles qu’on croyait définitivement enfouies recommencent joyeusement à tintinnabuler dans son sillage. Parmi les plus bruyantes, on citera la funeste affaire du crachat au visage de Steven Gerrard à l’Euro 2004 et les présumées insultes racistes proférées à l’encontre de Clint Morrison, l’attaquant de couleur de la République d’Irlande, en 2003.
A force de sottement tirer sur le lien qui l’unissait aux masses reconnaissantes, Frei a fini par rompre le fil de sa belle histoire. Seul Ottmar Hitzfeld, accusé de persister inutilement avec son buteur muet et de faire barrage aux jeunes pousses, Eren Derdiyok et Nassim Ben Khalifa, y croit encore. «Alex ne mérite pas d’être traité de la sorte. Il garde toute ma confiance», répète inlassablement le technicien allemand.
Dans l’astrologie chinoise, on dirait de Frei qu’il est du Chien, ascendant Pitbull. Têtu et volontaire, il a longtemps fait valoir cette aptitude nébuleuse de se trouver au bon endroit au bon moment et de choisir, en plein tumulte d’une surface de réparation, le geste et la trajectoire qui conviennent. De la vieille histoire. Car aujourd’hui le «molosse» n’impressionne plus personne. Le public l’a bien compris. Et le public ne se trompe jamais. On peut l’abuser sur la valeur d’un politicien ou d’un banquier, pas sur celle d’un avant-centre.