Certains le qualifieront de messager de l’Apocalypse. Il s’en défend. A 65 ans, après quarante-cinq ans passés à observer les hauts et les bas de l’économie mondiale, Beat Kappeler ne rêve plus. Pour cet économiste indépendant, qui livre chaque semaine le fruit de ses réflexions au journal Le Temps et à la NZZ am Sonntag, la faillite de la Grèce et sa sortie de la zone euro en compagnie d’autres mauvais élèves de l’Union sont inéluctables. Une fois la tempête apaisée, l’euro devrait retrouver des couleurs et, partant, la pression sur le franc se relâcher. Reste à savoir si notre industrie d’exportation tiendra le choc jusque-là. Le compte à rebours est enclenché…
L’euro flirte avec les 1 fr. 15. Certains le voient déjà à la parité, à 50 centimes même. Et vous?
Je n’ai pas de boule de cristal. L’euro va probablement encore baisser. La banqueroute inévitable de la Grèce, et peut-être celle du Portugal, provoquera une tourmente supplémentaire sur les marchés. Ce n’est pas une surprise. L’Union monétaire ne marchera jamais dans sa configuration actuelle. On l’a dit en 1993, lors de l’introduction du Traité de Maastricht, et redit encore à l’occasion de l’arrivée de la monnaie unique: pour de multiples raisons, culturelles notamment, les pays du Sud ne sont pas compétitifs et le groupe souffre cruellement de l’absence d’un centre fiscal fort.
Autant dire que l’industrie suisse d’exportation n’a pas fini de souffrir?
Elle va en effet au-devant d’une période très difficile. Celle-ci durera et se péjorera aussi longtemps que la crise engendrée par l’insolvabilité de ces deux pays ne sera pas réglée par l’Union européenne (UE).
Vous avez une recette?
Il y a deux façons d’éponger ses dettes: soit en faisant des économies par des plans d’austérité, soit en faisant faillite. A l’évidence, la première solution ne marche pas. Il faut donc envisager la seconde. Il n’y a aucune autre solution. L’heure de vérité a sonné.
En clair, vous proposez que la Banque centrale européenne lâche ses mauvais élèves?
Absolument. Je ne comprends pas son obstination à vouloir sauver l’insauvable. La Grèce et le Portugal représentent à peine 7% de la zone euro. Leur permettre d’assainir leurs finances par une faillite ne signifierait nullement la fin de l’Europe, comme le clame Nicolas Sarkozy. Au contraire, si des pays faibles quittent l’Union monétaire de l’euro, celle-ci s’en retrouvera renforcée et sa monnaie aussi. Alors pourquoi s’en affoler? Il faudrait même s’en féliciter.
Sauf que des faillites entraîneraient la banqueroute des banques créancières et plongeraient tout le continent dans la pire des crises par effet domino…
L’onde de choc serait terrible, en effet. Mais elle aurait au moins le mérite de stopper l’hémorragie. La recapitalisation des banques par les Etats les plus forts coûterait bien moins cher que les paquets d’aide sans fin régulièrement débloqués pour maintenir les pays du Sud sous perfusion. Ces paquets ont déjà coûté 700 milliards d’euros.
La Suisse ne serait bien sûr pas épargnée par ce scénario catastrophe?
Les banques helvétiques sont très peu exposées à ces dettes et nettement mieux capitalisées que leurs concurrentes. Ce qui n’empêcherait pas les marchés financiers de plonger et le franc de se renforcer encore, du moins temporairement. Nos caisses de pension souffriraient aussi via leurs placements à l’étranger. Mais, à tout prendre, mieux vaut une fin de crise douloureuse qu’une douleur sans fin. L’éclatement de la zone euro redonnerait de la vigueur à ceux qui restent et du crédit à la monnaie unique qui finirait par remonter.
La Suisse n’a donc aucune marge de manœuvre pour faire baisser le franc?
Aucune. La Banque nationale (BNS) s’est brûlé les ailes l’an dernier en voulant mener la croisade seule et à l’improviste. Elle a investi 180 milliards dans une opération plus qu’aventureuse. Pour rien. Non seulement l’euro a continué de baisser, mais la BNS a perdu 20% de sa mise et réduit encore plus ses fonds propres. C’est grave.
Et si la Suisse adoptait l’euro?
(Rire.) C’est le génie politique de M. Couchepin qui a suggéré cette idée il y a quelques mois. Mieux vaut l’oublier. Adopter l’euro aujourd’hui équivaudrait à sceller pour toujours le cours des deux monnaies à son niveau actuel. Ce serait suicidaire. A l’époque, nous partagions le fardeau de la monnaie forte avec le mark. Un temps révolu, hélas!
Une rumeur fait état de 5000 futurs licenciements à l’UBS. La faute encore à la cherté du franc qui réduit les affaires et érode les marges…
Je suis toujours étonné par ces annonces qui altèrent l’image de la banque et du pays et qui ne se vérifient jamais dans les faits. Ce petit jeu dure depuis quarante ans et je ne sais pas à quoi il rime.
Bizarrement, la même banque prévoit une croissance de nos exportations en 2012, à l’inverse du Secrétariat à l’économie (SECO) qui, lui, annonce un ralentissement…
D’autres assurent que l’industrie embauchera encore au troisième trimestre. C’est possible. Certaines entreprises ont encore leur carnet de commandes plein. Malgré le franc fort, les marchés existent encore.
Jusqu’à quand notre économie pourra-t-elle encaisser la cherté du franc?
M. de La Palice répondrait: «Il faut qu’elle tienne jusqu’à ce que l’euro se ressaisisse.» En début d’année, pressentant un exercice difficile, j’ai conseillé aux entreprises d’augmenter leurs réserves plutôt que de distribuer des dividendes élevés. Celles qui ont anticipé les difficultés, ou qui produisent avec peu de personnel en achetant des matières premières à bon compte, tiendront plus longtemps que des firmes comme Lonza, qui produisent tout en Suisse avec une main-d’œuvre importante. En demandant à ses employés de travailler plus pour le même salaire, Lonza parvient à maintenir ses coûts de production et à conserver ses marchés. Mais jusqu’à quand?
L’effort demandé par Lonza à son personnel va-t-il se généraliser et se révèle-t-il réellement efficace?
Comme ancien syndicaliste, je me dis qu’il vaut mieux travailler plus que perdre des emplois ou fermer des entreprises. Ces dernières se trouvent face à une situation tout à fait nouvelle et extraordinaire. Elles réagissent en conséquence. Leurs marges sont réduites à peau de chagrin et elles se battent pour se maintenir à flot et surtout conserver leurs marchés. Dans ce contexte, chaque franc économisé est bon à prendre.
Certaines d’entre elles pourraient profiter de la situation pour délocaliser ou augmenter leur rentabilité, non?
C’est un procès d’intention idiot et malveillant. Ce n’est pas dans notre culture de se prévaloir d’une difficulté pour bricoler de sombres magouilles. La plupart des entreprises sont exsangues, c’est une réalité.
On parle beaucoup de l’euro et peu du dollar, qui flirte pourtant avec les 80 centimes…
Parce que nous exportons plus de 50% de notre production industrielle vers l’UE et 10% vers les Etats-Unis. Le reste est destiné à des pays comme le Brésil ou à l’Asie du Sud-Est, dont les monnaies, comme la nôtre, se sont fortement évaluées.
Le coût de la vie de 48% plus élevé pour les Suisses que pour leurs voisins malgré la baisse de l’euro est, en revanche, un scandale difficile à occulter…
Je ne suis pas aussi catégorique. Dans la majorité des cas, ce sont les fournisseurs étrangers qui empochent les marges. Je suis par exemple abonné à une revue économique allemande dont l’abonnement annuel coûte 100 euros pour les Allemands, 103 pour les Autrichiens et 140 pour les Suisses. Cela dit, c’est le choix de chacun de faire ses achats à l’étranger. Il faut juste être conscient qu’à terme notre activité économique s’en ressentira.
L’automne coïncidera-t-il avec une remontée du chômage?
Si la faillite de la Grèce, et peut-être celle du Portugal, se confirme, je m’attends à une crise assez brutale sur une période de six à douze mois. Le marché de l’emploi en pâtira bien sûr, mais peut-être pas aussi durement qu’on le craint. A mon avis, une nouvelle crise stopperait la forte immigration que nous connaissons, renverserait même la tendance. La main-d’œuvre étrangère qualifiée d’aujourd’hui est beaucoup plus fluctuante que celle des années 80 et 90, arrivant des Balkans ou de Turquie pour s’établir chez nous. Un coup d’arrêt de notre économie inciterait sans doute beaucoup des derniers arrivés à rebrousser chemin, ce qui éviterait une remontée rapide et importante du chômage.
Vous décrivez une situation plutôt idéale…
Il est clair que les faillites dont nous parlons induiraient des pertes de capital et des fermetures inévitables d’entreprises. Quant à l’émigration présumée dont je parle, elle aurait pour conséquence de faire éclater une certaine bulle immobilière. Ajouté à la forte volatilité passagère des marchés financiers, les banques et les assurances en pâtiraient. Temporairement, je le répète. Car la Suisse a la capacité et les atouts pour supporter le choc et se relever très vite.
C’est-à-dire?
Contrairement à l’UE, la Suisse possède une fiscalité qui apporte des recettes au point d’éviter au pays de s’endetter même pendant la crise financière. A cet égard, notre endettement à hauteur de 38% du PIB, comparé au 80% de l’Allemagne, au 100% des Etats-Unis ou au 120% de l’Italie, parle de lui-même. Ensuite, notre marché de l’emploi et notre assurance chômage sont très flexibles et nous avons su assainir nos assurances sociales à temps. Enfin, et c’est peut-être le plus important, notre inflation et nos taux d’intérêts de 2% inférieurs à ceux de l’UE nous permettent d’amortir le choc du différenciel de change entre le franc et l’euro.